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Trouver une manière de se parler quand le silence n'est pas une option

Que faire quand le raciste, le sexiste, l'homophobe, le transphobe ou le xénophobe fait partie de l'entourage au sein duquel on évolue?

15/10/2017 08:00 EDT
flyparade via Getty Images
Il existe des manières de s'adresser à ses proches lorsqu'on découvre des idées inquiétantes dans leur discours, sans que le souper de famille prenne des allures de guerre de tranchées.

On grandit entouré de toutes sortes de gens. Des membres de sa famille, des camarades de classe, des amis, des collègues, des concitoyens. On apprend à les connaître, à les aimer. On leur parle, on les écoute. On s'entend bien ou on se chamaille avec eux. On les adore intensément ou on s'en méfie un peu. Quoi qu'il en soit, on partage volontiers un pan de sa propre vie avec ces gens.

Puis, survient quelque chose. Un événement polarisant. La montée d'un discours. La tenue d'un débat. Dans le climat qui régnait – jusque-là relativement convivial – s'installe soudain un élément nouveau. Quelque chose d'inconfortable. Une sorte de mise à nu des mentalités. Dans les esprits de ces gens qu'on pensait si bien connaître, on découvre des idées surprenantes. Des pensées qui manquent franchement d'humanité. Des craintes transformées en haine. Des raisonnements à l'intersection du mensonge et de la xénophobie. Des volontés farouches d'empêcher certains Autres de progresser. Ou de vivre.

Que faire lorsque quelqu'un qu'on aime affiche soudainement ses couleurs et tient un discours – volontairement ou involontairement – discriminatoire?

Que faire lorsque quelqu'un qu'on aime affiche soudainement ses couleurs et tient un discours – volontairement ou involontairement – discriminatoire? Que faire quand le raciste, le sexiste, l'homophobe, le transphobe ou le xénophobe fait partie de l'entourage au sein duquel on évolue? Que faire quand l'inhumanité est juste là, tout près?

Beaucoup choisissent le silence

Je leur laisse le bénéfice du doute. Je comprends qu'on puisse penser qu'en ne s'exprimant pas en de telles circonstances polarisantes, on ne participe pas au problème qui accable les victimes de discrimination. Selon cette vision des choses, le silence est garant de paix et de bien-être, puisqu'on évite la joute verbale et le choc enflammé des points de vue opposés.

Cependant, je crois fermement que le silence a bel et bien un poids. Dans les cas d'injustice flagrante, ne représente-t-il pas davantage la tolérance tacite que l'absence de position? En demeurant loin du débat, on alimente la marginalisation des victimes. On court-circuite leur résistance. On nuit indirectement à leur lutte contre une réalité inéquitable. On sous-entend: «Vous criez trop fort. Vous exagérez.» En omettant d'exprimer son désaccord, on laisse libre cours à l'injustice. Au lieu de barrer la route à l'oppression, on lui ouvre le chemin.

Les victimes, elles, vivent avec la discrimination au jour le jour, qu'elles le veuillent ou non.

Bien sûr, s'élever contre quelqu'un qui nous est proche n'est pas tâche facile. Nul n'a envie de se lancer dans une énième chicane de famille ou de ruiner l'ambiance au bureau. Cependant, lorsqu'on y pense un peu, n'est-ce pas là un moindre mal si on le compare avec le fait d'être victime de discrimination? Ceux et celles qui en sont les cibles n'ont pas le loisir d'en ignorer les manifestations et de passer à autre chose. Pour avoir cette option, il faut nécessairement faire partie du groupe non marginalisé. Les victimes, elles, vivent avec la discrimination au jour le jour, qu'elles le veuillent ou non. Le mononcle raciste que tu endures chaque Noël dans ton party de famille, elles l'ont aux trousses à longueur d'année.

Oui, prendre la parole peut s'avérer difficile. Oui, l'ambiance s'en trouve souvent alourdie. Oui, la lutte contre l'injustice se corse, par moments. Elle devient difficile et prend des tournants sinueux. Cependant, elle n'en est pas moins nécessaire.

Il y a la manière

Ceci étant dit, il doit bien exister des manières de lutter contre les discours haineux sans que l'atmosphère tourne au vinaigre. Qu'on ne se méprenne pas: je suis toujours d'avis que la résistance intempestive a sa place. En effet, ceux et celles qui ont les nerfs assez solides pour les levées de boucliers ne devraient pas se gêner pour réagir à la hauteur de leur indignation. Je ne fais pas partie des absolutistes qui croient qu'il ne faut jamais hausser le ton. La diversité des tactiques demeure résolument importante. Cependant, j'arrive très bien à concevoir que certaines personnes n'ont ni la volonté ni l'énergie de se lancer dans ce genre d'échanges, qui s'embrasent la plupart du temps.

Dans cet ordred'idées, je compile ici quelques pistes de réflexions sur l'acte d'aller à la rencontre de la personne qui tient un discours haineux. Il ne s'agit pas de solutions miracles, mais plutôt de germes d'idées pouvant contribuer à troquer la haine pour l'harmonie dans nos rapports les uns avec les autres.

D'abord, il y a Daryl Davis, ce maître du blues dont le passe-temps consiste à se lier d'amitié avec des membres du KKK, pour ensuite collectionner leur tunique lorsqu'ils décident – d'eux-mêmes, sans qu'il n'y ait eu aucune tentative formelle de conversion de la part de Davis – de quitter le Klan. Sa démarche a même fait l'objet d'un documentaire. Son approche est loin de faire l'unanimité, mais elle pique la curiosité par son côté contre-intuitif et surtout pacifiste.

Il y a aussi Tiffany Whittier, une agente de probation noire qui, en faisant preuve de gentillesse envers un néo-Nazi, a eu un impact assez grand sur la mentalité de ce dernier pour qu'il décide de renoncer à ses idées haineuses. Il a même recouvert la croix gammée qu'il avait tatouée sur le torse d'un autre tatouage. Whittier résume son approche en disant: «Je ne suis pas ici pour le juger. Je suis ici pour être cette personne positive dans la vie de quelqu'un.»

Puis, on peut également se tourner vers David Broockman et Josh Kalla, ces chercheurs de l'Université Berkeley en Californie, dont l'étude a révélé qu'une conversation de 10 minutes avec des gens transphobes pouvait véritablement réorienter leur pensée de façon durable. Selon eux, la clé du processus réside dans l'absence d'une tentative de persuasion active. Il s'agissait de les amener à parvenir eux-mêmes à des conclusions saines.

Bref, il existe des manières de s'adresser à ses proches lorsqu'on découvre des idées inquiétantes dans leur discours, sans que le souper de famille prenne des allures de guerre de tranchées. Il y a sûrement moyen de s'en inspirer, dans le but de s'assurer que tous puissent vivre confortablement les uns avec des autres. Quoi qu'il en soit, il va nécessairement falloir trouver une manière de se parler, parce que le silence n'est pas une option. Il pèse beaucoup trop lourd.

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