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Ta pensée conservatrice n'arrêtera pas le temps

Tant qu’à conserver quelque chose, je suggère que ce soit la dignité. Pour tous, pas seulement une poignée de vieux hommes blancs.

01/10/2017 08:00 EDT | Actualisé 03/10/2017 11:49 EDT
wundervisuals
Je ne serai plus jamais un adolescent. Prétendre qu’il s’agit d’une possibilité ne rendra pas la chose plus plausible. On n’arrête pas l’inéluctable passage du temps.

Lorsque j'étais adolescent, j'ai travaillé dans un camp de jour dans ma banlieue. Je me souviens de réveils enthousiastes, suivis de virées en vélo jusqu'au collège qui abritait le camp. Arrivé là-bas, je souriais toujours en voyant cette horde d'enfants en t-shirts colorés qui jouaient aux échecs ou au ballon-chasseur en attendant le rassemblement matinal. Mes collègues moniteurs et moi-même passions des journées incroyables — essoufflantes, certes —, mais somme toute sublimes.

Nous inventions des jeux insensés, mais encensés par les jeunes. Nous organisions des concours de bombes sur le gros tremplin de la piscine municipale. Nous entonnions des chansons à répondre à tue-tête dans les autobus jaunes en route vers le Zoo de Granby. Nous pique-niquions sous le soleil en écoutant un jeune infatigable nous raconter le dernier Spiderman, scène par scène. Et le soir, tous les moniteurs se donnaient rendez-vous dans la cour de l'un ou de l'autre pour un BBQ et deux-trois Coronas.

Bref, c'était le bon temps.

Parole de nostalgique

Je baigne dans une savoureuse nostalgie lorsque je pense à ces jours d'été. Rien d'étonnant là-dedans, car il se trouve que je suis quelqu'un de particulièrement nostalgique. Cependant, je sais bien que ce beau moment de ma vie appartient au passé. Je n'y demeure pas accroché, ne désirant pas que la tendresse que je cultive à propos d'un temps révolu m'empêche de profiter pleinement du présent. Et évidemment, je ne cherche pas non plus à reproduire le vécu qui appartient à cette époque.

Je ne serai plus jamais un adolescent. Prétendre qu'il s'agit d'une possibilité ne rendra pas la chose plus plausible. On n'arrête pas l'inéluctable passage du temps.

Bien sûr, les idées qui les animent ne sont pas toutes identiques d'une nation à l'autre, mais elles ont toutes au moins un principe fondamental en commun: la notion selon laquelle il faut revenir au «bon vieux temps».

C'est pourquoi j'ai beaucoup de mal à comprendre la pensée conservatrice. Dans la plupart des pays occidentaux, ce genre d'idéologie fait partie intégrante du paysage sociopolitique. Bien sûr, les idées qui les animent ne sont pas toutes identiques d'une nation à l'autre, mais elles ont toutes au moins un principe fondamental en commun: la notion selon laquelle il faut revenir au «bon vieux temps».

Vu ma légendaire nostalgie, je suis bien placé pour comprendre le sentiment. Lorsqu'on s'habitue à une réalité, il peut paraître inconcevable de constater qu'elle s'étiole doucement pour laisser sa place à une autre. Bien honnêtement, il m'est déjà arrivé de célébrer une réalité révolue avec toute la force de ma nostalgie et de m'y accrocher. Cependant, cela ne l'a pas empêchée de s'évanouir dans le brouillard. C'est la nature du temps: il file et laisse une traînée de cendres derrière lui. Mais la cendre n'est-elle pas parfois l'engrais qui donne naissance aux jeunes pousses?

La résistance initiale au changement me paraît normale. Elle pourrait même être qualifiée de réflexe de survie, jusqu'à un certain point. Sans tomber dans la méfiance profonde à chaque tournant, il semble avisé d'accueillir les nouveautés en les analysant patiemment, en les remettant en question, en interrogeant ceux et celles qui croient au bien-fondé de la nouvelle réalité qui s'amène. Il s'agit d'un processus légitime, souhaitable.

Ce qui est moins souhaitable, par contre, c'est de considérer sa propre expérience de la vie humaine — celle avec laquelle on a grandi et évolué — comme la seule et unique qui doit prévaloir. Un statu quo n'est pas légitime simplement parce qu'il règne depuis un certain temps. Même les dinosaures sociétaux méritent d'être déterrés et examinés.

L'exemple du mariage entre conjoints de même sexe

Le déplorable Jeff Sessions, procureur général des États-Unis , martèle depuis des années que le mariage doit être entre un homme et une femme. Pourquoi M. Session? Parce que, de votre temps, les mariages gais n'existaient pas? Et alors? En quoi cet appui sur le passé peut-il servir de motif pour justifier un refus de voir les couples homosexuels se marier aujourd'hui? Qu'est-ce qui fait qu'une chose d'une certaine nature doit absolument demeurer de cette même nature? Cela revient essentiellement à dire: «C'est comme ça, on a toujours fait ça de même, il ne faut pas que ça change.»

Oui, c'est vrai. Avant la légalisation du mariage gai, les choses avaient toujours été indéniablement, viscéralement injustes. Les homosexuels devaient vivre leur amour en silence, par peur d'être réprimés. Battus. Tués. Le statu quo, c'était l'injustice. Il fallait donc corriger le tir. C'est vers l'avant qu'il faut se diriger. Oui, cela implique que certains devront sortir de leur zone de confort, mais c'est justement parce que cette zone était trop restreinte. Parce que ceux qui se trouvaient hors de cette zone étaient très loin d'être confortables.

Est-il nécessaire de rappeler que les suffragettes ont dû se battre contre ce genre de logique malsaine pendant des décennies?

Est-il nécessaire de rappeler que les suffragettes ont dû se battre contre ce genre de logique malsaine pendant des décennies? Trouvant inadmissible de ne pas pouvoir participer au processus démocratique, elles ont lutté contre un statu quo qui durait depuis longtemps. Qui aujourd'hui soutiendrait qu'elles n'avaient pas toutes les raisons de se battre? Qui oserait dire: «C'était comme ça, on avait toujours fait ça de même, il ne fallait pas que ça change»?

N'en déplaise à Jeff Sessions et autres humains aux penchants rétrogrades, le monde ne retournera pas à une époque où les couples homosexuels ne pouvaient pas se marier, où les femmes ne pouvaient pas voter et où les Noirs devaient s'asseoir dans le fond du bus. Pas plus que je ne redeviendrai un adolescent.

Tant qu'à conserver quelque chose, je suggère que ce soit la dignité. Pour tous, pas seulement une poignée de vieux hommes blancs.