Antoine Compagnon

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Antoine Compagnon
 

Pas de clerc québécois

Publication: 17/12/2012 16:00

Mes relations diplomatiques avec le Québec ne vont pas s'arranger de sitôt. Jadis, quand je vivais à New York, je me rendais plusieurs fois par an au Canada, surtout à Montréal ou Québec. Chaque fois, il ne manquait pas de se produire un malentendu; je commettais un impair qui indisposait mes hôtes.

Ferdinand Brunetière

Un soir d'hiver, par exemple, j'arrivai à l'Université Laval pour une conférence. J'avais déjà pris la parole à Montréal le matin, aussitôt atterri de New York, puis j'étais monté dans un autobus pour Québec, y débarquant dans la nuit et le froid.

Je ne savais pas bien où je me trouvais et je me mis innocemment à parler de Ferdinand Brunetière, le critique de la fin du XIXe siècle, darwinien, moraliste, converti, antidreyfusard, réactionnaire, auquel je devais consacrer plus tard un ouvrage. Je tentais de montrer que ce magister était moins misérable que sa réputation de bonnet de nuit le voulait et que son œuvre méritait que l'on y revînt.

Comme j'avançais dans mon propos, je sentis l'air qui s'épaississait autour de moi.

L'atmosphère durcissait, je m'enfonçais dans un brouillard d'hostilité et des couteaux se dressaient. Une fois que j'eus conclu, les objections fusèrent. La glorieuse Révolution tranquille n'appartenait pas encore à l'histoire ancienne.

Quelques années plus tôt, le grand séminaire de Québec s'était métamorphosé en université et quasi tous les professeurs qui m'écoutaient étaient des défroqués qui s'étaient révoltés contre l'Histoire de la littérature française de Brunetière à laquelle on les avait longtemps assujettis. Brunetière, pour eux, c'était l'oppresseur dont ils s'étaient libérés; c'était tout ce qu'il détestait. Et moi, blanc-bec venu de Paris et passé par New York, je leur racontais que ça n'était pas si mal que ça.

Durant le dîner, me considérant comme un émissaire de la Grande Noirceur, personne ne m'adressa la parole.

Les "agents doubles"

Une autre fois, je participais à un colloque de Montréal sur ceux que les organisateurs avaient appelé les "agents doubles". Ils pensaient aux écrivains professeurs. Me croyant drôle -l'ironie échappa à mes auditeurs-, je commençai par leur faire valoir que les agents doubles étaient par définition des traîtres à deux
causes.

La salle étant mieux éclairée qu'à Québec, je pus constater le mécontentement qui se dessina aussitôt sur tous les visages et je compris que de nouveau je m'avançais en terrain miné, mais trop tard pour rebrousser chemin.

Je tentai bien d'infléchir mon propos, mais ce fut peine perdue. Lorsque vint le temps des questions, j'appris que mon auditoire se composait en entier de professeurs qui se prenaient pour des écrivains et que je les avais fortement vexés en les traitant de judas.

En ce temps-là, tous les professeurs québécois -j'exagère à peine-, après avoir jeté le froc aux orties -raison pour laquelle toute allusion à la traîtrise les désobligeait-, se piquaient de faire des vers, ou plus volontiers des romans, ou encore de la prose pensante, et moi, suppôt du colonialisme français et de l'impérialisme étatsunien, porte-parole d'une double outrecuidance culturelle, je prétendais leur faire la leçon.

Cette fois aussi, je fus mis en quarantaine.

L'original... ou presque

Nulle part ailleurs je n'ai eu le sentiment que je risquais une gaffe à chaque fois que j'ouvrais la bouche.

Comme s'il n'était même pas indispensable que je me rende au Québec pour faire des bourdes et qu'il suffisait que j'en parle, j'ai trébuché dans l'un de mes derniers billets.

J'évoquais cette auditrice de Montréal qui réprouvait ma prononciation latine du mot incipit et je me défendais comme je pouvais de ce pédantisme qui ferait de moi aussi une victime de l'hypercorrection.
La digression m'avait sans doute aiguillé subrepticement vers le Canada et, comme je commentais un titre du New York Times, The Year of the MOOC, j'ajoutai bêtement:

"Comme on dit l'année du tigre ou du dragon, ou encore l'année du Moose, ce grand cervidé que nous nommons élan et nos cousins québécois original".

Aïe! L'orignac ou l'orignal, l'élan d'Amérique, sous l'effet de quelque génie malveillant dissimulé dans un correcteur d'orthographe, s'était transformé en original, compromettant par là un mauvais jeu de mots que je risquais un peu plus loin, reprenant élan et, cette fois, original dans un autre contexte.

Tout cela risque de fâcher des amis avec lesquels je croyais m'être réconcilié depuis que la Révolution tranquille date d'un siècle passé et alors que les défroqués avaient cessé de me terroriser lorsque je me rends au Québec. Love's Labour's Lost.

 
Suivre Le HuffPost Québec