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BLOGUE Federer et la beauté

«Federer s’élance enfin. Et c’est la que la musique commence, que les mots finissent, que le vide se fait.»

09/08/2017 19:38 EDT | Actualisé 10/08/2017 10:48 EDT
USA Today Sports / Reuters

Les Américains, quoi qu'on en dise sous cette ère Trumpienne, ont leurs bons coups.

Ainsi un des leurs, David Foster Wallace, a écrit l'article suprême — selon les exégètes — sur Roger Federer : « Federer as a Religious Experience », paru dans le New York Times en 2006.

Une expérience religieuse... rien de moins.

C'est ce à quoi je pensais alors que, parmi la multitude, j'attendais que le stade s'ouvre sur le celui qui a inspiré une telle comparaison.

Ses matchs, j'en ai vu des centaines, mais tous à la télévision. Je connais sa grâce, son élégance, son aisance dans l'effort. Vous aussi.

Mais de là à quitter le monde terrestre pour les cieux?

Sur l'écran, en tout cas, il ne m'avait pas fait pas atteindre cette cime.

Wallace l'avait vu en personne.

Je verrais.

Mon père m'accompagne. À 73 ans, il a repris sa raquette après 30 ans de bouderie, et, nonobstant deux genoux artificiels et deux infarctus , joue le meilleur tennis de sa vie. Federer est « le sien » comme, il dit. Et il le supporte malgré tout... tout supportant les menaces de divorce de sa femme, ma mère, une fan invétérée du bel hidalgo, Rafa Nadal.

Mon père est un rationnel. C'est un chirurgien qui a vu mourir.

Il s'émeut peu ou pas.

Il ne croit pas en Dieu.

Mais la beauté le transporte. La beauté le fige et le fait taire.

Je l'ai vu à Vienne, dans ses paupières fermées devant la musique de Mozart, jouée un soir de juin.

Dans son silence lourd en marchant dans les allées de Versailles et Trianon.

Et son regard ébahi, à son retour des ballets russes, à Saint-Pétersbourg, sur les rives de la Volga.

La rumeur du stade s'amenuise. Les joueurs aiguisent leurs appendices. Ils sont deux mais il n'y en a qu'un

Federer s'élance enfin.

Et c'est la que la musique commence, que les mots finissent, que le vide se fait.

C'est Mozart, Versailles et le Bolshoi.

Bref, c'est la beauté.

Elle prend à la gorge, élève et humilie.

Que c'est calme dans le stade.

Presque silencieux.

Le chirurgien aussi s'est tu.

Mais plus tard, à la maison, comme tous les pères et tous les maris, il tentera d'avoir le dernier mot : « N'oublie pas de dire à ta mère que tu as failli t'évanouir ».

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