Anna Maria Morissette

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La demi-heure durant laquelle j'ai été une femme voilée

Publication: 12/11/2013 00:08

Je suis allée voter voilée le 3 novembre dernier et disons que je n'ai pas laissé les gens indifférents. Je dirais même que j'ai déchaîné les passions dans mon quartier pourtant tranquille qu'est Mercier. En une demi-heure, soit le temps que j'ai mis pour faire l'aller/retour à mon bureau de vote, j'ai eu droit à un flot d'insultes. « Terroriste » est l'invective qui est revenue le plus souvent accompagnée de son fameux « Retourne dans ton pays ». Une voiture m'a coupée en m'insultant, on a sacré sur mon passage, on m'a clairement fait sentir que je n'étais pas la bienvenue, mais le plus dur, c'est quand on m'a hué...

L'idée de me voiler m'est venue en visionnant le film Gentlemen's Agreement d'Elia Kazan (1947). Le directeur d'un journal new-yorkais souhaite un reportage sur l'antisémitisme avec une approche autre que celle qui mentionne des faits et des statistiques. Le journaliste en charge décide donc de « jouer » au Juif pendant deux mois. Il sera nouvellement, et durement, confronté au rejet systématique : au travail, à l'hôtel, dans les cercles sociaux.

Au Printemps érable, je me suis procurée un niqab, voile qui couvre mon visage en entier avec deux trous pour mes yeux. En effet, je n'avais pas le droit de manifester masquée, mais j'étais sûre qu'aucun policier n'oserait me faire enlever mon voile pour m'identifier tellement la religion est touchy ! Depuis, j'ai donc un niqab dans mon garde-robe.

L'expérience que je m'apprêtais à faire me permettrait aussi de vérifier si les employés du bureau de vote respecteraient la consigne stipulant que pour être identifiée clairement, je doive me dévoiler.

On a bel et bien respecté le règlement. Cependant, je peux certifier qu'aucune procédure claire n'avait été mise en place à mon bureau de vote. Ça a un peu cafouillé. Sans parler que si je ne maîtrisais pas très bien le français, je ne suis pas sûre que j'aurais pu voter ; j'ai dû argumenter et proposer moi-même la solution à la femme de l'accueil.

Elle: «Il va falloir nous montrer votre visage pour pouvoir voter.»
Moi: «Ok, mais je ne peux pas montrer mon visage à un homme.»
Elle: « Non, vous le montrerez à votre table de vote; ce sont 2 femmes qui s'en occupent. »
Moi: «Mais je ne peux pas, il y a des hommes partout autour.»

La dame, muette, semble penser.

Moi: «Je n'ai aucun problème à ce qu'on m'identifie, je ne veux juste pas le faire devant des hommes.»

La dame reste songeuse et silencieuse.

Moi: «Peut-être qu'on pourrait m'identifier dans la salle attenante.»

La dame de l'accueil part expliquer la situation à quelqu'un, qui est allé l'expliquer à quelqu'un d'autre. Je sentais bien qu'on ne savait pas trop comment traiter avec moi. Après quelques minutes d'attente, deux femmes sont finalement venues m'identifier dans les toilettes. J'ai levé mon voile, on a scruté chacune des parties de mon visage pour être bien sûre que j'étais la même fille que celle qui apparaissait sur mon permis de conduire. Mes parents, qui ont accepté à contrecœur de me suivre de loin pour me résumer ce que je ne verrais/entendrais point, m'ont dit que pendant tout ce temps, personne n'a pu voter à ma table.

Bref, j'ai fièrement fait mon devoir de citoyenne. C'est en sortant du bureau de vote que la tornade a frappé : on s'est mis à me huer. Une femme a commencé à crier « boo » à ma vue et la seconde suivante, c'est toute la file qui attendait pour voter qui s'y est mise. Comme quoi l'effet d'entraînement existe.

C'est difficile d'expliquer comment je me sentais : j'étais à la fois triste, déçue, révoltée, apeurée, dégoûtée. Je me disais que si j'étais vraiment une femme musulmane qui avait pris son courage à deux mains en disant à son mari que je voulais utiliser mon droit de vote, que j'étais sortie de chez-moi pour me prévaloir de ce droit et qu'on m'aurait ainsi rejetée, j'aurais probablement juste envie de courir me réfugier à la mosquée, entre mes semblables. Vous pouvez être sûr que j'aurais perdu envie de me frotter à ma société d'accueil !

Je me suis sentie seule, vulnérable et sans défense, et ce n'était qu'un « costume ». On parle d'intimidation dans les écoles, alors que je me suis fait intimidée dans la rue, par des adultes.


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