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Les nôtres avant les autres: racistes, les Québécois?

« Il faut d'abord s'occuper de "nos" itinérants. »

10/08/2017 05:25 EDT | Actualisé 10/08/2017 05:25 EDT
Christinne Muschi / Reuters
La débrouillardise dont ces personnes ont fait preuve pour arriver ici, c'est le genre de force brute qu'on a besoin pour continuer de construire le Québec.

Une phrase revient souvent lorsqu'on discute de l'arrivée récente de demandeurs d'asile aux frontières canadiennes et à Montréal. Elle réussit aussi systématiquement à mettre mes nerfs en boule, comme s'ils étaient de vieux rognons pas frais et suremballés de mon IGA local :

 Il faut d'abord s'occuper de « nos » itinérants. 

Oh, je pourrais être émue de penser que ma société est prise d'une soudaine et profonde préoccupation pour les personnes avec qui j'ai le privilège de travailler depuis maintenant plus de 15 ans, sans qu'il fasse -40 ou qu'on soit en saison de guignolée.

Vous comprendrez toutefois que ma foi en l'humain est modérée par la connaissance venue du temps et de l'expérience. Habituellement, les itinérants sont ces « autres » qu'on préfère ignorer pendant qu'on s'occupe des « nôtres ». En ces temps où certains se trouvent soudainement féministes pour limiter la liberté de certaines femmes, je ne suis pas surprise de voir que certains utilisent une empathie retrouvée pour les sans-logis pour renier le droit de vivre dans un lieu sûr et digne à d'autres.

Sur cette frustration viscérale, j'ai d'abord vu du racisme partout et eu envie de mordre quelques chroniqueurs. Si l'envie d'utiliser mes canines persiste, j'ai pris le temps de respirer et d'entendre l'humanité derrière certains commentaires qui me donnaient d'abord envie de me marquer le front de façon permanente à force de me le taper dans le pauvre mur de mon salon.

Oh, je ne nierai pas la présence grandissante de racisme et de xénophobie au Québec. Ce serait de complètement ignorer le contenu de certains grands défenseurs de la haine et du droit sacré de dire n'importe, porté par cette liberté d'expression que certains usent sans la respecter. Ce serait surtout ignorer la violence que plusieurs se prennent au quotidien.

Mais je ne crois plus que tous les Québécois qui sont en colère face à l'accueil de migrants soient racistes.

Je vois aussi une colère plus que légitime. Et importante. Une majorité de Québécoises et de Québécois ont souffert des politiques d'austérité libérales.

Je vois plusieurs personnes généreuses et de bonne foi avoir peur pour les leurs ou pour eux-mêmes. Je vois aussi une colère plus que légitime. Et importante. Une majorité de Québécoises et de Québécois ont souffert des politiques d'austérité libérales. Plusieurs ont cru qu'on avait plus les moyens de s'occuper correctement de leur grand-mère ou de leurs enfants. D'autres ont ravalé la dégradation de leurs conditions de travail. Plusieurs ont de la difficulté à acheter les effets scolaires de leurs enfants, à se nourrir convenablement ou à vivre dignement.

Et voilà que ce même gouvernement qui les abandonne accueille des étrangers vers qui tous les cœurs gauchistes se tournent, pendant que des faussetés circulent sur les généreuses allocations auxquelles ces migrants auront droit. Il y a de quoi avoir envie de se mordre les bas avec les orteils encore dedans.

Si on en vient à être en colère envers les migrants, qui souffrent aussi de l'état des choses, cette colère se trompe de cible.

Il est vrai que nos gouvernements ont fait le choix politique de désinvestir les services sociaux et que tout le monde en souffre. Si certains vivent directement la violence de l'isolement et de la précarité, notre fierté de peuple ne peut pas être nourrie de ce mépris que vivent nos concitoyens qui ont besoin de notre solidarité, pour mieux se relever et continuer à contribuer à leur façon ou parce qu'ils ne peuvent simplement plus. Si on en vient à être en colère envers les migrants, qui souffrent aussi de l'état des choses, cette colère se trompe de cible.

Les personnes migrantes ne sont pas un futur bassin d'assistés sociaux. Les personnes étant arrivées ici dans les dernières vagues d'immigration sont pour la majorité intégrées. Elles participent à nous donner les moyens de cette solidarité collective qui nous permet de prendre soin de nos plus vulnérabilisés.

La débrouillardise dont ces personnes ont fait preuve pour arriver ici, c'est le genre de force brute qu'on a besoin pour continuer de construire le Québec.

Ces demandeurs de statut sont dans une situation précaire ou ils n'ont plus d'endroits pour exister dans la dignité, au point où se déraciner de tout ce qu'ils connaissent et d'affronter tous les risques et délais de l'immigration devient une nécessité. Combien de Québécois « de souche » feraient exactement la même chose pour l'amour de leurs enfants, même en n'ayant pas de quoi satisfaire les canaux officiels de bureaucraties étrangères? La débrouillardise dont ces personnes ont fait preuve pour arriver ici, c'est le genre de force brute qu'on a besoin pour continuer de construire le Québec.

Bien sûr, on peut imaginer que certains demandeurs d'asile ou réfugiés arrivent en cumulant des expériences de vie éprouvantes et les difficultés inhérentes au processus migratoire, et qu'ils auront besoin de soins et de temps. De la même façon, certains Québécois n'ont pas ou n'ont plus la capacité de combler leurs besoins sans l'appui de la collectivité.

La fierté d'être québécois, c'est peut-être aussi cette idée qu'on est assez forts, ensemble, pour créer un territoire où tout le monde peut vivre dans la dignité, où on peut donner le meilleur de soi, partager et savoir qu'on sera soutenu si ça devient impossible. Ces personnes viendront enrichir le Québec à tous les niveaux, pourvu qu'on les intègre.

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