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La rhétorique de la violence

Publication: 13/03/2012 10:55

Il est difficile d'excuser, voire de comprendre les gestes offensifs commis par les policiers lors du blocage pacifique des bureaux de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ), le 7 mars dernier, à Montréal. Afin de disperser les manifestants : grenades assourdissantes, poivre de cayenne et coups de matraque furent allègrement utilisés. Des étudiants ont été blessés, dont un grièvement à l'œil, Francis Grenier. Depuis, nombreux sont ceux qui questionnent l'usage disproportionné de la force employée par les policiers. Interpellé, le premier ministre, Jean Charest, s'est contenté de les féliciter. La « violence » serait du côté des manifestants, insinue-t-il...

Deux éléments sont essentiels à rappeler :

D'abord, la décision du gouvernement de hausser les frais de scolarité de 75 % est initialement une décision idéologico-politique brutale et anti-sociale, visant à soumettre les étudiants aux dictats du marché.

Ensuite, les gestes de résistance, de désobéissance, voire de défense relevés chez les étudiants, le 7 mars dernier, ne peuvent être assimilés à des gestes résolument « violents » et justifiant le niveau d'intensité de répression observé.

La violence est une force brutale visant à soumettre. Elle s'exerce individuellement ou collectivement. Le plus souvent, elle atteint à l'intégrité corporelle et psychologique de manière illégitime et disproportionnée. Perte de contrôle, de repères, irruption du refoulé sont ses avatars. Elle se manifeste, aussi, comme ressource du pouvoir. En définitive, elle ne correspond pas à une administration mesurée de la force.

Qui donc fut violent le 7 mars dernier?

Intox

Cela étant, il apparaît juste de questionner la rhétorique de la violence qu'emploient systématiquement, depuis quelques jours, le gouvernement, la police et certains journalistes, afin de discréditer le mouvement étudiant. Car, s'opère, malheureusement, une certaine surenchère verbale et médiatique autour de la question de la violence et de son économie, obscurcissant les faits et les enjeux. Toujours, à les entendre, la « violence » serait latente chez les grévistes. Au point où il est permis de se demander si la contestation, le refus idéologique - puisque c'est bien de cela qu'il s'agit - est aujourd'hui a priori pathologique dans notre société. Comme un mantra, ce mot, « violence », est répété ad nauseam, jusqu'à l'intoxication.

Pourtant, les « armes » auxquelles ont recours les étudiants sont pour la plupart symboliques. Des banderoles, des harmonicas et des roses. Et que dire de leurs actions? Des discours, des marches et des investissements de locaux. Si « violence » il y a, celle-ci est bien étrange. En effet, la condition étudiante est étalée au grand jour. La rue et la ville, ses flux et ses réseaux, sont momentanément entravés ou interrompus. Le ronronnant quotidien des institutions est chambardé. Voici l'irruption des étudiants sur la scène politique! Le drame!

Comment expliquer cette peur maladive, cette langue moralisatrice, ce déni d'existence, d'abord, chez les politiciens, les forces de l'ordre et certains journalistes, ensuite, chez certains citoyens, alors que ce grand remuement étudiant témoigne de ce qu'il y a de plus vivace et créateur en nous tous, le désir de liberté et d'égalité? Pourquoi ces appels si vifs à la sacro-sainte « collaboration », alors que, précisément, elle n'est que l'autre visage de la société disciplinée et asservie qui nous rend malades?

Dépasser une barrière et faire face à des policiers suréquipés, comme ce fut le cas lors de la manifestation à Québec, cela n'est pas de la « violence », cela ne peut être de la « violence ». Tout au plus s'agit-il d'insoumission, de désobéissance ou d'indiscipline. Bloquer un pont sur l'heure de pointe, cela n'est pas de la « violence ». Peut-être seulement un grand dérangement - un peu maladroit. Tenter d'occuper les bureaux de la CREPUQ, cela n'est pas plus de la « violence », mais une obstruction au travail de ses employés. Un grain de sable dans l'engrenage...

Le mot «violence» est ainsi devenu un buzzword. Il crée un écran, détourne des enjeux, permet toutes les manipulations affectives de l'opinion publique. C'est bien cela qu'il reste aux puissants, la manipulation, lorsque se dissipent l'aura de leur pouvoir et l'apparence de consensus.

En grands titres, pouvons-nous lire, dans les différents quotidiens : « Manifestations étudiantes dans le calme ». Comme si la chose devait étonner! Comme si l'essentiel se jouait là! Incidemment, le mot «calme» est devenu le nouveau gage de la légitimité politique dans la bataille pour l'opinion publique.

Or, a-t-on jamais fait reculer un gouvernement dans le «calme»? Qu'avons-nous, nous, Québécois et Québécoises, avec cette obsession de la «tranquillité» lorsque, pourtant, rien ne va plus?

Nous sommes, en date du 12 mars, 140 000 grévistes. Nous n'avons que faire des « conseils de sécurité » du premier ministre et des appels à la « responsabilité ». Nous sommes le nombre et ferons reculer ce gouvernement. Car, vient un temps où les matraques ne suffisent plus...

La démesure

Certes, les étudiants effectuent bien souvent leurs actions de contestation aux limites de la légalité, dira-t-on; et il serait inadéquat de ne pas le reconnaître. Mais le rôle des forces de l'ordre est de faire respecter la loi, et non de l'enfreindre dans la démesure. Qu'elles interviennent en temps opportun, c'est évidemment dans la logique des choses et nul ne s'en plaindra. Cependant, qu'elles le fassent inconsidérément aux gestes posés, outrancièrement et dans le but d'intimider, voire de « casser » la contestation étudiante, qui s'érige actuellement comme contre-pouvoir au cancer qui ronge notre société, le pouvoir de l'argent, c'est là une grave faute et un affront à la démocratie.

Signé par :

Myriam Arsenault-Jacques, étudiante en droit, UQAM
Guy Benoit-Fournel, étudiant en droit, UQAM
Marc-André Blais, étudiant au en droit social et du travail, UQAM
Andrée Bourbeau, étudiant en droit, UQAM
Guillaume Loiselle-Boudreau, étudiant en relations internationales et droit international, UQAM
Simon Crépeault, étudiant en droit, UQAM
Maryse Décarie-Daigneault, étudiante en droit, UQAM
Jonathan Durand Folco, étudiant au doctorat en philosophie, Université Laval
Manuel Johnson, étudiant en droit, UQAM
Emilie E. Joly, étudiante au baccalauréat en droit et à la maîtrise en science politique, UQAM
Jason Keays, étudiant à la maîtrise en sciences politiques, UQAM
Philippe Langlois, étudiant au doctorat en sociologie, UQAM
Richard-Alexandre Laniel, étudiant en droit, UQAM
Marie-Andrée Leblanc, étudiante à la maîtrise en travail social, UQAM.
Andréanne Martel, étudiante à la maîtrise en sciences politiques, UQAM
Laurence Gagnon-Montreuil, étudiant à la maîtrise en philosophie, Université Laval
Cynthia Moreau, étudiante à la maîtrise en sciences de l'environnement, UQAM
Liane Morin, étudiante à la maîtrise en urbanisme, Université de Montréal.
Nicolas Paquet, étudiant à la maîtrise en urbanisme, Institut d'urbanisme, Université de Montréal, également étudiant en philosophie, Université Laval
Jessie Pelchat, étudiante à la maîtrise en sciences de l'environnement, UQTR
Benoît Rheault, étudiant au baccalauréat en science politique, UQAM, actuellement en échange à Paris-1 Panthéon-Sorbonne
Marianne Routhier-Caron, étudiante en droit, UQAM