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Lettre à la majorité silencieuse

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Au moment d'écrire ces lignes, quelques milliers de personnes étaient rassemblées à Montréal et à Québec contre l'austérité.

Ça devient une habitude chez les ministres libéraux : gouverner par la menace! Ainsi le tout nouveau ministre de l'Éducation François Blais brandit déjà celle d'annuler la session des milliers d'étudiants qui font grève depuis lundi.

Refrain connu : ses prédécesseurs faisaient la même chose au printemps 2012. L'intimidation n'a pas fonctionné et le PLQ n'a jamais mis la menace en exécution. Et ça n'empêchera personne de manifester contre la folie de l'austérité en 2015. M. Blais sait qu'annuler une session ferait infiniment plus mal à l'économie que quelques jours de grève.

Mais il y a quelque chose de révélateur dans cette attitude autoritaire adoptée par plusieurs ministres qui refusent toute contestation. Cela tranche avec la piètre autorité morale affichée par les mêmes ministres qui se comportent en béni-oui-oui devant les élites affairistes qui dictent la conduite du gouvernement. Pierre Duchesne, alors ministre péquiste, se désolait de l'absence de colonne vertébrale des gouvernements issus du PQ et du PLQ devant le pouvoir des riches affairistes: « Notre démocratie est manipulée par de puissants intérêts, organisés en lobbies d'affaires, qui influencent les décisions publiques. »

Réduits à l'impuissance sur les grands enjeux du pouvoir, les ministres se comportent avec rudesse et autoritarisme envers les citoyens des régions, les étudiants, les syndiqués, les groupes populaires, voire les médecins de famille ou tout autre palier de pouvoir intermédiaire.

Le ministre Barrette fait passer sous bâillon une loi que toute la société rejette et intimide les administrateurs du réseau, comme le directeur du CHUM.

Le ministre Moreau pique une colère et menace toute municipalité qui ose contester ou expliquer les coupes.

Aujourd'hui, c'est au tour de François Blais de bomber le torse pour intimider les étudiants. Mais il est mal placé pour donner des leçons de démocratie, car le PLQ dont il se réclame a bafoué toutes les lois pour arriver et se maintenir au pouvoir à commencer par la fraude systématique pour financer leur caisse électorale.

Où sont les libéraux de la trempe de Claude Ryan?

En 1983, Claude Ryan, ex-chef du PLQ, incitait ses collègues à reconnaître aux associations étudiantes le droit de poursuivre tout objectif que « ses membres veulent démocratiquement lui donner ». Il espérait ainsi fermer « la porte à des injonctions et à des contestations de toutes sortes qui mettront bien plus de désordre et d'instabilité qu'elles n'apporteront de solutions ».

Le désordre et l'instabilité ne sont pas les objectifs des étudiants qui manifestent ou font la grève. Il faut s'en rappeler à l'orée d'un printemps de mobilisation, de manifestations, de piquets de grève.

Il faut surtout rappeler à ceux qui ne se sont pas encore remis du printemps 2012 que la réponse malhabile ou malveillante de la police et des pouvoirs publics pourraient semer bien plus de désordre et d'instabilité que n'importe quelle action violente d'une infime minorité de manifestants en mal de sensation ou en dérive sectaire.

C'est ce que prédisait Claude Ryan et c'est arrivé en 2012.

Alors, si le maire Coderre voulait entendre la sagesse de Ryan, il invaliderait immédiatement le règlement P-6 qui est dépourvu de toute légitimité démocratique et cause tant de débordements à Montréal.

Si les ministres libéraux pouvaient s'inspirer de Ryan, maître à penser de leur chef actuel, ils s'abstiendraient de caricaturer notre jeunesse en ressortant les vieux épouvantails du placard de Jean Charest : la « légalité », « l'intimidation », « la majorité silencieuse ».

La majorité est-elle vraiment silencieuse?

Le gouvernement Couillard prétend toujours compter sur « sa » majorité silencieuse. Bien entendu, cette majorité n'est utile au gouvernement que si elle demeure silencieuse et s'abstient de donner son opinion. Ça pourrait déranger la minorité agissante, qui, elle, a le bras très long. Un bras avec d'innombrables poignées sur lesquelles compter au cœur du pouvoir...

Si on cherche la vraie racaille, pas celle dont parlent les Radio X et compagnie, c'est peut-être là qu'il faut regarder. La vraie racaille porte souvent la cravate : au sommet de tours à bureaux, sièges des firmes d'avocats fiscalistes experts en évitement; PDG de multinationales pharmaceutiques roulant les gouvernements dans la farine; banquiers ou riches industriels dont les filiales ne paient aucun impôt. Ou encore celles qui fréquentent des soirées de financement à 100 000 $! C'est le prix pour participer à la vie démocratique, celle des Club 357c de ce monde.

La majorité silencieuse ne connait pas l'adresse des clubs select du pouvoir. Elle connait plutôt des principes. Comme celui qu'il faut parfois se battre pour autre chose que son nombril. C'est exactement ce genre de principe qui fait bouger les étudiants contre l'austérité libérale. Ils font la grève pour dénoncer la fermeture des régions, les compressions dans les écoles, cégeps et universités, les coupures de programmes tous azimuts. Pour éviter le démantèlement du système public de santé. Pour éviter que les quotas imposés aux médecins n'aggravent les problèmes d'accès.

Notre jeunesse ne débraie pas pour ses propres intérêts. Elle le fait pour nous, en notre nom, la majorité de la population. Pour éviter que nous soyons enfermés par le gouvernement dans le rôle d'une majorité silencieuse de service. Un gouvernement qui sait que notre éveil mettrait en danger les intérêts des bandits à cravate et de l'élite au pouvoir.

Alors moi j'y vais le 2 avril. Je vais marcher avec les étudiants en grève avec Nima et mes filles. Et il y a de fortes chances, me semble-t-il, que des centaines de milliers de gens issus d'une majorité pas si silencieuse que ça, nous aurons devancés dans le cortège pour rendre hommage et accompagner cette jeunesse des printemps, dans la lutte contre l'austérité.

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