LES BLOGUES

Moria ou l’endroit où l’Europe accueille ces «damnés de la Terre»

Ma trajectoire personnelle m’a conduite au sein de l’équipe médicale de Moria de façon brève. Il est difficile de trouver les mots pour condenser et décrire avec justesse ce dont j'ai été témoin.

28/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 28/09/2017 09:00 EDT
Giorgos Moutafis / Reuters
Les derniers chiffres de l’UNHCR dont on dispose comptabilisent dans ce camp plus de 4000 réfugiés soit un  dépassement de la capacité d’accueil théorique de plus de 40%.

L'île de Lesbos est un paradis grec, lové au coeur de la mer Égée. Depuis 2015, cette île draine des milliers de réfugiés, issus pour la plupart d'Afghanistan, de Syrie, d'Irak, d'Érythrée et de la République démocratique du Congo.

Les réfugiés représentent selon les dernières données de l'UNHCR 65,9 millions de personnes à travers le monde. Les chiffres parlent d'eux même : il ne s'agit pas d'un épiphénomène, mais bel et bien de ce qui devient chaque jour davantage un enjeu planétaire.

Sur les îles grecques, 2015 a été une année charnière marquée par une entrée massive de réfugiés dans le sillage du naufrage syrien. La réponse de l'Union européenne à cette entrée massive de réfugiés a été un pacte signé avec la Turquie pour enrayer le flux.

Les chiffres de l'ERCC (Emergency Response Coordination Center) publiés au 31 mars 2017 notent en Grèce l'entrée de 4308 réfugiés contre 173 450 sur l'année 2016 et 856 723 sur l'année 2015. Il semble donc que l'UE ait atteint son objectif.

Le prix de cela se compte en milliards, 6 milliards de dollars très exactement

Ces derniers jours, sur l'île de Lesbos en Grèce, des bateaux arrivent de façon quotidienne, charriant l'indicible souffrance humaine, hommes, femmes, enfants. Cela signe le début d'un nouveau cycle d'entrées massives? Nul ne le sait.

Alkis Konstantinidis / Reuters
Vue du camp Moria.

Mais ce que l'on sait, c'est qu'en réponse à la fermeture de la route grecque, d'autres routes se sont ouvertes, et notamment la route passant par l'enfer libyen... ajoutant de la souffrance à la souffrance.

Quelle est la responsabilité de l'Europe dans tout cela? La question peut se poser quand on sait que la plupart des pays dont sont issus les réfugiés sont des pays où sont engagées des forces de l'OTAN.

Tout à Lesbos est éclatant et respire la paix et la douceur de vivre. Les couleurs y sont plus vives qu'ailleurs, les odeurs plus délicates et les sonorités plus mélodieuses.

C'est au sein de ce paradis que les politiques interventionnistes successives des pays occidentaux ainsi que la volonté européenne de fermer ses frontières ont donné naissance à une des aberrations de l'Europe d'aujourd'hui: une base militaire transformée en supposé «camp de transit pour réfugiés». La réalité sur le terrain est tout autre et ce camp de transit est devenu en fait un lieu de résidence pour des milliers de personnes. La durée de séjour peut y atteindre jusqu'à 18 mois.

Ce camp s'appelle Moria: Moria ou l'endroit où l'Europe accueille ces «damnés de la Terre».

Ce camp s'appelle Moria: Moria ou l'endroit où l'Europe accueille ces «damnés de la Terre».

Les derniers chiffres de l'UNHCR dont on dispose comptabilisent dans ce camp plus de 4000 réfugiés soit un dépassement de la capacité d'accueil théorique de plus de 40%.

Inutile de préciser, je pense, à quel point les conditions de vie sont difficiles dans ce camp. S'y associent, la promiscuité, l'insécurité, le manque d'hygiène, le surpeuplement, l'attente et le terrible ennui. Inutile de préciser aussi que le camp fourmille d'enfants d'une génération sacrifiée qui vit son enfance dans l'enfer du statut de réfugié.

La surpopulation y est génératrice de tensions. Et la frustration est intense et presque physiquement palpable. En une fraction de seconde, les choses peuvent basculer vers la violence... ou vers un éclat de rire. Rien n'est dans la pondération, tout est extrême, tout est décuplé.

Il est difficile de trouver les mots pour condenser et décrire avec justesse ce dont j'ai été témoin et de rendre justice à chacun.

Ma trajectoire personnelle m'a conduite au sein de l'équipe médicale de Moria de façon brève. Il est difficile de trouver les mots pour condenser et décrire avec justesse ce dont j'ai été témoin et de rendre justice à chacun. Nul besoin de préciser, je pense, que le travail y est intense physiquement et émotionnellement. L'activité médicale y est faite essentiellement de prise en charge de traumatismes, d'épisodes infectieux aigus, et d'états d'anxiété majeure, tout cela dans un environnement électrique. L'exercice de la médecine dans de telles conditions a tout d'un exercice d'équilibriste.

Mais passons, ce n'est pas la médecine que je veux décrire ici, mais le peuple de Moria, car en tant que médecin on est le réceptacle privilégié de l'histoire de ces hommes et femmes.

Chose notable, la nuit est un catalyseur à Moria. Elle règne en maître et draine son lot de fantômes qui ressurgissent. Au creux de la nuit, bien souvent la parole surgit et le besoin de dire et d'être entendu se fait plus flagrant.

On sort les téléphones portables pour montrer les photos de pays détruits, faire revivre les disparus, certains ont le regard presque fou en replongeant dans le passé. Le rire surgit parfois dans les moments les plus incongrus.

Alors qu'on examine, suture, soulage, rassure; les langues se délient et on écoute humblement l'histoire qui brûle les lèvres. Les histoires s'enchainent toutes enveloppées d'un manteau de pudeur. On sort les téléphones portables pour montrer les photos de pays détruits, faire revivre les disparus, certains ont le regard presque fou en replongeant dans le passé. Le rire surgit parfois dans les moments les plus incongrus.

Chaque nuit égrène aussi son lot d'automutilations, dans un besoin d'extériorisation de cette souffrance. À la question du pourquoi, l'un d'entre eux répondra le regard grave: j'ai besoin de porter sur mon corps les cicatrices qui brûlent mon âme.

Giorgos Moutafis / Reuters

Si je devais résumer mon séjour à Moria, il aurait le regard d'un homme de 23 ans à peine, me montrant la photo de son enfant de 7 mois, souriante morte dans ses bras d'un éclat d'obus. J'ai le souvenir d'un regard indescriptible mêlant tendresse, colère, foi, souffrance, d'une larme qui coule au coin de l'oeil et des lèvres qui esquissent un sourire comme un arc en ciel à travers les nuages.

Il n'avait de cesse de me répéter inlassablement cette phrase: »je me réconforte en pensant qu'elle est morte dans un éclat de rire, heureuse.»

Les mots brûlent la gorge, ils sortent dans un murmure

23 ans: l'âge de l'insouciance supposée. Mais dans cet autre monde, tout le monde vieillit précocement. Les enfants posent sur la vie un regard d'adulte, et les adultes posent sur la mort un regard de vieillard.

C'est chaque jour, des milliers de mains tendues, des actes de générosité sans retour, du temps accordé librement.

Alors, l'espoir existe-t-il encore en ce lieu? Oui, car Moria n'est pas que cette indicible souffrance, c'est aussi une école de résilience et de solidarité. C'est chaque jour, des milliers de mains tendues, des actes de générosité sans retour, du temps accordé librement.

Chacun dans ce camp frôle l'abîme, mais chacun continue de rêver danser parmi les étoiles.

Au milieu de toute cette souffrance, la vie continue, car même à Moria les gens aiment, vivent, dansent, chantent, s'exclament face à un match de football, font des enfants, et surtout veillent les uns sur les autres.

Et ils font tout cela rageusement,

Comme une revanche.

Comme une lueur d'espoir.

Car une goutte d'eau enfante l'océan.

Au peuple de Moria, merci pour cette leçon.

​​​​​​​