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Mes nouveaux voisins sont des réfugiés syriens: ce n'est pas «cool»

30/09/2016 10:00 EDT | Actualisé 30/09/2016 10:00 EDT

J'ai raconté cette histoire à quelques reprises. En mars dernier, j'ai rencontré mes nouveaux voisins pour la première fois. Une famille de neuf - bientôt dix - qui venait tout juste d'arriver de Syrie. Maman, papa, sept jeunes enfants et un huitième en chantier. J'ai parlé du sourire du plus jeune, de la barrière de la langue, du fait que ma famille avait beaucoup d'empathie pour ces nouveaux arrivants...

«C'est tellement cool!» «C'est génial!» m'a-t-on répondu. C'était sans doute des réponses lancées comme ça, sans trop réfléchir. Mais en me recueillant pour prier pour cette famille, je me suis rapidement rendu compte qu'il n'y avait rien de «cool» à ce que mes nouveaux voisins soient des réfugiés syriens.

Le père doit faire des mimes pour arriver à se faire comprendre. «Syrie», pouvons-nous entendre parmi les mots qu'il prononce en arabe, tout en faisant très bien comprendre le bruit et les explosions. Puis, il passe ses doigts sur sa gorge...

Cet homme a vu des personnes mourir.

«Canada», dit-il de façon très claire. Il inspire profondément avant de lever la main en signe d'éloge. «Aaaahhhh», souffle-t-il en expirant.

Il se sent en sécurité ici.

Je suis tellement, tellement contente de comprendre ça. Je suis contente qu'il puisse barrer la porte et dormir la nuit sans avoir à se demander s'il verra ses enfants le lendemain.

Mais il a laissé son chez-soi derrière lui.

Ses parents, ses frères et ses sœurs sont là-bas. Tous les décors dans lesquels il a grandi. Les rues où il a joué étant petit. Ses amis, ses cousins et tout ceux aux côtés de qui il priait à la mosquée sont là-bas.

Ils lui rappellent tous son passé.

La mère a laissé derrière elle ses couvertures de bébé et tous ses autres souvenirs. Ces petites choses que les femmes chérissent, qui rappellent clairement un moment et qui servent de repères. Au beau milieu de sa grossesse, elle a laissé derrière sa mère et sa meilleure amie, le marché local et ses épices, ses casseroles.

Ils devaient s'enfuir pour sauver leur peau et celle de leurs enfants.

Être réfugié, ce n'est pas cool. Ce n'est pas une aventure. Ce n'est pas des vacances aux frais de ceux qui vous accueillent.

C'est un sacrifice. C'est un dernier recours.

Ils sont peut-être en sécurité ici, mais ce qu'ils souhaitent par-dessus tout c'est que leur pays ne soit pas en guerre.

Ils préféreraient être là-bas plutôt qu'ici.

Ils ont laissé derrière tout ce qu'ils possédaient et tout ce qu'ils connaissaient pour partir, avec leurs enfants, vers un pays où ils ne connaissent pas la langue, où les rues leur sont inconnues et où ils ne comprennent pas les gens.

Je ne peux plus échapper aux horreurs de la planète parce que les membres de ma communauté en ont été témoins.

Ils ont peur, mais ils sont braves.

J'étudie à l'extérieur de mon pays. Je suis reconnaissante de pouvoir étudier dans le domaine de mon choix et de pouvoir le faire dans un autre pays. Mais ce faisant, je vis dans un pays qui n'est pas le mien et peu de personnes autour de moi comprennent ce que ça veut dire que de s'ennuyer de sa nation, de ses expressions, de ses stations de radios, de ses routes... De toutes ces petites choses qui nous rappellent la maison.

Pourtant, il y a plusieurs ressemblances entre les cultures canadienne et américaine. Nous parlons presque la même langue. Je n'ai aucune idée de ce que la vie de réfugié peut être sauf peut-être pour une chose :

Je ne me sens pas à la maison.

La plupart des gens portent toute la journée leurs masques de personne heureuse et se promènent du matin au soir avec cette fausse bravoure, avant de rentrer à la maison et de pleurer sur l'oreiller parce que les émotions prennent le dessus.

canada syria

Une famille de réfugiés syriens est accueillie au port de Toronto, en décembre 2015.

(Photo : Bernard Weil/Toronto Star/Getty Images)

Ça m'est arrivé.

Et je peux vous garantir que c'est arrivé aussi aux nouveaux voisins.

Nous sommes en sécurité ici, alors nous sommes heureux, disent-ils. Mais le soir, ils doivent sentir le poids de la distance entre Calgary et Damas. Le bébé donne des coups de pieds dans le ventre de sa mère qui se demande comment elle va pouvoir venir à bout de tout ça sans l'aide d'un membre de sa famille.

Elle est seule.

Ce n'est pas cool qu'ils soient ici.

C'est triste.

Ça veut dire que des familles ont été séparées.

Ça veut dire que ma voisine se sent seule.

Ça veut dire que des parents doivent expliquer à leurs enfants les horreurs de la guerre.

Ça veut dire que des parents ont dû réfléchir à l'avenir de leur famille s'ils devaient être tués.

Ce n'est pas cool que la guerre existe et qu'elle fasse souffrir des gens. Ce n'est pas cool que nous ne prenions pas deux secondes pour penser à eux.

Honnêtement, c'est nul que mes voisins soient des réfugies syriens.

Pour moi, le Canada, c'est ça : ce sont des gens qui aiment leurs voisins, peu importe qui ils sont et d'où ils viennent.

Ça veut dire que je ne peux plus échapper aux horreurs de la planète parce que les membres de ma communauté en ont été témoins. Ils les ont vécues et je ne peux plus me mettre la tête dans le sable.

Ça veut dire que des larmes coulent sur mes joues quand je demande, dans mes prières, que mes voisins soient bénis sur leurs nouvelles terres. Puissent-ils être en paix même s'ils ont tout laissé derrière et que tout ce que je peux leur offrir, c'est une place dans mon cœur.

[Note de l'auteure] J'avais, à l'origine, écrit ces quelques mots en préface de ce billet d'abord publié en mars :

Je suis nerveuse de publier ce texte parce qu'il est cru, parce qu'il a été écrit sous le coup de l'émotion. Mais trois semaines après l'avoir rédigé, je crois encore que ces mots doivent être partagés.

Aujourd'hui, six mois plus tard, j'aimerais ajouter ceci : les enfants de mes voisins apprennent rapidement l'anglais. Et il se trouve que la famille n'attend pas un autre enfant comme je l'avais compris au départ. Les problèmes de traduction et la barrière linguistique m'avaient joué des tours. Les parents, qui ont encore du mal à communiquer, prennent souvent des marches avec leurs enfants dans le quartier. Ils ne restent pas isolés.

Les enfants jouent dans la cour, enfourchent leur vélo et viennent parfois cogner à notre porte pour demander à mon père s'il peut venir plâtrer un mur parce que leurs parents ont déplacé des meubles dans la maison. Les planchers sont toujours étincelants. Les lits - il y en a trois par chambre - sont toujours faits.

Je poursuis mes études aux États-Unis alors je ne les vois pas aussi souvent que j'aimerais, mais leurs éclats de rire sont bien imprégnés dans ma mémoire et me font sourire. Ça me rappelle que je suis chanceuse d'être Canadienne et de participer à cet accueil et cet échange.

Je suis consciente que mes voisins syriens ne sont pas les seuls qui ont besoin d'amour. Le vieil homme qui habite en face et le couple qui jardine de l'autre côté de la clôture méritent aussi mon attention. Pour moi, le Canada, c'est ça : ce sont des gens qui aiment leurs voisins, peu importe qui ils sont et d'où ils viennent.

Ce blogue initialement publié sur Huffington Post Canada a été traduit de l'anglais.

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