Alors que la grève étudiante perdure et s'envenime, notamment avec l'adoption de la loi 78, nombreux sont les commentateurs à y aller de comparaisons entre Jean Charest et Maurice Duplessis, entre aujourd'hui et la Grande Noirceur.
La loi spéciale n'était encore qu'une rumeur que Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole bien connu de la CLASSE, anticipait déjà un « retour au temps de Duplessis ». Josée Legault, chroniqueure politique au journal Voir, n'est pas en reste. Elle s'en donne même à cœur joie. Un brin ironique, elle demandait le 16 mai 2012 si l'on verrait un « sourire s'esquisse[r] sur la photo de M. Duplessis dans le couloir du bureau du premier ministre ». Du même souffle, elle considère que le projet de loi 78 « devrait être renommé la Loi Duplessis-Charest », rien de moins! Une utilisatrice de Twitter, comme tant d'autres, tire pour sa part un trait définitif sur notre époque : « La grande noirceur, part II ».
Revenant sur la loi 78, Pierre Trudel, professeur de droit à l'Université de Montréal, soutient qu'une « telle loi rédigée dans un langage rappelant la législation duplessiste sera certainement contestée comme étant incompatible avec la liberté d'association». En quoi cela rappelle-t-il la législation duplessiste? Pierre Trudel reste muet sur la chose. Il est inutile en fait de le préciser.
Dans son cas, comme dans celui des autres, en donnant le seul nom de Duplessis, tout est dit! Bien d'autres abondent dans le même sens au sein des médias sociaux, sur Twitter en particulier (comme on peut le constater en consultant, sur Twitter : @alexturgeon). À les entendre, à les lire, le Québec serait de nouveau plongé dans la Grande Noirceur où la figure de Jean Charest remplacerait celle, longtemps honnie, de Maurice Duplessis.
À ce sujet, il importe de rappeler que la Grande Noirceur est un mythe, une caricature du Québec d'avant la Révolution tranquille, d'avant les années 1960. Par mythe, nous n'entendons pas que tout soit faux, bien au contraire. Un mythe se fonde, se base tout à la fois sur le vrai et le faux, sur le factuel comme sur le fictif, comme le disent chacun à leur manière les historiens Gérard Bouchard et Jocelyn Létourneau. Prétendre que la Grande Noirceur est un mythe ne revient pas à dire que rien n'était noir, ni que tout était blanc, bien au contraire. C'est bien pour cela que nous considérons que la Grande Noirceur est en fait une caricature. Le propre d'une caricature, rappelons-le, est de déformer une réalité, une situation, un personnage - une époque, aussi. Ce ne sont certes pas toutes les caricatures qui font rire, il va sans dire, et dans son genre, la Grande Noirceur n'est en rien comique.
Ce mythe de la Grande Noirceur, il a notamment pu prendre forme par la caricature. Celle du caricaturiste Robert La Palme en particulier, lui qui a sévi au sein des journaux Le Canada et Le Devoir, farouchement opposés à Maurice Duplessis. On lui doit ainsi la formule légendaire et iconique du « Toé, tais-toé! », que le premier ministre n'a jamais prononcée. Mais Robert La Palme ne fut pas le seul à verser dans la caricature, loin de là!
Que dire d'André Laurendeau et de son éditorial sur la théorie du roi nègre? Ou encore de la Loi du cadenas, véritable symbole de la Grande Noirceur, alors que cette législation n'a pas eu l'importance qu'on lui accorde, aujourd'hui? C'est ainsi, en accumulant ces éléments, en omettant, en négligeant de départager le vrai du faux que le mythe de la Grande Noirceur a pu s'imposer dans l'imaginaire collectif.
C'est le même phénomène qui semble se répéter aujourd'hui avec Jean Charest, où le vrai et le faux se nouent et se rencontrent dans une caricature typique du 21e siècle. Ces commentateurs, qu'ils soient connus ou inconnus, versent dans la caricature lorsqu'ils comparent Jean Charest à Maurice Duplessis, la situation actuelle à la Grande Noirceur. L'utilisation massive de Twitter pour commenter le conflit étudiant - avec son #ggi, pour « grève générale illimitée » - encourage cette caricature. Alors que les tweets sont limités à seulement 140 caractères, comment livrer une pensée claire, raisonnée et sans raccourcis? À tous coups? C'est, somme toute, impossible. D'où le recours fréquent à la caricature pour faire valoir son propos en pareilles circonstances.
Hier, le mythe de la Grande Noirceur duplessiste a pu prendre son élan grâce à des entrepreneurs mémoriels qu'ont été les Robert La Palme, André Laurendeau et autres. Aujourd'hui, la Grande Noirceur charestienne se met en branle avec les contributions des Josée Legault, Pierre Trudel, Gabriel Nadeau-Dubois et autres. Le point commun à tout un chacun? C'est qu'ils partent de l'idée que la Grande Noirceur est non pas un mythe, mais un fait avéré, une réalité immuable, un point de référence valable. Ce faisant, une caricature - la Grande Noirceur duplessiste - en alimente une autre - la Grande Noirceur charestienne.
Il ne s'agit pas, ici, de se prononcer à savoir si Jean Charest est le pire premier ministre de l'histoire du Québec, où si nous traversons bel et bien une époque de Grande Noirceur. À vrai dire, il est bien trop tôt, quelques jours à peine après l'adoption de la loi 78, pour s'exprimer là-dessus, dans un sens comme dans l'autre. On ne saurait convoquer si hâtivement le tribunal implacable de l'Histoire. Laissons plutôt aux historiens de demain le soin de se prononcer sur ces questions, avec tout le recul nécessaire pour ce faire. Cela ne peut être que bénéfique. C'est d'ailleurs avec du recul que des historiens comme Éric Bédard, Lucia Ferretti et quantité d'autres en ont appelé à nuancer la Grande Noirceur duplessiste, depuis un certain temps déjà.
Or, une nouvelle Grande Noirceur semble prendre forme dans les médias sociaux, dans les discours. Cette Grande Noirceur charestienne qui émerge, si elle se fixe de manière durable dans l'imaginaire collectif, il se pourrait fort bien que nous soyons longtemps pris avec. Au même titre que nous restons empêtrés, encore aujourd'hui, dans la Grande Noirceur duplessiste dont nous ne pouvons nous défaire. Est-ce pour le meilleur, ou pour le pire? Sur ce point, nous laissons à chacun le soin de trancher. Soyons seulement vigilants face au pouvoir et à la persistance de la caricature dans l'écriture de l'histoire.
Ce billet a été écrit avec la collaboration de Raphaël Gani, étudiant à la maîtrise en histoire à l'Université Laval.
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Tous sauf John James Charest.
Comparer Duplessis à Charest est une insulte pour Duplessis.
On a toujours tendance à simplifier les choses. Pour la loi 78, je crois qu'on ne peut comparer ce geste à Duplessis. Ca ne manifestait pas trop fort à cette époque et aujourd'hui certaines personnes abusent de leur liberté d'expression.
Une chose rejoint les deux époques, un jour ou l'autre, il faudra en sortir et heureusement passé à autre chose !
L'absence quasie totale de jugement et de recul chez vous et vos semblables est tellement peu edifiante pour le reste des Quebecois, que s'en est aberrant. En etes-vous seulement conscient? J'en doute.
J'imagine qu'a l'interieure de docorat, on vous a aussi appris qu'il y avait des elections au Quebec n'est-ce pas? Eh oui! A tous les 4-5 ans, le peuple peut changer de gouvernement. Incroyable non?
Ca frole la manipulation votre affaire. Non seulement vous n'avez aucune idee d'ou vous venez, vous n'avez aucune idee ou vous allez.
Comparer J. Charest à Duplessis relève d'une manque de jugement, de connaissances historiques -venant d'un doctorant en histoire...- et d'une aveuglerie idélogique.
Critiquez Charest, votez contre lui, manifestez, d'accord.
Le comparer à Duplessis ou pire, à un fasciste, vous discrédite dans le débat et vous fait passer pour un hystérique.
Mais vous ne pouvez pas demander aux journalistes de ne pas utiliser d'analogies historiques. Il est certain qu'on peut leur reprocher les usages rhétoriques de l'histoire, mais ça démontre tout de même chez nos journalistes fautifs l'existence d'une certaine conscience historique qui consiste à analyser ce qui est présentement entrain de se produire à l'aide des catégories historiques du passé. En ce sens, on ne peut pas reprocher aux journalistes un tel défaut car, contrairement à ce que vous dite, ils n'attendront pas que "les historiens de demain se prononcent sur ces questions". Les historiens seront toujours à la remorque de l'histoire telle la chouette de Minerve qui s'envole à la tombée du jour. L'exemple de la Révolution française est frappante à cet égard. Mais comme nous l'as dit si bien Marx : Tous les grands événements historiques se répètent deux fois : la première fois comme une tragédie et la seconde, comme une farce".
Dans les années 40-50, ils ont été nombreux à critiquer Duplessis, à dénoncer son "régime". Mais lorsque Duplessis est mort, Gérard Filion (directeur du Devoir) a reconnu qu'il appartenait aux futurs historiens de séparer le bon grain de l'ivraie en ce qui concerne Duplessis. Or, le mal était déjà fait, si l'on peut dire ainsi. La légende noire du duplessisme, de la Grande Noirceur avait déjà fait son oeuvre. Malgré les avancées de l'historiographie - au-delà du révisionnisme et du post-révisionnisme -, l'idée même de "Grande Noirceur" reste présente. En 2012, il n'est toujours pas aisé de s'intéresser - froidement - au Québec de l'après-guerre, au Québec duplessiste.
M'intéressant à ces questions, je constate que le même processus est en train de se répéter, aujourd'hui, pour ce qui concerne Charest et la grève étudiante. D'où ce texte, qui se veut une mise en garde. Pour que tout un chacun soit conscient, au final, du pouvoir des mots, du pouvoir de la caricature sur le long terme, en somme. Comme vous l'avez dit, les historiens se retrouvent en effet toujours à la remorque de l'histoire. Cela dit, ce n'est pas faute d'essayer!
Mais voilà, il y a la série de scandales qui ponctuent les dernières années de pouvoir des libéraux, de la nomination des juges au Suroît, au mont Orford, à l'attribution des places de garderies, aux projets d'infrastructures sportives, à la corruption dans l'industrie de la construction, et on pourrait continuer encore longtemps.
Devant un tel océan de corruption, à tort ou à raison, la comparaison avec la période Duplessis s'impose. Mais si j'en crois votre texte, il faudrait conclure que c'est bien pire aujourd'hui et que la comparaison Duplessis-Charest est injuste pour Duplessis. OK. Je veux bien vous suivre là... :-)
On peut débattre sur les degrés de 'manipulation' des médias, on ne va pas régler grand chose, car à la base, un médium de communication renvoi à la tension inévitable entre la quête de l'intégrité et la nécessité d'être lu, donc, de répondre à des lois du marché.
Ce qui aiderait, ce serait un regard 'observateur' sur les événements en cours afin de valoriser le discernement et se dérober des prises de positions figées et de clivage de toute sorte.
Ce type de façon de faire, renvoie à ce que le sociologue Pierre Bourdieu appel le "fats-thinking". Depuis un certain temps, plutôt d’informer, les médias privilégient l’information sensationnelle (la violence), facilement compréhensible, banale et commune. La simplification est souvent trop poussée et les journalistes privilégient l’émotion (la peur) plutôt que l’argumentation. La rigueur et l’objectivité sont trop souvent esquivées.
Enfin, ces pratiques (un nombre de caractères ou de mots maximum et le peu de temps pour présenter une nouvelle) accentuent la manipulation de l’opinion publique, parce que la "juste" information n’est pas diffusée. Se faire rappeler constamment un mensonge finit par le rendre vrai. S’informer devient donc ardu, car on ne peut pas se fier aux grands médias (Québécor, Desmarais, R.C.). Leur objectif premier étant l'audimat ou le nombre de publications afin d'augmenter le profit, ils n'hésitent pas à délaisser la qualité de l'information.
Pierre Bourdieu, Sur la télévision. L'emprise du journalisme, éditions Raisons d'agir, 1996.
Radio-Canada est une source d'information extrêmement diversifiée et ouverte sur le monde, qui touche tous les domaines de la vie. Je réfère en particulier à la radio de Radio-Canada; la Première chaine. Si on commence à dire que la Première chaîne fait de la manipulation de l'opinion publique, alors on tombe dans un autre type de raccourci, et on risque de sombrer dans le simplisme qu'on dénonce.
Ceci dit, c'est vrai qu'on est à une époque d'information spectacle. Le flot d'information est tellement important, et tellement rapide, que ça accentue le mouvement. Ceci ne veut pas dire que l'on ne peut pas avoir accès à une info plus approfondie, plus intelligente, plus branchée, qui permette de faire des liens avec des facteurs sous-jacents qui ne sont pas évidents à appréhender de prime abord. Mais ceci relève de la liberté individuelle de chacun: il faut avoir le courage de lire, d'analyser l'information, de formuler ses propres thèses, et de les exprimer. Ceci nécessite un effort mental constant.
Dans un monde qui roule trop vite, la paresse intellectuelle est un problème débilitant.
Puisque vous le dites...