Alexandre Dumas

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La police des polices

Publication: 4/03/2012 09:00

Répression policière, bavure policière, profilage racial, brutalité policière, conspiration du silence, omerta: décidément la litanie est longue, tout y passe lorsqu'il s'agit d'enquêter de façon indépendante, sur les événements à l'issue desquels un civil est blessé ou tué. La commission parlementaire qui entend toutes les parties intéressées par le projet de loi 46 du Ministre de la sécurité publique n'a pas fini de nous en fournir la démonstration quasi empirique.

Il est bien louable, certes, de monter aux barricades lorsqu'au cœur de ces événements tragiques, les cas mettent en relief la notion de risque qui est pourtant intrinsèque à toute intervention policière. C'est la nature même des choses. On n'a pas fini d'entendre toutes les supputations d'usage, toutes les hypothèses, les conneries aussi; des propositions parfois fantaisistes, irréalistes, carrément utopiques. C'est probablement le prix à payer pour l'exercice de la démocratie. C'est aussi le prix, à l'inverse, que la société doit acquitter quand on parle de devoir assumer la notion du risque dans une communauté qui a décidé, au nom de la loi et de l'ordre, de se doter d'un bras policier; et armé de surcroît. Certains diront que les célèbres «bobbies» de Londres, au Royaume d'Élizabeth, ne sont pas armés et qu'on y fait pourtant régner la paix. En apparence du moins. Oui, on est loin du Londres médiéval, de l'époque des Stuarts, des Tudors et des autres du même acabit.

Mais encore faut-il savoir que la Londres moderne hérite d'une histoire, de valeurs sociales de fairplay, d'un sens civique typique aux Anglo-saxons qui n'ont aucune mesure avec la moralité publique québécoise ou nord-américaine. Faut-il rappeler que plusieurs unités spéciales de policiers londoniens sont armées, et lourdement armées; surtout lorsque plane la menace terroriste. Ironie du sort, un innocent vendeur de journaux, en 2009, Ian Thomlinson, lors de manifestations contre la tenue du G20, a perdu tragiquement la vie après avoir été quelque peu tabassé par un «gentil bobby».

Quand l'usage de la force l'exige: les gentils ilôtiers se transforment rapidement en troupes de choc. Ah oui, les «bobbies» sont aimables : ils parlent aux touristes, ils sourient et se laissent même photographier. À Montréal, nos agents de la paix, même armés, parlent aussi aux touristes, renseignent le visiteur de passage, participent aux marches populaires, à pied ou à cheval, font des «bye bye» aux enfants dans les parcs depuis qu'on les dit communautaires.

Malheureusement, ils n'apportent pas encore le petit déjeuner, le bacon et les œufs au plat, aux sujets en mal de sensations fortes, aux psychiatrisés «désinstitutionnalisés» et en détresse, aux braqueurs de toute sorte, aux agresseurs armés, aux déprimés menaçants et aux criminels en puissance. »

Quelle hypocrisie collective ou encore quelle folle négation de la réalité que celles qui semblent commander les ténors de l'angélisme social. On demande aux policiers de protéger, d'intervenir, mais de ne jamais faire d'omelette, même s'ils marchent constamment sur des œufs.

Que les gérants d'estrade se rassurent: oui, il faut encadrer l'action policière, se prémunir contre les débordements policiers, se doter de règles claires de gestion en matière de sécurité publique. Oui, il faut tirer au clair les zones d'ombres qui ne devraient pas tolérer le laxisme, la complaisance ou la complicité avec l'institution policière.

Tout en déplorant avec la dernière des énergies les inutiles morts d'hommes; je ne peux, pour en avoir été témoin en quelques occasions dans ma carrière de reporter aux affaires criminelles, malheureusement, que constater qu'il arrive dans la grande majorité des cas que les pauvres victimes ont été les artisans de leur propre malheur. Je n'ai jamais rencontré, pour en connaître quelques-uns, de policiers qui se sont félicités d'avoir abattu un homme. Tous traînent ce cauchemar jusqu'à la fin de leur vie. Certains sont incapables d'en tolérer le simple souvenir. Certains se sont même enlevé la vie.

La police des polices

Qui d'autres que des gens rompus aux enquêtes peuvent donc enquêter sur les opérations policières qui dérapent? À en juger certaines propositions de certains élus en mal de quelques minutes de gloire aussi fugace qu'inopportune, on croirait qu'on est sur le point d'assister à la mise en candidature de La Ligue du Sacré-Cœur ou des Dames de Ste-Anne; ces sempiternels garants de la moralité publique! Ce qui me désole le plus dans tout cela, c'est que j'ironise à peine.

S'il faut en croire certains, ce serait peut-être là l'unique avenue à emprunter pour se prémunir contre tout risque de collusion. On vogue visiblement au gré de nos états d'âme collectifs. Les hommes et les femmes seraient-ils à ce point corrompus qu'on ne peut plus se payer le luxe de faire confiance à nos propres mandataires? La mémoire collective nous fait cruellement défaut. On a aboli au tournant des années 80 ce qui fut la Commission de police du Québec : une structure avec ses vices et ses vertus, présidée par un juge et composée d'avocats, de criminologues, de représentants de la société civile, d'enquêteurs à la retraite et de professionnels. Un organisme indépendant du pouvoir policier, du pouvoir politique (en principe); un organisme que les milieux policiers ont honni, que les citoyens ont souvent dénigré et que les journalistes ont scruté à qui mieux mieux sans y trouver trop à redire.

Pourquoi donc ne pas ramener cette Commission de police. L'ex-criminologue et feu ministre péquiste Guy Tardif qui a été l'auteur d'un ouvrage reconnu et intitulé «Police et politique», a lancé, à l'époque, une citation de son crû devenue tristement célèbre aux yeux de plusieurs : « les politiciens passent, et la police reste. »

Oui, la police reste. On risque d'en parler encore bien longtemps.