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Lettre ouverte aux nouveaux sénateurs indépendants

15/04/2016 02:03 EDT | Actualisé 16/04/2017 05:12 EDT

En tant que sénateur, vous entrez maintenant dans une nouvelle phase de votre vie. En tant que novice, vous avez une liberté de pensée et une créativité qui seront nécessairement bridées lorsque vous serez complètement imprégné par la culture du Sénat. Utilisez sagement ce temps limité qui vous est alloué.

La venue d'un groupe de sénateurs indépendants est un signe montrant que nous sommes à un point crucial de l'évolution du Sénat. Notre constitution n'a jamais spécifié que le Sénat devait être partisan bien que ce fut presque inévitable. Le problème de la pensée partisane est que, de par sa nature propre, elle ne doit se limiter qu'à une partie de la réalité.

Le partisan utilise l'information pour lutter pour le pouvoir, non pour rechercher la vérité. Le partisan cache les vérités qui dérangent tandis que l'indépendant les recherche pour le bien commun. Celui qui a pris l'habitude de la pensée partisane a de la difficulté à penser librement, mais pour vous, qui venez d'un monde plus normal, ce sera bien plus facile.

Les problèmes les plus importants auxquels le Canada doit faire face sont des problèmes à long terme: les changements climatiques destructifs, l'acidification des océans et la montée du niveau de la mer; l'incertitude du financement des pensions et des soins de santé; l'instabilité grandissante dans le monde dont les symptômes sont le terrorisme, les migrations à grande échelle de réfugiés, et l'adhésion généralisée aux politiques d'extrême droite; les inégalités exacerbées de revenu et de conditions de vie même dans les pays riches; le remplacement continuel des travailleurs par des robots et l'intelligence artificielle; l'abandon de critères moraux d'évaluation remplacés par des critères purement commerciaux et inhumains.

L'humanité a toujours fait face à des problèmes, mais jamais à une telle échelle. Comment répondre à cette situation?

«Ce dont nous ne nous occupons pas consciemment reviendra éventuellement nous faire mal à une grande échelle»

Nous n'avons aucune institution parlementaire qui prenne en charge les questions au long terme pour notre pays. Le gouvernement et le parlement sont dirigés par des personnes dont l'attention est majoritairement concentrée sur le très court terme - par exemple la prochaine élection, le scandale ou l'attaque terroriste du jour, et ainsi de suite. Bien sûr, il n'y a rien de mal à ça. Quelqu'un doit s'occuper du court terme.

Cependant, le résultat de ne pas avoir d'institution qui s'occupe formellement du long terme est que certaines des choses qui devraient être faites maintenant seront remises à un futur indéterminé où, Dieu sait comment, tout ira bien. C'est une recette qui nous conduira vers un désastre ou du moins des résultats sous-optimaux. Autrefois nous pouvions nous débrouiller de cette façon, mais maintenant nous sommes entrés dans un temps qualitativement différent dans lequel nous ne pouvons plus agir comme avant. Ce dont nous ne nous occupons pas consciemment reviendra éventuellement nous faire mal à une grande échelle.

Les sénateurs sont les seuls parlementaires qui pourraient possiblement développer et maintenir une vision à long terme. Imaginons que le Sénat se donne formellement la charge de produire des études prospectives récurrentes et non partisanes, un peu comme le GIEC, mais au sujet des questions pérennes auxquelles fait face le Canada. Il explorerait une variété de futurs possibles et recommanderait, en conséquence, des politiques qui serviraient de cadre à l'activité législative.

«Avec cette nouvelle culture, le Sénat gagnera la forte légitimité dont il a bien besoin»

Ces études prospectives représenteraient une inversion complète du travail que nous avons l'habitude de voir de la part des politiciens. Au lieu d'un processus fermé qui procède de l'intérieur vers l'extérieur pour nous vendre leur salade, le Sénat procéderait de l'extérieur vers l'intérieur en consultant les autorités les plus pertinentes de toute la planète, tout en demeurant en communication constante, totalement ouverte, avec le public du début à la fin.

Le Sénat peut, par lui-même, faire évoluer sa culture sans aucun changement constitutionnel. Personne ne peut lui dire quoi faire, et inversement personne ne peut l'empêcher d'évoluer si c'est ce que les sénateurs choisissent. Une culture est un ensemble de croyances partagées qui produisent un ensemble particulier d'actions. Si vous voulez tous demeurer partisans, c'est ce qui arrivera. Si vous choisissez d'être et de demeurer indépendants et si vous choisissez de prendre sur vous-mêmes le fardeau de la pensée à long terme, c'est aussi ce qui arrivera. Avec cette nouvelle culture, le Sénat gagnera la forte légitimité dont il a bien besoin.

En pratique, cette transformation sera difficile parce que la culture actuelle a eu presque 150 ans pour s'installer et développer toutes sortes de mécanismes qui empêchent le changement. C'est naturel. Toutes les cultures font ça. Si vous réussissez à la faire évoluer, le résultat sera aussi durable. Peut-être qu'une approche viable serait que les sénateurs indépendants forment un groupe, jaloux de son temps, qui en laissant aux partisans le travail quotidien du court terme, pourra se concentrer fortement sur l'évolution culturelle du Sénat. Il est plus facile de construire du neuf si on n'est pas continuellement retenu par le vieux. N'attendez pas trop, car la culture existante va s'infiltrer dans vos esprits et vous perdrez votre chemin.

Pour finir, je voudrais illustrer mon propos avec un tout petit exemple terre à terre qui illustre bien cette vision. Le Canada a réussi en seulement quelques décennies à complètement détruire la pêcherie de la morue à Terre-Neuve. Nous ne sommes pas plus stupides que les autres pays qui ont fait la même chose avec leur pêcherie. Tous les partis politiques ont contribué à ce désastre en ignorant les scientifiques et les pêcheurs côtiers qui savaient ce qui se passait préférant «créer des emplois» avec des «investissements» jusqu'à ce que tout s'écroule. Il manquait quelque chose, et ce quelque chose est une nouvelle institution parlementaire.

Je rêve d'un Canada capable d'éviter tout naturellement de tels désastres parce qu'il a implanté le bon contrepoids institutionnel. La pêcherie de la morue n'est rien en comparaison avec ce à quoi nous faisons face. Sans un changement majeur de la culture du Sénat, je m'attends à ce que nous soyons condamnés à habiter un futur très désagréable.

Surexploitation morue surpêcheEn

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