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Le Hamas a eu besoin de morts

09/08/2014 09:41 EDT | Actualisé 09/10/2014 05:12 EDT

J'ai servi en Afghanistan, dans le sud, en 2007/2008, alors que les choses allaient plutôt mal. Du moins pour nous, l'OTAN. C'était l'époque des nombreuses frappes aériennes par drone, chasseur et bombardier. C'était avant que le général américain Stanley McChrystal décide de réduire leur usage en 2009. Une décision controversée, et fortement contestée par les politiciens de droite, et par bon nombre de militaires et leurs familles qui craignaient que l'étau sur l'appui aérien se traduise par une hausse de pertes parmi les soldats de l'OTAN. Ce fut le cas.

McChrystal avait imposé des contraintes serrées sur les frappes aériennes en raison de l'effet que celles-ci avaient sur la population afghane. Bien que les frappes étaient contrôlées avec rigueur, et bien que l'Afghanistan est beaucoup moins peuplé - en termes de densité - que la bande de Gaza, les frappes causaient parfois des pertes civiles importantes. Incertitude du renseignement, météo difficile, erreurs des pilotes, nervosité... Quelques cérémonies de mariages et même, malheureusement, quelques cérémonies de funérailles se terminèrent en carnages. (N'oublions pas les deux frappes aériennes tragiques sur nos propres soldats par des aéronefs américains.) Mais dans tout cela, l'intention ne fut jamais de causer volontairement des pertes civiles. Du moins, c'était vrai pour les forces étatiques.

À quelques exceptions près dans l'histoire de la guérilla et du terrorisme - surtout lorsque l'idéologie en cause est religieuse (en façade, car souvent politique en réalité) - tout groupe de résistance armée a eu besoin, et même la volonté, de subir des pertes de non-combattants au sein de sa propre population afin, d'une part, de survivre et d'autre part, de vaincre ses adversaires politiquement. Ce fut ainsi pour les insurgés talibans, et c'est ainsi pour les insurgés du Hamas.

La dynamique d'un mouvement armé luttant contre une puissance étatique qui est à la fois susceptible de vulnérabilités démocratiques (pressions électorales) et de vulnérabilités aux pressions internationales, est la suivante: Plus le malheureux score médiatisé de civils tués s'élève (confondant souvent insurgés et civils), plus l'intervenant étatique subit une pression interne et étrangère pour abandonner ses objectifs de neutralisation des insurgés, et plus l'intervenant se résigne à faire des concessions au mouvement voué à son expulsion du territoire, ou encore, à l'instar du Hamas, à sa destruction.

Les insurgés se servent de la médiatisation des morts civils pour hausser la pression sur leurs ennemis étatiques, en haussant les coûts politiques et moraux des opérations militaires de ces derniers. Les insurgés se confondent délibérément dans la population, comme l'avait d'ailleurs prêché Mao Tse-Tung, tout en provoquant leurs adversaires. Plus il y a de morts civils résultant des opérations de neutralisation, plus le coût de la guerre pèse sur l'ennemi. Plus il y a de morts civils, plus l'insurgé est capable de s'attirer des partisans et de polariser les deux camps, justifiant ainsi son existence. La dynamique se renforce. Il s'agit là d'une stratégie dominante pour l'insurrection.

Les stratèges israéliens ont une bonne connaissance de cette dynamique, comme l'avaient ceux de l'OTAN en Afghanistan. Soyons clairs, dans cette théorie de jeux macabres, toute perte civile du côté palestinien affaiblit la position stratégique israélienne et toute perte civile du côté palestinien renforce la position stratégique du Hamas.

Le Hamas, en bonne guérilla, a tout intérêt à ce que sa propre population, ainsi que celles de l'Occident, des pays musulmans, et même celle d'Israël (les modérés) ne se rendent pas compte de leur stratégie dominante. Le Hamas propage donc des accusations de génocide en rappelant le score des malheureux morts palestiniens. Mais pour toute personne ayant moindrement connaissance de la chose militaire, l'accusation de génocide ne tient pas la route compte tenu de la puissance de feu de l'armée israélienne.

De ces positions interloquées découlent les actions que l'on connaît bien : Israël choisit l'incursion terrestre en substitution partielle aux frappes aériennes pour neutraliser la menace et réduire les pertes civiles, et en ce faisant, accepte de subir des pertes parmi ses fantassins. Le Hamas interdit aux civils palestiniens de quitter les zones de combat. Israël avertit les Palestiniens de se tenir loin des fusées et des combattants du Hamas qui seront ciblés. Le Hamas se tient de plus en plus proche des lieux de culte, des écoles, des hôpitaux et des camps de réfugiés pour tirer ses missiles, et accéder à ses tunnels, sachant très bien que ces actions n'auront aucun véritable effet militaire, sauf pour inviter la riposte inévitable qu'ils espèrent, avec raison, renforcera leur position stratégique tant et aussi longtemps que la dynamique exposée ici demeurera intacte.

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