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10 scénarios possibles après la loi 62

Au moment où le Québec adopte une loi similaire à celle de la France, à la différence qu'elle ne s'applique que dans les services publics et non dans tout l'espace public, faisons le point sur ce qui pourrait arriver aux Québécois à partir de l'exemple français.

26/10/2017 09:00 EDT | Actualisé 26/10/2017 10:18 EDT
Agnès De Féo
La France a été le premier à interdire le port du voile intégral.

Voilà tout juste 7 ans que la loi, dite d'interdiction de dissimulation du visage dans l'espace public, était votée en France : le 11 octobre 2010. Ce pays a été le premier à interdire le port du voile intégral. Beaucoup jugent la loi efficace, car les femmes en niqab semblent être devenues extrêmement rares. Mais la réalité est plus complexe et la loi a engendré de nombreuses séquelles.

Au moment où le Québec adopte une loi similaire à celle de la France, à la différence qu'elle ne s'applique que dans les services publics et non dans tout l'espace public, faisons le point sur ce qui pourrait arriver aux Québécois à partir de l'exemple français :

1. Multiplication des niqabs sur la voie publique

En France, la loi a joué un rôle de catalyseur de l'expression visible de la religiosité musulmane. Le niqab s'est généralisé dans certaines cités de banlieue, notamment à Marseille, même s'il semble s'être raréfié dans les centres-villes. Sur le plan national, davantage de femmes se sont voilé le visage après la loi, comme le confirme le ministère de l'Intérieur. On peut appeler cela retournement du stigmate ou effet boomerang : l'interdiction du niqab crée sa propre transgression. Le voile intégral est passé d'un signe de piété à un symbole de subversion. La dimension contestataire est indéniable. De la même manière, le voile simple s'est répandu de manière exponentielle chez les jeunes Françaises après la loi de 2004 d'interdiction des signes religieux à l'école, alors qu'il était auparavant surtout porté par les musulmanes de la première génération.

2. Multiplication des jilbabs

Le jilbab a explosé à partir de l'interdiction du niqab. Ce costume, fait d'une seule pièce, couvre intégralement le corps et peut être défini comme un voile intégral légal puisque le visage est visible. Il s'est partout démocratisé, alors qu'il était quasiment inconnu avant la loi de 2010. Il est même devenu tendance en France. La variante actuelle est de monter le jilbab jusqu'au menton et de le descendre jusqu'aux sourcils, ce qui réduit la surface visible du visage (de la bouche aux yeux) tout en échappant aux amendes.

3. Conversions à l'islam

Ce recouvrement total du corps représente une contre-culture dans nos sociétés occidentales où la permissivité s'est généralisée. Son interdiction a eu pour effet d'augmenter le nombre de conversions à l'islam d'adolescentes, en recherche d'affirmation de soi, qui portent aussitôt le niqab ou le jilbab. On peut également parler de conversion pour les femmes d'origine musulmane nées en Occident, car leurs parents ont souvent refoulé la religion dans un souci d'assimilation. La conversion à l'islam et le port du niqab permettent l'émancipation avec la famille.

4. Déversement de la haine islamophobe

La polémique qui a précédé le vote de la loi a favorisé l'expression de l'islamophobie décomplexée dans les médias, les réseaux sociaux et l'opinion publique en général. Le niqab est perçu comme une invasion. Cette menace fantasmée est attisée par certains éditorialistes populistes qui crient à l'islamisation de la société. Il ne s'agit pourtant que de l'exhibition d'une religiosité bricolée. Ces femmes ne correspondent pas à l'image pieuse qu'elles renvoient. Leur discours religieux est superficiel, leur connaissance des textes (Coran, hadiths) élémentaire. En France, ces femmes utilisent des contraceptifs, peuvent avorter et multiplient les liaisons masculines. On est très loin de l'intégrisme.

5. Vulnérabilisation des femmes

Des citoyens ordinaires exercent des violences physiques et verbales sur les femmes en niqab, sous prétexte de faire respecter la loi. Toutes remarquent une augmentation de l'agressivité à leur égard. Elles témoignent d'insultes sexistes et dégradantes, crachats, menaces, tentatives de leur arracher le voile. Ne pouvant accéder aux services de police, elles renoncent à porter plainte.

6. Trouble à l'ordre public

Certains contrôles policiers dans des quartiers à dominante musulmane dégénèrent, créant des embrasements populaires. Alors que la majorité des musulmans français était au départ hostile au niqab, les interpellations policières les poussent à se solidariser de leurs « sœurs ». La loi a un impact négatif sur les musulmans qui l'interprètent comme une mesure islamophobe au vu du faible nombre de femmes concernées.

7. Traumatisme sur les enfants

Les enfants sont les premiers témoins des agressions verbales et physiques que subissent leurs mères, qui racontent être davantage malmenées en leur présence. Les contrôles de police sont également éprouvants pour les jeunes qui expriment leur peur des policiers et de la rue. Ils réagissent sur un mode défensif.

8. Déscolarisation

Ces femmes ne pouvant plus entrer dans les écoles publiques pour chercher leurs enfants, beaucoup décident d'entreprendre elles-mêmes leur éducation. Les enfants se trouvent, comme leur mère, privés de socialisation avec un accès limité à l'extérieur. Rappelons que, dans la majorité des cas, ces femmes sont divorcées et élèvent seules leurs enfants.

9. Communautarisme

Lorsqu'elles ne font pas l'école à la maison, ces femmes scolarisent leurs enfants dans des écoles privées musulmanes. Elles font également appel via les réseaux sociaux à des « frères » pour faire leurs courses, les aider dans leurs démarches administratives. Elles limitent leurs échanges aux seuls musulmans, un comportement qualifié de communautariste que le gouvernement français affirme pourtant vouloir combattre.

10. Radicalisation

On a pu assister à des départs en Syrie de femmes qui ont trouvé dans la stigmatisation dont elles faisaient l'objet un argument pour s'engager dans le jihad. Elles adoptent une rhétorique mortifère en qualifiant les Français de « mécréants » et d'« ennemis de l'islam ». Cette radicalisation se transmet aux enfants qui reprennent le même discours de défiance envers les non-musulmans. Rappelons que ces femmes radicalisées ne portaient pas le niqab avant la loi.

Au final, la loi crée ce qu'elle prétend vouloir éviter : exacerbation de l'identité musulmane, repli sur soi, communautarisme, expression publique de l'islamophobie, de la misogynie, rébellion, provocation, blessure psychique, malaise, extrémisme et violence.

Quand faut-il se découvrir le visage en vertu de la loi 62 ?