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Sociologie de l'amour à l'ère de la subjectivité absolue

13/09/2014 08:28 EDT | Actualisé 13/11/2014 05:12 EST

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime

Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.


Car elle me comprend, et mon coeur, transparent

Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.


Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.

Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la Vie exila.


Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine Mon rêve familier

Entre la pureté des émotions et les convulsions anxiogènes que provoquent les sentiments, l'automne se pointe le bout du nez. Remplies de monotonie profondément funèbre, les couleurs vives du feuillage arrivent à transpercer l'insensibilité amorphe qui habite mon ivresse. Je suis ivre. Ivre de bonheur puisque l'automne me souffle une mélodie réconfortante dans le cou...

L'amour se doit d'être mélodieux et réconfortant. Erich Fromm disait dans L'art d'aimer que : « Non point que les gens s'imaginent que l'amour soit sans importance. Ils en sont affamés, ils vont voir d'innombrables films sur des histoires d'amour heureuses et malheureuses, ils écoutent des centaines de chansons d'amour des plus médiocres - et, cependant, presque personne ne pense avoir tant soit peu à apprendre sur l'amour. »

Il ne nous est pas donné d'apprendre et de comprendre l'amour, on nous pousse à le vivre et le consommer jusqu'à ce qu'on ressente les contres coups de l'ivresse. À l'ère du capital, où le sentiment amoureux est un machin truc qui se manifeste davantage à la vue d'un objet que d'une âme humaine, l'amour est asphyxié par la pression des pairs qui trouvent que la solitude est un état pathologique. Les relations amoureuses sont caractérisées par la précocité que provoque cette peur généralisée de l'isolement. Cette précocité nous pousse à construire des relations amoureuses sans fondation. Dans ce processus, on oublie de se connaître soi-même et de s'aimer soi-même avant d'aimer l'autre. On quémande l'amour d'autrui, alors qu'on n'est même pas apte à s'accepter soi-même. On offre à l'autre un résidu de sentiment en espérant en retour un amour inconditionnel.

Erich Fromm affirmait que « La première démarche qui s'impose est de prendre conscience que l'amour est un art, tout comme vivre est un art. » Vivre c'est aimer, aimer c'est vivre. Aimer de la manière la moins égoïste, la moins humaine.

Jacques Lacan nous enseignait quant à lui que « Aimer, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. » Nous avons tendance à oublier que l'amour consiste toujours à donner et non à recevoir. Cet amour qui échappe à l'égoïsme. Cet amour qui s'accomplit dans la liberté. La liberté qu'on laisse à l'autre de nous aimer, tout comme la liberté qu'on lui laisse de ne pas nous aimer. La liberté de laisser l'autre exprimer son amour envers nous de la manière qui lui est propre et non la manière que nous aimerions que cet amour s'exprime.

Après tout le Rêve familier de Verlaine, ne consiste-t-il pas en cela? L'amour dans la compréhension. L'amour dans la liberté. L'amour dans sa réciprocité désintéressée. L'amour qui se manifeste au-delà de l'attente. L'amour qui transcende la volonté d'être aimé en retour. L'amour qui transcende la volonté d'être aimé absolument de la même manière qu'on aime.

Finalement, ce qu'on doit retenir de l'amour c'est qu'il « est une activité, non un affect passif; il est un "prendre part à" et non un "se laisser prendre". De manière très générale, on peut en expliciter le caractère actif en disant ceci : l'amour consiste essentiellement à donner, non à recevoir. »

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