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Plaidoyer en faveur de la sociologie visuelle

03/08/2014 09:58 EDT | Actualisé 03/10/2014 05:12 EDT

La sociologie est aux prises avec un obstacle théorique et pratique qui nourrit encore aujourd'hui le débat sur la façon de rendre la science sociale légitime. Elle est donc confrontée à une multitude de méthodes qui s'opposent les unes aux autres, alors que la discipline même a besoin d'un ralliement méthodologique afin de réaliser ce fantasme scientiste. Parmi toutes les méthodes qui ont caractérisé la sociologie historiquement émerge de plus en plus une nouvelle approche; la sociologie visuelle. Cette approche se veut davantage une méthode en complémentarité aux autres qu'une méthode en soi.

Peu importe, elle prend de l'ampleur surtout avec le développement technologique et les nouvelles façons de faire sociologie. Mais en quoi consiste la sociologie visuelle et en quoi elle peut contribuer à la scientificité de la discipline ?

Un des protagonistes de la théorie critique et pères de l'école de Frankfurt Theodor W. Adorno disait de la sociologie qu'elle « devrait régulièrement comprendre l'incompréhensible, l'entrée de l'humain dans l'inhumanité ». N'est-ce pas là un élément assez intéressant pour permettre à la sociologie visuelle de sortir de l'ombre? Autrement dit, la sociologie visuelle ne permettrait-elle pas justement d'apporter une compréhension à l'incompréhensible? D'illustrer l'humain dans l'inhumain à travers la présentation imagée du monde social ? De donner une nouvelle dimension aux concepts sociologiques qui échappent la plupart du temps au commun des mortels. Cette méthode nous permet d'illustrer et de comprendre ce qui ne peut pas être illustré et compris à travers la théorie mise en mots.

Or comment parvient-on à ce type d'illustrations? Fabio Larocca nous donne une réponse simple à cette question en affirmant que « Faire de la sociologie visuelle, par exemple, c'est photographier ou filmer avec une conscience sociologique. » Cela implique une mise en contexte minutieuse et une analyse rigoureuse de ce qui est illustré à travers la lentille. L'image se veut en quelque sorte la conclusion de notre pensée.

Howard Becker, cet autre sociologue éminent de l'école de Chicago plaidait en faveur de la sociologie visuelle en affirmant que « La biologie, la physique et l'astronomie sont, aujourd'hui, impensables sans la preuve photographique. » C'est donc dire que les sciences les plus violemment ancrées dans la tradition scientifique ne peuvent se passer de la preuve photographique.

Il est donc permis de se poser la question quant à la réticence de la sociologie à intégrer cette méthode comme partie complémentaire à la scientificité de la discipline.

L'élément de la subjectivité des images entre certainement en compte, mais n'est-ce pas le rôle du sociologue, comme le disait Pierre Bourdieu, de s'objectiver et d'objectiver son objet d'étude? Une fois cette étape franchie, il n'y a plus de raisons de se refuser un complément méthodologique extrêmement pertinentes et nécessaires à la compréhension du monde social.

Les différentes formes de photographie

Howard Becker confessait qu'il était difficile de distinguer les trois formes de photographie historiquement connues: « photojournalisme, photographie documentaire et sociologie visuelle. »

Or, Becker considérait que la principale différence entre les trois formes de photographie qu'on retrouve dans son analyse se trouve au niveau de la diffusion des images. Autrement dit, ce qui semble distinguer la sociologie visuelle des deux autres formes, c'est que la photographie diffusée par exemple dans des revues de sociologie vient avec un support descriptif et analytique plus rigoureux.

Il est tout à fait possible de recenser des images historiques et leur donner un sens sociologique en leur accolant une explication purement sociologique puisque les images parlent parfois d'elles-mêmes il ne s'agit parfois que de leur donner une tribune.

Dans son exemple, Howard Becker reprend l'histoire de la démission de Nixon après le Watergate. Il affirme que les images du président quittant la maison blanche n'avaient rien de sociologique en soi à l'époque. Or avec tous les éléments explicatifs que nous possédons aujourd'hui sur les raisons de la démission, il devient plutôt facile de faire de ces images un outil sociologique.

Howard Becker situe la pratique documentaire de la photographie à la fin du 19e siècle. Cette pratique servait essentiellement d'outils de dénonciation et tenait à démystifier le « fonctionnement et la corruption » qui s'opéraient au sein du système. Larocca de son côté identifie la naissance de la photographie à visée sociale au même moment « qu'Auguste Comte donne à la sociologie son nom ».

Coïncidence ou parallèle inévitable de deux disciplines qui se complètent?

Peu importe, il reste que la sociologie et la photographie ont eu un parcours historique similaire et on ne peut nier la pertinence de la photographie dans la compréhension du monde social.

Pour comprendre l'ampleur et la portée que peut avoir l'intégration de la sociologie visuelle, il suffit de se tourner vers le père de la sociologie visuelle contemporaine Douglas Harper qui a fait une oeuvre monumentale sur les itinérants qui a pour titre Les vagabonds du Nord-Ouest américain. Dans cette oeuvre, Harper a passé quelques mois en compagnie d'itinérants du nord-ouest étasunien accompagnés de son oeil sociologique et de sa lentille afin de rendre compte de la vie quotidienne de ces vagabonds sans domicile.

La sociologie visuelle nous permet d'incorporer avec aisance les trois principes fondamentaux de l'analyse que sont; la description, l'interprétation et l'explication. Alors, pourquoi s'en passer ?

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