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Nous sommes tous des résidus de Guy Turcotte

16/09/2014 11:11 EDT | Actualisé 16/11/2014 05:12 EST

Les esprits simples seront peut-être choqués par le titre de ce billet. Certains esprits seront peut-être perplexes face à cette analyse qui frôle la jonction entre humanisme et nihilisme. D'autres saisiront peut-être bien la profondeur des choses.

Il n'est pas question de poser un diagnostic sur ce qui a motivé le geste de Guy Turcotte. Pas plus de ce qui a motivé le jugement de libération en attendant le deuxième procès. Il n'est pas, non plus, question de victimiser cet être qui a commis un acte abominable.

Ce dont il sera question, c'est de cette culture de la violence subversive qui habite tout un chacun, lorsque confronté à un jugement qui semble dépasser l'entendement.

Les faiseurs d'opinions se font un malin plaisir à nous noyer dans leurs analyses submergé par une émotion qui peut être justifiée, mais qui ne devrait pas prendre le dessus sur la raison. Parce qu'après tout si l'affaire Turcotte a pris autant d'ampleur c'est bien parce que les médias ont décidé de l'exposer de la sorte.

Parfois, cette institution propose de rectifier l'injustice. Parfois, l'injustice se situe tout simplement au-delà de ses capacités alors elle finit par en faire un spectacle. Au final, ce billet ne portera pas de jugement hâtif sur le cas Turcotte. Il ne parlera pas de ce dernier, il parlera de vous et moi.

Lumière, caméra, action!

Tout ce que le jugement nous dit, c'est que Guy Turcotte sera puni autrement en attendant son nouveau procès et voilà que nous nous insurgons. Bref, le jugement nous dit qu'il sera privé de liberté d'une autre manière en attendant son deuxième procès.

Les yeux bandés par notre irrationalité émotionnelle nous avons tendance à oublier que l'emprisonnement dans une institution gérée par l'État n'est pas la seule façon de punir un individu ayant commis un crime dans notre société et ainsi le priver de sa liberté. Les façons de faire sont parfois aussi ingénieuses que ridicules.

On oublie trop souvent ce que Michel Foucault nous avait enseigné sur la punition. La psychiatrisation des condamnés est une forme de châtiment qui se fait de plus en plus manifeste dans les sociétés occidentales depuis quelques dizaines d'années. Il n'est pas question de garder confiance ou pas face au système judiciaire et sa façon d'appliquer la sanction. De toute manière, ce système est libéral et bourgeois. Il avantage de par sa nature ceux qui en ont les moyens.

Nous ne devrions donc pas nous scandaliser par le fait que Guy Turcotte soit puni autrement. Nous devrions nous insurger que le statut social de Guy Turcotte ait joué un rôle déterminant dans le jugement qui l'a déclaré criminellement non responsable. Il n'est pas question ici de prétendre que le jugement rendu n'est pas juste. Il s'agit simplement de faire remarquer que ce n'est pas madame-monsieur tout le monde qui peut se payer la crème des avocats pour sa défense. Il est là le bobo du système judiciaire; le traitement inégal face aux individus provenant de différentes couches sociales. Que ce traitement résulte directement ou indirectement de l'institution du droit importe peu.

On ne devrait donc pas s'étonner que Guy Turcotte ne soit pas emprisonné, mais qu'il y en ait davantage derrière les barreaux simplement parce qu'ils n'avaient pas les moyens de Guy Turcotte pour se payer une défense raisonnable.

Il n'est pas question de se positionner face au jugement, puisque la plupart d'entre nous n'ont pas les éléments nécessaires pour nous lancer dans un tel exercice. Pas plus que nous n'avons l'expertise pour porter la critique sur le procédé technique de cette sentence qui manifestement ne plaît pas à une forte proportion de la population.

Le retour au supplice

Ce qui est inquiétant, avant tout, c'est ce désir collectif, exacerbé par la présentation médiatique de l'affaire Turcotte, d'affliger des supplices à un être humain au nom de ce que nous définissons malhabilement comme étant la justice. Par ailleurs, Nietzsche ne disait-il pas que « les convictions sont plus dangereuses que les mensonges »? Cette conviction que faire subir les pires supplices à Guy Trucotte rétablirait les faits, de quelque manière que ce soit, découle de l'ignorance et de la barbarie de laquelle l'occident semble s'être débarrassé à la fin du 18e siècle.

Robert-François Damiens avait été condamné en 1757 « à faire amende honorable devant la principale porte d'Église de Paris » pour avoir tenté d'assassiner le roi Louis XV. Michel Foucault commençait son oeuvre monumentale Surveiller et Punir en relatant les supplices qu'on a fait vivre à Damiens.

Voici la description des événements: « à la place de Grève, et sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis ledit parricide, brûlé de feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix-résine brûlante, de la cire et soufre fondu et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent. »

Voilà ce en quoi consiste le fantasme de plusieurs dans l'affaire Turcotte. Un retour inquiétant à la barbarie judiciaire de 1757. C'est précisément de cela que nous devrions nous inquiéter, plus que la prétendue liberté de Guy Turcotte. Cette volonté de violence, qui est ancrée au plus profond des désirs de ces individus qui prônent le supplice à des fins restitutives. Ceux qui souhaiteraient la mise à mort spectaculaire de celui qui a justement tué spectaculairement.

Malaise généralisé

Alors même qu'au 19e siècle s'efface « le grand spectacle de la punition physique; on esquive le corps supplicié; on exclut du châtiment la mise en scène de la souffrance », collectivement au 21e siècle dans le Québec moderne on embrase honteusement le retour ponctuel à des pratiques barbares. Voilà même que certains qui se disent farouchement opposés à la peine de mort émettent des réserves et ouvrent la porte à des exceptions. Voilà que la perversité des tout un chacun est mis à nu. Voilà qu'on se fait un plaisir malsain à étaler notre opinion sur la façon qu'on devrait punir un homme de la stature de Guy Turcotte, alors que le problème se situe ailleurs. Voilà que certains instrumentalisent des drames familiaux à des fins politiques.

Il est entre autres question ici de Pierre-Hugues Boisvenu (qui a fait régulièrement de sorties publiques et qui détient une influence considérable en tant que sénateur) faisant de la petite politique conservatrice classique et qui fait saigner certains oriels et yeux des esprits minimalement allumés lorsqu'il étale son opinion sur les prisonniers et le traitement qu'on devrait leur réserver, pour ne pas qu'on me taxe injustement de faire référence à Isabelle Gaston.

C'est cette violence et ce désir irrationnel de faire subir les pires supplices à celui ayant fait subir les pires supplices qui font de tout un chacun un résidu de Guy Turcotte. Même si ce désir ne sera probablement jamais extériorisé, il reste néanmoins préoccupant.

Après tout, lorsque les médias ne nous en parlent pas, nous oublions au quotidien l'existence même de cet être horriblement humain. Il marque notre imaginaire et nous crache en plein visage ce malaise qui habite la plupart d'entre nous. Ce malaise accentué par une société plus violente que jamais et qui stimule occasionnellement les désirs de beaucoup. Ces désirs sont mis à nu le temps d'une insurrection généralisée face à une injustice chez certains individus en mal de justice...

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