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Cachez cette marginalité que je ne saurais voir

10/08/2014 11:26 EDT | Actualisé 10/10/2014 05:12 EDT

Le Québec avait fait un pas en avant dans la lutte à la pauvreté et à l'exclusion sociale lorsque la politique nationale de lutte à l'itinérance avait été adoptée l'hiver dernier. Cette politique était une première en la matière. Depuis, il en a fait trois en arrière.

Dans la politique de lutte à l'itinérance, il était explicitement reconnu que des «défis se posent au regard de la sécurité publique, de la cohabitation et du partage des espaces publics». Une étude menée par Michel Parazelli, professeur à l'École de travail social de l'UQÀM, a démontré qu'un des problèmes qui se dresse devant le «développement économique en cours» tant préconisé dans les grandes villes comme Montréal c'est «la visibilité des personnes en situation de marginalité» qui deviennent «un obstacle social, symbolique et esthétique» à l'économie. Bref, le simple fait que les personnes marginalisées soient à la vue de tous et toutes est devenu nuisible au développement économique des grands centres.

Plusieurs études ont déjà démontré que la forte répression résultant en la judiciarisation des personnes en situation de marginalité était relativement inefficace. Face à cet obstacle pratique, les commerçants et les villes se sont tournés vers des solutions alternatives. Les pics anti-itinérants sont une très bonne illustration de cette nouvelle approche qui vise à camoufler un problème de société de plus en plus criant.

Nous avons pu le constater à Montréal sur la rue St-Catherine, à Trois-Rivières sur la rue des Forges, mais aussi dans plusieurs autres villes du Québec où ces outils de répression sont souvent présentés comme des innovations en matière d'aménagement urbain.

Justement, le réaménagement urbain stratégique à visée répressive semble être devenu une nouvelle arme de choix dans la chasse aux populations marginalisées.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, qui avait farouchement ordonné qu'on enlève les pics anti-itinérants de la rue St-Catherine dans les heures qui ont suivi l'apparition de photos sur les réseaux sociaux du dispositif, plus que barbare, approuve en ce moment l'installation de bancs anti-itinérants partout dans la ville.

À Trois-Rivières, les propriétaires de l'immeuble qui abrite la Banque Nationale sur la rue des Forges se félicitaient de leur dispositif qui semble a priori moins barbare que les pics que nous avons pu remarquer sur la rue St-Catherine à Montréal.

Il faut rappeler à ces gens que ce n'est pas parce que le dispositif est plus séduisant, esthétiquement parlant, qu'il est de facto plus humain. Que ce soient des pics, des bordures aux allures modernes ou des bancs, le principe demeure fondamentalement le même et la chasse aux itinérants et aux populations marginalisées n'est pas acceptable dans une société qui tend vers le respect de la dignité humaine.

Le contrôle de l'espace social, amplifié par le délire sécuritaire et économiste, mène à un nettoyage social en douce dans des villes où la pauvreté gagne du terrain et tend de plus en plus vers une ghettoïsation de la marginalité.

Le contrôle est tel que l'espace social ressemble de plus en plus aux prisons comme l'avait appréhendé le philosophe Michel Foucault en affirmant dans Surveiller et punir que «La prison (est) : une caserne un peu stricte, une école sans indulgence, un sombre atelier, mais, à la limite, rien de qualitativement différent.» De la même manière, on pourrait qualifier l'espace social pour les personnes marginalisées comme une prison à ciel ouvert. Puisque, ce qu'on cautionne collectivement en acceptant les dispositifs anti-itinérants et anti-marginaux comme on le fait, c'est l'emprisonnement des populations les plus vulnérables dans une camisole de force sociétale.

Tout ce que le maire de Montréal, M. Denis Coderre, nous démontre en ce moment en cautionnant les nouveaux bancs anti-itinérants, c'est qu'il a fait de l'itinérance un outil de relations publiques afin de mousser sa cote de popularité. En attendant des résultats concrets M. Coderre, il serait peut-être préférable d'éviter le double discours en ce qui concerne l'itinérance...

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