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Notre No Man's Land

23/12/2012 01:20 EST | Actualisé 22/02/2013 05:12 EST
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Queen Elizabeth II is greeted by Prime Minister Stephen Harper as she arrives on Parliament Hill during Canada Day celebrations in Ottawa, Ontario, July 1, 2010. The Queen is on a nine-day visit to Canada. AFP PHOTO / Pool / Chris Wattie (Photo credit should read CHRIS WATTIE/AFP/Getty Images)

Selon l'Office québécois de la langue française, le no man's land signifie « littéralement « terre d'aucun homme », (et) désignait à l'origine un endroit d'exécution, sur des terrains vagues, situé au nord de l'enceinte de Londres (...) Le nom no man's land est apparu en français au cours de la Première Guerre mondiale pour parler de la zone inoccupée située entre les premières lignes d'armées ennemies. Dans ce sens propre, ce nom peut être remplacé par les équivalents français zone neutre, terrain neutre, zone inoccupée, entre-lignes, entre-tranchées.

Il est aussi le titre d'un film du réalisateur Danis Tanovic sorti sur les écrans en 2001. Dans ce long métrage sur la guerre de Bosnie-Herzégovine, deux soldats, l'un Serbe et l'autre Bosniaque, se retrouvent coincés ensemble dans un village entre les lignes des deux camps ennemis. Le mental de ces deux soldats est mis à rude épreuve à de nombreuses reprises. Je vous incite à le voir, si ce n'est déjà fait.

Pourquoi je vous parle de no man's land? C'est à la suite d'une discussion politique en famille. En effet, le Québec est à notre avis dans une zone politique floue dont il sera difficile de s'extirper à court ou même à moyen terme. Je m'explique :

Le Canada est présentement dirigé par le Parti Progressiste-Conservateur (PCC) de Stephen Harper. À de nombreuses reprises, il a été possible de constater que les politiques prônées par ce Parti ne conviennent pas à une majorité de Québécois. Les exemples sont frappants : le registre des armes à feu, l'avortement, l'importance accordée à la Reine d'Angleterre, le rôle international du Canada, l'emphase sur la guerre de 1812, les deux projets de loi « omnibus » (aussi appelés « mammouths » parce qu'ils englobent des dizaines de projets de lois touchant à toutes les sphères du gouvernement) dont celui incluant le projet de loi C-10 sur le durcissement des peines pour les jeunes contrevenants, etc. Il serait possible de poursuivre cette énumération sur plusieurs paragraphes.

Au niveau électoral, le Québec ne vote que très peu pour le PCC. En 2006, lorsque Stephen Harper a obtenu pour la première fois les rênes du Canada, 10 député(e)s du PCC ont été élu(e)s dans la Belle Province, avec un taux de votation de 24,6% pour le Parti Conservateur. Il s'agissait du troisième taux de participation par province le plus faible, devant uniquement les Territoires du Nord-Est et le Yukon. En 2008, malgré une opération charme de grande envergure au Québec menée par le PCC, la province a élu le même nombre de député(e)s qu'en 2006, soit 10. Par contre, le pourcentage de votes pour le PCC est descendu à 21,7%, le deuxième plus bas derrière Terre-Neuve-et-Labrador. Finalement, à l'élection de 2011 qui donna la majorité tant souhaitée au Premier Ministre Harper et malgré charme et chantage, la province a coupé de moitié sa députation conservatrice à Ottawa, de 10 à 5 député(e)s. Encore plus parlant, le pourcentage de votes pour le PCC a été le plus bas au Canada, avec 16,5% du total, près de 12% plus bas que la province la plus proche, encore Terre-Neuve-et-Labrador.

Ces chiffres parlent d'eux-mêmes : les politiques conservatrices ne soulèvent pas les foules au Québec, loin s'en faut. Présentement, l'appui des Québécois au PCC tournerait autour de 13%, un chiffre dopé par l'axe Québec-Thedford Mines-Saint-Georges-de-Beauce où l'appui doit parfois frôler le 30-40%, tandis que le reste du Québec doit appuyer le PCC dans un rayon d'entre 5 et 10%. Pire encore, le Parti Conservateur n'a pas réussi, en trois élections, à faire élire un seul député dans la grande région de Montréal, pourtant le poumon économique du Québec. D'où l'impression bien réelle que Stephen Harper a pris les Québécois en grippe et se soucie comme d'une guigne de leur opinion. Pourquoi se soucierait-il d'un peuple qui ne vote pas pour lui, et ce malgré ses efforts de séduction (reconnaissance de la « nation » québécoise, règlement du dossier de la péréquation)?

Du côté de ses adversaires, disons-le tout de « go », ce n'est pas rose. Si le NPD a obtenu grâce à l'appui massif du Québec la plus grosse délégation de son histoire, il y a un énorme pas à franchir avant le rêve du pouvoir. Quant aux Libéraux, sans chef et avec la dégelée reçue aux dernières élections, le rêve d'un Canada libéral est très, très loin. La seule chance pour ces partis? La fusion. Mais ça, c'est une autre histoire. Je passe volontairement le Bloc québécois sous silence, puisque je m'attarde aux partis ayant une chance réelle de prendre le pouvoir.

Le Québec est donc marginalisé plus que jamais à Ottawa. Notre députation NPD, quoi que jeune et combattive, n'a pas l'expérience et pas toujours le talent nécessaire pour faire valoir nos intérêts.

De l'autre côté, l'appui à la souveraineté a atteint un creux historique ces dernières années. Cela se chiffrerait quelque part entre 30 et 35%. Le Québec et les partis qui en font la promotion n'ont jamais aussi peu parlé de souveraineté, jamais si peu expliqué le projet indépendantiste aux nouvelles générations et aux nouveaux arrivants. Un référendum aujourd'hui pourrait sonner le glas du mouvement souverainiste. Par contre, le Québec, tous gouvernements confondus, réclame toujours plus d'autonomie face à Ottawa (récemment, au niveau culturel et sur sa présence à l'international.) Parions que M. Harper ne sera pas chaud à l'idée...

Vous voyez où je veux en venir. Les Québécois refusent de voter pour le PCC parce que ses politiques sont beaucoup plus conservatrices que progressistes. Ils souhaitent peut-être rester dans le Canada, mais pas à n'importe quel prix. Et le Canada d'aujourd'hui, c'est celui de Stephen Harper et du PCC, et ce n'est pas près de changer. Mais les Québécois ne veulent pas non plus se séparer, fonder un pays bien à eux, pour de multiples raisons. Donc, nous ne sommes pas (ou si peu) représentés à Ottawa, et disons que notre poids déclinant dans la Fédération canadienne ne m'incite pas à l'optimisme. Et notre autre choix, se séparer, est en veilleuse, voire sur le respirateur artificiel. Nous sommes donc en plein « no man's land » politique, pris entre deux fronts bien distincts qui ne rallient pas la majorité de la population. Et qu'on se le tienne pour dit : dans cette situation intenable, nous ne pouvons que perdre. Espérons que cette histoire finira mieux que dans le film du même nom...

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