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29/01/2018 10:42 EST | Actualisé 29/01/2018 10:46 EST

La pollution à Delhi présente un danger pour les plus pauvres

«Parfois ça sent l’essence partout. Quel autre choix avons-nous?»

Cathal McNaughton / Reuters
A child wearing a face mask in Delhi. 

NEW DELHI ― Farida habitait à Pul Mithai, l'un des plus grands bidonvilles de New Delhi. Chaque matin, elle allait au marché et attendait autour des camions pour ramasser les céréales éventuellement renversées ou les fruits et les légumes jetés, qu'elle nettoyait et vendait par la suite.

Le mois dernier, des fonctionnaires ont expulsé Farida ainsi que son mari, ses deux enfants et des centaines d'autres qui vivaient dans le bidonville. Les militants des droits fonciers prétendent que l'expulsion faisait partie de Clean India, un programme soutenu par le Premier ministre Narendra Modi pour redorer l'image de son pays et promouvoir la propreté, en partie en vidant les bidonvilles tel que celui de Pul Mithai.

Obligés de vivre dans la rue, Farida et sa famille sont désormais encore plus exposés à la tristement célèbre pollution de l'air de la ville, qui a atteint cette année des sommets records, obligeant le gouvernement à fermer des écoles et les compagnies aériennes à annuler des vols.

La pollution de l'air a entraîné chez Farida une toux permanente et brûle et fait pleurer les yeux de ses enfants. Mais Farida, qui a demandé que son nom de famille ne soit pas utilisé, n'a nulle part où aller ni aucune façon de se protéger ou ses enfants contre les émanations. Elle vit à présent sous une autoroute surélevée passante, où elle a fabriqué des lits avec des morceaux de plastique et de cordes parmi les débris de meubles cassés, de bâches déchirées et de bambou. Les camions crachent d'épais nuages de fumée alors qu'ils passent sur leur chemin pour le marché, et l'air est froid et humide rempli de l'odeur d'urine et de plastique en combustion.

« Parfois ça sent l'essence partout, » dit-elle. Mais « Quel autre choix avons-nous ? »

La pollution a récemment atteint des sommets records à Delhi, avec certaines parties de la capitale indienne signalant des niveaux au début du mois de novembre près de cinq fois ceux considérés comme « malsain » par l'Agence américaine de protection de l'environnement. La pollution a provoqué une crise politique et a poussé des centaines de gens à manifester devant le parlement.

Le gouvernement a émis une alerte sanitaire, suggérant que les gens restent chez eux ou fassent du covoiturage pour aller au travail. Mais alors que plus de résidents aisés de Delhi pouvaient acheter des purificateurs d'air, porter des masques ou rester à l'intérieur, les sans-abri n'avaient pas ce choix, et faisaient face à un risque accru de problèmes respiratoires, de bronchite et même probablement de tuberculose en raison de la pollution.

Un décès sur six dans le monde entier est causé par la pollution, selon un rapport dans le journal médical The Lancet du mois d'octobre. Les maladies résultant de la pollution étaient responsables d'environ 9 millions de décès prématurés en 2015, selon le rapport, « trois fois plus que les décès liées au SIDA, à la tuberculose, et à la malaria associés et 15 fois plus que ceux liés à toutes les guerres et autres formes de violence. »

De plus, « Dans les pays les plus sévèrement touchés, la maladie liée à la pollution est responsable pour plus d'un décès sur quatre. »

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La même étude classait l'Inde comme étant le pays au monde avec le plus de décès liés à la pollution cette année-là. Avec 2,5 millions de personnes décédant de manière prématurée à cause de la pollution, l'Inde constituait 28 pour cent des décès mondiaux liés à la pollution.

Comme on pouvait s'y attendre, les indiens issus de groupes à faibles revenus ont été les plus touchés. Selon le rapport, 92 pour cent des décès liés à la pollution en Inde en 2015 se sont produits dans les classes moyennes et à faibles revenus du pays.

Les millions de pauvres et de sans-abri du pays sont affectés de façon disproportionnée par la pollution : Ils ont plus de chances de vivre près de ses sources, ils ont moins d'accès à des bons soins de santé, et tout problème de santé lié à la pollution de l'air peut être aggravé par d'autres problèmes qu'ils rencontrent, dont la malnutrition et le manque d'accès à l'eau potable.

Le nombre de personnes sans-abri à Delhi, une ville de 11 millions de personnes, est contesté et politisé. Le Réseau pour les droits au logement et à la terre (HLRN), une ONG indienne, estime que la population est entre 150 000 et 200 000 personnes, bien que le chiffre puisse être considérablement supérieur.

Outre l'exposition aux émissions industrielles, champs brûlés et gaz d'échappement des voitures, les sans-abri et ceux qui vivent dans les bidonvilles allument souvent des feux pour cuisiner ou se tenir chaud, brûlant parfois du plastique ou du caoutchouc comme des vieux pneus, dont les vapeurs sont hautement toxiques.

Mais les gouvernements central et fédéral ont fait peu de choses pour protéger les sans-abri de la ville contre la pollution, affirment plusieurs militants présents sur le terrain. Pendant quelques semaines en 2016 et 2017, le gouvernement de Delhi a mis en place un programme pour réduire la pollution automobile dans la ville. Pendant cette période, les voitures avec des plaques d'immatriculation impaires et paires avaient le droit de conduire tous les deux jours.

Mais malgré les revendications du gouvernement quant à son succès, les répercussions du programme sur les taux de pollution de la ville ont été contestées et peu concluantes, et le programme a finalement été abandonné.

En novembre 2017, alors que la pollution grimpait en flèche, le gouvernement de l'état de Delhi a essayé d'asperger de l'eau depuis des hélicoptères afin d'absorber les polluants et de dissiper le nuage de pollution. Mais la chape de pollution était si dense que les hélicoptères n'ont pas pu décoller.

Commentant les expulsions à Pul Mithai, Ashok Pandey, membre d'une ONG travaillant sur les droits fonciers, a dit, « Non seulement le gouvernement central ne fait rien pour les sans-abri, maintenant il leur prend le peu qu'ils se sont construit. Comment les enfants en bas âge et les personnes âgées sont-ils censés survivre dans le froid et la pollution ? »

Anindito Mukherjee / Reuters
A man rides his bicycle in front of India gate in New Delhi. 

Un soir de décembre l'année dernière, la puanteur aiguë du caoutchouc en combustion et du goudron pesait lourdement sur l'air autour du sanctuaire islamique populaire Nizamuddin dans le sud de Delhi. Les larges trottoirs du quartier étaient parsemés de petits groupes de gens, beaucoup blottis autour de petits feux. « Voici les choix désagréables qu'ils ont. Soit vous gelez dans le froid, soit vous vous enveloppez dans une fumée toxique pour rester en vie, » a dit Armaan Alkazi, un chercheur de Centre for Equity Studies, une ONG participant à la recherche et à la promotion de la justice sociale.

Alkazi a dit que les taux de pollution sont directement liés au nombre de personnes souffrant de tuberculose. L'Association médicale indienne a aussi dit que la pollution de l'air, ainsi que la malnutrition et la surpopulation, sont responsables de la persistance de la tuberculose en Inde, et a soulevé des inquiétudes concernant l'émergence d'une souche de maladie résistante aux médicaments.

À Nizamuddin, une petite file d'attente de femmes berçant des bébés gémissant et respirant bruyamment s'était formée devant une camionnette. Imamat Hussain Naqvi, un docteur qui a offert de manière bénévole ses services médicaux afin d'aider les personnes comme celles-ci depuis un an, a dit que quand Delhi chancelait sous la pollution, il estimait que le nombre de patients de ces camionnettes se plaignant de forte toux avait presque doublé.

Ils « viennent nous voir seulement quand ça devient insupportable. Contrairement à nous, qui sommes... constamment en train de lire des choses sur la pollution, ils ne savent pas ce qu'il se passe et par conséquent ne prennent pas de précautions, » dit-il.

À quelques mètres, Salima Devi est assise avec deux autres femmes et trois enfants, tapotant gentiment le feu crépitant, duquel d'épaisses volutes de fumée s'élèvent. Salima et son tout-petit s'en rapprochent doucement.

« Autrement, comment pourrons-nous survivre au froid ? Nous devons brûler des choses, ou nous mourrons de froid, » dit Devi, ajoutant qu'on lui a dit que la fumée de la combustion du bois n'est pas mauvaise pour la santé et qu'elle ne touchera pas l'enfant.

En réalité, la fumée de la combustion du bois contient un certain nombre de particules microscopiques qui peuvent pénétrer dans le système respiratoire et entraîner de graves problèmes de santé, comme la bronchite. La fumée de bois contient aussi des polluants toxiques comme le benzène, le formaldéhyde, l'acroléine et les hydrocarbures aromatiques polycycliques.

Adnan Abidi / Reuters
Girls play with a balloon amid heavy smog in New Delhi. 

Pradeep Bijalwan, un médecin qui pratique la médecine communautaire à Delhi depuis plus de deux décennies, traitant gratuitement les pauvres et les sans-abri, dit que bien que les sans-abri soient les plus vulnérables à la pollution de la ville, ils sont aussi ceux qui s'en inquiètent le moins, étant donné que la pollution de l'air est éclipsée par des préoccupations plus immédiates, comme nourrir leurs enfants. Et contrairement au reste de Delhi, ils ne sont pas capables de ressentir ses effets séparément.

« Cela fait partie intégrante de leur vie. Et contrairement à nous, qui pouvons sentir un œil qui brûle ou la peau qui gratte, la pollution est de connivence avec des problèmes tel que la malnutrition, le manque d'accès à l'eau potable, et des conditions de vie insalubres qui aggravent les maladies comme la tuberculose, » dit Bijalwan.

Il dit que peu a été fait afin d'atténuer les problèmes de la pollution de l'air pour les pauvres. « La classe moyenne est myope, dit-il. Elle n'arrive pas à voir plus loin que sa propre gêne. »

Le gouvernement a encouragé les personnes sans-abri à chercher de la place dans les refuges gouvernementaux, bien que les ONG se plaignent qu'il n'y en a pas assez.

Pour le moment, un groupe de personnes sans-abri n'arrête pas de revenir vivre dans les rues et sous les ponts, ce qui leur permet un accès facile aux passants qui donnent de la nourriture et de l'argent, ainsi qu'aux organismes caritatifs qui distribuent tout, de la nourriture aux couvertures.

Mohammad Nazir, un collecteur de déchets de 65 ans qui ramasse et sépare les déchets issus de dépotoirs et de décharges, récupère le moindre déchet qu'il peut sauver et le vend à des grossistes et à des entreprises de recyclage pour environ 22 centimes les 500 grammes. Après avoir été ballottée entre les hôpitaux publics, sa femme a récemment été diagnostiquée avec la typhoïde après avoir souffert d'une fièvre pendant des jours. Pour quelqu'un qui doit fouiller dans les poubelles et vendre au moins 30 kilos de déchets pour se faire un dollar par jour, un établissement privé de soins coûte l'équivalent de deux repas et est un luxe rare.

Nazir, qui ne porte pas de gants ou d'autre forme de protection contre les toxines mélangées dans les déchets ou contre les fumées toxiques émanant de feux dans les dépotoirs, a contracté la tuberculose il y a deux ans. On lui a dit de prendre un traitement mais il ne pouvait pas le payer car il devait payer le mariage de sa fille. « Donc je n'ai pas guéri. »

Il a dit qu'une demi-douzaine environ de collecteurs de déchets qu'il connaissait avaient contracté un cancer du poumon au fil des ans et qu'un de ses amis avait été diagnostiqué avec une tumeur maligne au cerveau quelques jours avant qu'il ne parle au HuffPost. Chaque collecteur de déchets qu'il connaissait, a-t-il dit, souffrait d'une forme de maladie respiratoire et n'avait pas les moyens de se soigner.

Beaucoup d'autres collecteurs de déchets sont malades mais il est difficile de dire ce qui cause les maladies. Les docteurs disent que, en plus de contracter des infections cutanées difficiles à traiter quand ils travaillent dans les dépotoirs, les problèmes de santé des collecteurs de déchets sont exacerbés par la pollution de l'air.

« Quand nous allons dans les hôpitaux publics avec des maladies ― comme par exemple une toux ― dans la majorité des cas le médecin ne nous ausculte même pas correctement. Ils nous écoutent quelques secondes et puis nous prescrivent des médicaments, dit Nazir. Quelques jours plus tard nous y retournons, nous plaignant de ne pas avoir été guéri. Par exemple, une fois, je toussais violemment devant le docteur et il a insisté que je devais déjà être guéri, comme j'avais terminé le traitement qu'il m'avait donné. Comment peut-on l'emporter sur ça ? »

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l'anglais.

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