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15/01/2018 07:11 EST | Actualisé 15/01/2018 07:11 EST

On revient sur Claude Jutra à «Tout le monde en parle»

Doit-on faire la différence entre l'humain et l'œuvre? François Girard a été appelé à répondre à la question.

Karine Dufour/Radio-Canada

Dans la foulée de la sortie de son film Hochelaga, terre des âmes, le réalisateur François Girard était de passage à Tout le monde en parle, dimanche.

L'animateur Guy A.Lepage a voulu développer avec lui sur deux sujets abordés la semaine dernière à l'émission Médium large, à Radio-Canada Première, soit les récentes dénonciations d'agressions sexuelles découlant du mouvement #MoiAussi, et la rapidité avec laquelle on a éliminé le nom de Claude Jutra de l'espace public après l'éclatement du scandale lié à la pédophilie du défunt cinéaste, il y a deux ans.

Sur ces deux sujets, Girard a apporté des points de vue nuancés, qu'il a réitérés à Tout le monde en parle.

Dans le cas des affaires d'agressions sexuelles, François Girard dit féliciter la prise de parole des femmes et la mise au rancart des agresseurs, mais déplore que la justice ait été «évacuée et court-circuitée par les marchands de journaux» lors de récentes situations. Il se désole d'un «régime d'inquisition et de crucifixion aux deux jours ».

«Le système de justice, c'est ce qui nous distingue des barbares, a expliqué le créateur. Si des victimes portent des accusations, qu'il y a des agresseurs qui sont coupables, qu'on les juge dans notre système de justice.»

Je pense que c'est à la justice de s'adapter, mais la justice n'appartient pas aux médias sociaux et aux marchands de journaux.François Girard

«Une des conséquences que je souhaite - je parle en tant qu'homme -, c'est que les femmes ne fassent plus rire d'elles dans les postes de police, que les femmes ne se sentent plus humiliées dans les cours de justice. J'ai des amies qui ont reculé devant les procédures ; on sait ce qui se passe, les avocats de la défense vont humilier, salir, fouiller... Je pense que c'est à la justice de s'adapter, mais la justice n'appartient pas aux médias sociaux et aux marchands de journaux. Parmi les changements qu'on se souhaite, je pense qu'il y a des changements profonds... Les policiers, les juges, il faut que les femmes se sentent en sécurité dans ce système-là», a complété celui qui nous avait jadis offert Le violon rouge.

L'humain et l'oeuvre

À propos de Claude Jutra, Guy A. Lepage a cité les mots de François Girard énoncés à Médium large, voulant qu'un «passant qui assassine avec un couteau dans la rue une vieille dame va avoir un meilleur procès que Claude Jutra, qui a été assassiné en 48 heures.»

«On a effacé les parcs, les statues, on a retiré son nom des prix... », a souligné François Girard à la radio.

«Doit-on faire la différence entre l'humain et l'œuvre?», a questionné le meneur de troupes de Tout le monde en parle, rebondissant sur la discussion.

Son interlocuteur a répondu en précisant que la problématique s'applique également à Woody Allen, Roman Polanski et Kevin Spacey, notamment.

«Si on doit détruire l'œuvre de tous ceux qui auraient eu des comportements illégaux, criminels, discutables d'un point de vue moral, il y a la moitié de l'histoire de la peinture, la moitié de la littérature qui disparaît. Il faut faire attention. C'est un débat complexe. Je n'ai pas de réponse, je pose des questions... », a hasardé François Girard.

«La petite nuance, c'est de dire : oui, on peut faire la différence entre l'homme et l'œuvre. Par contre, l'œuvre ne justifie pas qu'on détourne le regard», est intervenue Aurélie Lanctôt, qui prenait place à côté de François Girard.

« Soudainement, si on donne à l'art le soin de faire une éducation morale, c'est très dangereux (...) Si on élimine tous les assassins, tous les criminels du cinéma, de l'opéra, de la littérature, on vient de détruire le 3 / 4 de Shakespeare et 80 % de la littérature. Faire porter à l'art une mission d'éducation morale, c'est dérisoire», a relancé François Girard, qui a soutenu avoir conservé ses deux trophées Jutra remportés dans le passé.

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