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Emma Stones et Jérôme Sordillon : ils donnent corps à «Crystal»

Pour eux, l'élément de la glace revêt une considérable difficulté supplémentaire à leur art.

30/12/2017 15:04 EST | Actualisé 30/12/2017 15:07 EST
Paméla Lajeunesse

Tous les artistes et artisans qui oeuvrent de près ou de loin dans l'univers de Crystal, dernier-né du Cirque du Soleil – qui achève sa résidence à Montréal dimanche, et dont vous pouvez lire ou relire notre critique ici - vous le diront : le fait d'évoluer sur la glace, patins ou crampons aux pieds, dans cette fresque imaginée et mise en scène par Sébastien Soldevila et Shana Carroll, du collectif Les 7 Doigts, constitue un défi de taille. C'est la première fois que le Cirque du Soleil s'aventure dans la dimension du patinage dans l'une de ses créations, et ce fut là une aventure marquante.

Pour Jérôme Sordillon, qui se contorsionne aux sangles aériennes, et Emma Stones, trapéziste, l'élément de la glace revêt une considérable difficulté supplémentaire à leur art.

«Clairement, rigole Jérôme Sordillon, qui porte des souliers spéciaux à crampons sur la surface froide le temps de ses numéros. Au début, je ne croyais pas que ça serait le cas, car je me disais que les crampons accrochent super bien, mais c'est réellement plus difficile. C'a des inconvénients comme des points positifs. Les crampons nous maintiennent, mais il faut faire attention au matériau, voir à ce que personne ne s'enfarge dedans. Mais il y a plus de matériel à faire un numéro sur la glace que dans un duo normal, et le fait de glisser ouvre beaucoup de portes.»

Cirque du Soleil
Jérôme Sordillon

«C'est complètement nouveau pour nous d'être sur le trapèze avec des patins à glace, ça n'a jamais été fait avant et c'est vraiment un défi, abonde Emma Stones. C'est comme si on redécouvrait le trapèze, c'est vraiment beau avec les patins. Pour nous, ça change la façon dont notre corps réagit. C'est plus lourd. Le fait d'être sur des lames, c'est moins solide, mais je ne dirais pas que c'est plus dangereux. Ça prend juste une autre technique. Il fallait qu'on s'entraîne à redécouvrir les timings, le poids...»

Cirque du Soleil
Emma Stones

Quotidien particulier

Originaire de Lyon, en France, Jérôme Sordillon était d'abord gymnaste, lorsqu'une amie québécoise lui a suggéré de tenter les auditions de l'École nationale de cirque, à Montréal. Il a jadis travaillé pour le Cirque Éloize, dans ID et Cirkopolis et exploité ses talents en Europe. Le jeune homme de 31 ans vit avec Crystal sa première incursion au sein du Cirque du Soleil.

«Le Cirque du Soleil est une super belle compagnie. Nos conditions sont superbes, on fait de beaux spectacles, on voyage beaucoup, les artistes avec qui on travaille sont super inspirants. C'est une très, très belle expérience. Et de faire partie de la première équipe à monter un spectacle sur glace, c'est franchement bien. J'espère clairement que ce n'est pas mon dernier spectacle avec le Cirque du Soleil», déclare-t-il.

Emma Stones, 24 ans, est de son côté née en Ontario et vit aujourd'hui en France, même si la tournée de Crystal, sa première avec le Cirque du Soleil, l'accapare beaucoup. Et c'est d'ailleurs cette même institution qui lui a donné la piqûre pour les acrobaties. Elle qui faisait déjà de la danse compétitive a été subjuguée quand, à l'âge de 11 ans, elle a assisté à son premier spectacle du Cirque du Soleil. Ç'a fixé sa destinée.

«Ça m'a tellement marquée, raconte la jeune femme, emballée. Je voulais faire du cirque, être au Cirque du Soleil. J'ai appris qu'il y avait l'École nationale de cirque à Montréal, j'ai passé les auditions à 13 ans et j'ai été acceptée. J'y ai fait quatre ans de secondaire, ensuite trois ans de collégial, et j'ai fini en 2014. J'ai été en Europe pendant deux ans, j'ai travaillé avec de petites compagnies en chapiteau. Maintenant que je suis de retour en Amérique du Nord, ma famille est contente (rires).»

Jérôme Sordillon et Emma Stones s'astreignent bien sûr à un entraînement rigide pour conserver la forme, constitué entre autres de course et de musculation, même si les représentations de Crystal, à elles seules, suffisent souvent à les garder alertes. Ils doivent aussi porter un soin particulier à leur alimentation.

«Je fais attention pendant que je suis en tournée, mais comme on se dépense beaucoup, il n'y a pas de problème, précise Jérôme Sordillon. Mais les semaines où on est off, c'est là que je dois faire attention (rires). Je n'arrête jamais de m'entraîner. C'est sûr qu'on va faire attention alimentairement, ne pas faire trop d'excès – non pas aucun excès, mais pas trop (rires) – et continuer à s'entraîner.»

«Tout le monde fait gaffe à ce qu'il mange, ajoute Emma Stones. Il ne faut pas trop manger des trucs sucrés, des gâteaux. On pratique la modération!»

Leur corps étant leur outil de travail, les deux performeurs devront songer à la retraite plus tôt que tard, comme tous les sportifs, mais ni Jérôme Sordillon, ni Emma Stones n'ont amorcé de réflexion en ce sens pour l'instant.

«Des fois, je me pose la question, avoue Jérôme Sordillon. Je ne suis psychologiquement pas du tout prêt. Je ne me vois pas encore prendre ma retraite. Changer de discipline s'il le faut, si mes épaules ne peuvent plus, oui, je pourrais le faire, ou faire autre chose, ou du duo sangles, mais je me vois encore quelque temps dans les airs!»

«Je vis dans le moment et j'observe comment mon corps réagit, enchaîne Emma Stones. J'aimerais un jour avoir une famille. C'est quelque chose que j'ai en tête, mais je n'ai pas de plans pour le futur. En ce moment, je ne sais pas quand je vais arrêter.»

Le Japon pour Crystal?

Après son séjour à Montréal, la troupe de Crystal mettra le cap sur l'Ontario la première semaine de janvier et retournera ensuite aux États-Unis, là où elle a commencé son périple en octobre avec des arrêts en Louisiane, au Texas, en Arkansas, au Missouri, au Minnesota et à Chicago – plus précisément à Hoffman Estates, en banlieue, où les médias québécois avaient été invités à visiter les coulisses de la production, en novembre –, notamment. La suite se déroulera, entre autres, à Detroit, Pittsburgh, Phoenix, San Diego et San Jose.

Or, il y a un marché, pas encore prévu à l'itinéraire, que le directeur artistique Fabrice Lemire, rêve d'intégrer avec Crystal : le Japon.

«Les Japonais sont très friands de patin artistique, fait valoir celui qui a travaillé, au total, sur cinq franchises du Cirque du Soleil, dont Zaia, Quidam, Varekai et Toruk. J'aimerais tellement que le Japon embarque là-dedans. Ils sont très portés sur la compétition de ski. Il y a des disciplines, des univers créés qui attirent plus que d'autres.»

Crystal du Cirque du Soleil

Avec sa quarantaine d'artistes, dont 18 patineurs, Crystal, 42e offrande de l'empire québécois, incarne à merveille l'essence même du Cirque du Soleil et sa propension à se réinventer, martèle Fabrice Lemire, qui croit que le Cirque évolue au même rythme que les ambitions de ceux et celles qui lui donnent vie.

«Le Cirque a déjà 30 ans, et on n'a pas besoin de prouver qui on est et ce qu'on peut amener, estime Fabrice Lemire. Ces 30 ans nous assurent une possibilité d'ouvrir nos horizons et d'explorer des univers différents, et c'est exactement ce qu'on fait avec la glace dans Crystal. On amène avec nous toute l'histoire du Cirque, mais dans un univers différent, et on voit comment les deux réagissent.»

Cirque du Soleil
Fabrice Lemire

«L'artiste lui-même nous influence aussi sur la direction à emprunter. Il y a très longtemps, même au niveau acrobatique, les gens étaient bons dans une discipline, et ils restaient dedans, ils en faisaient une carrière. Maintenant, ils ont une discipline qui les emmène quelque part, et ces artistes aiment l'ouverture, l'apprentissage multidisciplinaire. Dans tous les spectacles qu'on offre, à Montréal, à Chicago ou en Europe, on est intéressés par la performance complète de l'artiste, pas simplement une acrobatie. On veut avoir une émotion, il y a une histoire derrière. C'est là où le Cirque est très, très fort, et le public est très friand de ça. Je pense qu'on a besoin d'être émotionnellement embarqué quand on regarde un spectacle. Moi, j'aime avoir les mains moites, avoir la chair de poule, je dois embarquer. La prouesse technique ne me touche pas autant émotivement, s'il n'y a pas une intention derrière», complète Fabrice Lemire.

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