BIEN-ÊTRE

Vin: «Dis-moi qui tu es, je te dirai quoi boire»

La sommité québécoise Michelle Bouffard fait les liens entre personnalité et vin.

23/11/2017 09:45 EST | Actualisé 24/11/2017 10:37 EST
Jorge Camarotti Photography

Véritable vedette de la sommellerie à Vancouver pendant plus d'une décennie, Michelle Bouffard est revenue au Québec la tête pleine de projets, il y a deux ans. D'abord chroniqueuse dans les médias (Curieux Bégin, Par ici l'été, Magazine VÉRO), elle a ensuite planché sur Dis-moi qui tu es, je te dirai quoi boire, un livre dans lequel elle invite des personnalités publiques à dévoiler des facettes inédites de leur personnalité, avant de faire des liens entre ses découvertes et des vins. Un projet qui pourrait être adapté pour la télé et avoir un deuxième tome à l'international.

Comment la passion du vin est-elle apparue dans ta vie?

Un ami de ma famille était un grand épicurien. Quand j'avais cinq ans, on mélangeait de l'eau avec du vin. On me faisait manger du fromage bleu à 4 ans ou de la cervelle de lapin. J'ai été exposée très jeune au monde culinaire. Pour moi, le vin était un intérêt, et non une voie professionnelle. Mais quand je vivais à Vancouver, au début de la vingtaine, mon copain de l'époque m'a inscrite à un cours de vin pour débutants, pour le simple plaisir. Finalement, j'ai eu la piqûre! J'appliquais la même discipline que celle dont j'avais fait preuve durant mes 15 années comme trompettiste, avant de quitter la musique.

Tu t'es donc démarquée rapidement.

J'ai fini première dans tous mes cours. Ensuite, j'ai suivi une formation en sommellerie et j'ai aussi terminé première de ma classe. En graduant, j'avais déjà une offre d'emploi dans une boutique de vins privés à Vancouver. Je faisais le lien avec les producteurs en France, en Oregon et en Italie. Je travaillais comme une folle, car j'ai une personnalité de type A perfectionniste. Mais j'ai vite réalisé que je ne pourrais pas travailler toute ma vie pour quelqu'un d'autre. D'ailleurs, quand j'ai été engagée, je remplaçais une fille qui avait démissionné pour démarrer sa propre compagnie d'importation. Elle m'a formée pendant trois semaines, on est devenu très proches et on a lancé notre entreprise deux ans plus tard.

Quel type d'entreprise?

On offrait des dégustations aux corporations et des formations aux sommeliers et à la presse. On gérait les caves de gens riches et célèbres. Quand Bill Clinton ou Wayne Gretzky venaient en ville, je faisais les menus dans les maisons privées. Lorsqu'un client possédait deux avions, quatre maisons et un bateau, je faisais les achats de vins pour tout ça. J'évoluais aussi à la radio et à la télé, en anglais et en français. J'aurais pu flotter sur cette vague très longtemps, mais j'avais fait le tour. Mon côté artistique me manquait énormément. Et je sentais que Vancouver était une ville davantage tournée vers le plein air. Outre les arts visuels, qui sont très présents, des disciplines comme le théâtre et la musique le sont beaucoup moins. Alors, j'ai choisi de revenir au Québec, même si la sommellerie y était sursaturée. Je me pitchais dans la jungle. Mais j'avais envie de rentrer et de mener des projets unissant le vin et les arts.

Tu es devenue chroniqueuse, professeure à l'ITHQ et dans plusieurs écoles du Canada et du reste du monde. Et tu as créé ton fameux livre. Comment le concept est-il né?

D'abord, par amour pour l'art de l'entrevue. Quand je ne dors pas la nuit, j'écoute des entrevues et j'analyse la façon dont les gens posent leurs questions. J'avais aussi envie de montrer que les arts et le vin, c'est la même affaire: soit l'expression d'une culture et d'un terroir. Par contre, je ne voulais pas écrire un livre ultra pointu en parlant du côté acidulé d'un vin et blablabla. L'humain est au premier plan pour moi. Je préférais raconter des histoires.

Comment construisais-tu tes entrevues?

Je voulais savoir ce qui faisait qu'ils étaient ces gens-là, sans nécessairement parler de leur œuvre, même si ça fait aussi partie d'eux. Ça m'a amenée dans des places où certains ne pensaient jamais aller. À un moment donné, France Beaudoin a éclaté en sanglots et elle n'était plus capable d'arrêter de pleurer. Anne Dorval est restée pendant six heures et ne voulait plus partir.

Ensuite, comment identifiais-tu les éléments qui t'inspiraient des suggestions de vins?

C'était très organique et intuitif. Par exemple, Fred Pellerin est passionné par les personnages et il a découvert une passion pour les voyages récemment. Il aime beaucoup l'Espagne, la France et l'Italie. J'ai donc décidé de lui faire découvrir trois personnages qui m'ont impressionnée ou inspirée dans le monde du vin de ces pays. Je lui ai dit que s'il les rencontrait, ils pourraient lui inspirer de nouvelles histoires.

De quelle façon t'y prenais-tu quand tu te basais sur leur personnalité?

Un bon exemple, c'est Alexandre Taillefer. Je l'ai rencontré la première fois sans savoir qui il était, lors d'une dégustation que j'organisais. J'étais à la table d'honneur et il y avait une chaise vide à mes côtés. On m'a expliqué qu'un homme important devait arriver. Il avait une heure de retard. À un moment donné, je suis allée parler à un producteur de vin et quand je suis revenue, Alexandre était assis à la chaise inoccupée et tous les verres à ma table avaient été bus. Je lui dis «ça fait deux heures qu'on me parle de vous, vous arrivez en retard, je ne sais pas qui vous êtes, mais peu importe, ça ne m'impressionne pas!» Ensuite, il a commandé une bouteille pour son groupe. J'imaginais qu'il allait choisir un vin pour impressionner, mais finalement non, il a choisi un bourgogne hyper subtil, délicat et complexe. Je me suis dit qu'il ne pouvait pas être une brute s'il était sensible à ça. Durant le reste de la soirée, j'ai compris que derrière ce personnage qui aime en imposer se trouvait quelqu'un d'hypersensible et d'attachant. Alors, pour mes suggestions, j'ai fait un lien avec un cépage qui a un tanin très ferme, qui a besoin de temps pour s'adoucir, et dont la sensibilité ressort en contradiction avec son premier abord austère.

Tu présentes l'historique des vins et leurs caractéristiques de façon très accessible. Pourquoi est-ce important pour toi de démocratiser le vin?

Parce que ça intimide encore trop de gens. Parfois, je pense qu'ils associent ça à côté un peu bourgeois. Ils entrent à la SAQ et demandent un Merlot, pas parce qu'ils y ont déjà goûté et aimé ça, mais parce qu'ils ont déjà entendu le nom et qu'ils ne veulent pas avoir l'air niaiseux. Je pense aussi que les sommeliers et les critiques de vin sont responsables de ça. Les ouvrages sur le vin destinés au public sont souvent conçus en réalité pour impressionner nos amis qui travaillent dans le vin.

Quels sont tes prochains projets?

Il y a des gens intéressés à adapter le livre en projet audio et/ou visuel. J'envisage créer un deuxième tome, possiblement avec des gens de l'étranger. Je suis étudiante au Masters of wine, un cours extrêmement difficile que seules 233 personnes ont réussi dans le monde. Je viens de débuter et ça dure environ cinq ans. Et dans deux ans, je veux refaire un événement qui s'est tenu le 31 octobre dernier: j'ai organisé la première conférence internationale en Amérique du nord sur l'impact des changements climatiques dans le monde viticole, en faisant venir les plus grands experts à Montréal. J'ai un million de projets comme ça.