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« Toi aussi, mon fils » : un (grand) premier roman pour l’ex-journaliste Jonathan Pedneault

De page en page, Jonathan Pedneault illustre la quête intérieure.

17/11/2017 17:15 EST | Actualisé 17/11/2017 20:09 EST
2016 Pierre Bairin

Matisse, homme en déroute, époux abandonné et futur papa en quête de repères, tombe sur les carnets de son père disparu, Antoine, un journaliste correspondant à l'étranger qui a tenté de surmonter les deuils humains et amoureux de son existence en détruisant le peu qui lui restait. À travers la lecture des écrits de son géniteur, pleins de dureté, de cynisme et brutalité, Matisse essaie de trouver le fil qui les relit et de bâtir son identité. De page en page, Jonathan Pedneault illustre la quête intérieure et les tourments des deux hommes, tout en évoquant plusieurs réalités géopolitiques graves, et fait de son premier roman une œuvre ambitieuse, brillante et percutante. Assurément l'un des meilleurs titres de l'année.

Parlons d'abord de ta première carrière: comment est né ton intérêt pour le journalisme?

Vers 15 ans, je donnais des conférences dans les écoles secondaires à propos du génocide. J'étais intéressé davantage par l'activisme et l'engagement. Je n'avais pas l'objectif de devenir journaliste. Mais, après un an d'études universitaires en sciences politiques, je suis parti au Darfour pour faire un documentaire avec Alexandre Trudeau, et je suis tombé en amour avec ce métier-là. Ça me permettait de me confronter aux réalités dont j'entendais parler en classes. Étudier et payer pour écouter un professeur me raconter ce que je pouvais voir de mes propres yeux, ça me faisait chier.

Qu'as-tu couvert ensuite comme pigiste?

J'ai tourné un deuxième documentaire avec Trudeau sur le déclin du pouvoir américain et la création d'un monde multipolaire, en explorant la venue de nouveaux acteurs comme les Chinois, les Indiens et les Russes, qui se déployaient bien au-delà de leurs zones d'influence habituelles. Je suis entre autres allé en Somalie, au Yémen et en Éthiopie. J'étais jeune, un peu tête brûlée et je n'avais pas de famille, alors c'était plus simple pour moi d'aller dans ces pays difficiles. Vers la fin du documentaire, le printemps arabe a débuté. Je suis parti au Moyen-Orient pour l'Actualité et j'ai eu une petite bad luck...

Tu résumes ça comme une petite malchance?

Ouais... c'était mineur par rapport à l'événement. Je me suis fait battre en Égypte par une foule en colère. C'était une journée très stressante d'un point de vue individuel. J'ai eu des points de suture à la tête, mais pas de coma ni de membres brisés.

Peu après, tu as quitté le journalisme. Pourquoi?

Dans le contexte québéco-canadien, c'était très difficile de couvrir l'international. Il y a très peu de demandes ici et les médias préfèrent souvent consulter ce que font les Américains, les Français et les Britanniques. J'ai donc choisi de m'exiler pendant environ 18 mois, en 2014, pour former des journalistes au Sud Soudan et en Centrafrique. C'était fascinant, mais aussi très difficile. J'ai perdu deux collègues dans des circonstances dramatiques.

Qu'est-ce qui t'a convaincu de devenir chercheur pour Amnistie internationale et Human Rights Watch?

On y fait du journalisme avec une finalité extrêmement différente: on récolte des histoires, on s'assoit avec des ambassadeurs et des ministres pour leur expliquer ce qui se passe et on leur fournit des recommandations sur la manière dont certains événements et abus devraient être traités par la communauté internationale. On amène l'information dans l'objectif direct de changer les choses.

Jonathan Pedneault

Parlons maintenant de ton roman. Pourquoi voulais-tu explorer les thèmes de la paternité et de la pérennité?

Matisse pense que l'objectif de la masculinité est de devenir père. Il s'apprête lui-même à avoir un enfant et il flotte un peu à la surface. Il essaie de s'ancrer dans un passé qui n'est pas le sien, en découvrant ce qu'on son père a laissé derrière lui, dans ses carnets, écrits avec un désir évident de postérité, alors qu'il a été un père complètement absent. Et peu à peu, Matisse reproduit la masculinité un peu toxique de son père.

Quel genre de masculinité toxique?

Celle que j'ai observée chez bien des collègues en zone de conflits. Une masculinité très forte, imposante, dominante. Peut-être qu'il faut ça pour survivre à ce type d'environnement. Mais en même temps, c'est une faiblesse de devoir épouser cette manière de penser et d'agir. Je vois de plus en plus de jeunes journalistes et photographes de guerre se battre pour garder un côté plus idéaliste, ouvert et humain. Moi-même, je voyais certaines personnes en me disant que je ne voulais jamais devenir comme elles. Mais, je suis devenu hyper cynique. J'ai commencé le métier à 17 ans avec des idéaux très naïfs... Et quand tu te confrontes à ce monde très violent, tu en viens à développer des mécanismes de défense. Le cynisme en est un, et c'est malheureux.

C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques fondamentales d'Antoine. Comment le décris-tu?

À la blague, je le décris comme un journaliste français! C'est un gros macho sale, qui est à la fois hyper faible. C'est un bully narcissique qui détruit tout ce qui l'entoure, alors qu'il est très vulnérable. C'est un homme qui dit tout et qui est rempli de préjugés. À travers son personnage, j'essaie de briser l'hypocrisie de notre société dans laquelle tant de gens affirment ne pas être racistes, sexistes, ni homophobes, mais sans prendre le temps d'interroger leurs perceptions et sans prendre conscience de leur privilège d'être né dans cette partie du monde, peu importe leur niveau d'éducation et leur contexte socio-économique.

Crains-tu la réception des lecteurs face à cette charge frontale?

Je ne sais pas si je peux dire ça, mais les gens en feront bien ce qu'ils voudront. J'espère seulement qu'en voyant ce monde cruel et barbare à travers la fiction, ils vont réaliser à quel point il est dur. Quand on le réalise, on peut prendre conscience de sa place dans tout ça.

Dirais-tu que les deux personnages se ressemblent?

Matisse est peut-être Antoine avant qu'Antoine soit brisé par le monde... et il finit par se briser en se confrontant à son père. On dit toujours qu'on ne va pas reproduire les erreurs de nos parents, mais au final, Dieu sait que c'est difficile de sortir de ça!

Pourquoi Matisse se demande si les carnets d'Antoine décrivent son père tel qu'il était ou tel qu'il aimerait être remémoré ?

Parce que quand on prend le temps d'écrire des pensées comme celles-là, on ne le fait pas sans but : soit c'est pour se comprendre et se souvenir soi-même de ce qu'on a fait, soit c'est pour se donner en spectacle, un peu comme ce que les gens font aujourd'hui sur les réseaux sociaux. Le fait d'écrire à propos de soi-même rejoint aussi comment on se perçoit et comment on veut être perçu. Ça participe à la création de son identité externe, qui n'est pas nécessairement en adéquation avec son identité interne. Matisse cherche son identité à travers ses racines, mais il se demande si les racines auxquelles il a accès sont réelles.