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Quatre déserteurs de l'administration Trump entrent dans un bar…

... pour partager des histoires d'un gouvernement que ces hauts fonctionnaires ne pouvaient servir une minute de plus.

08/11/2017 06:09 EST | Actualisé 08/11/2017 06:09 EST
Stephen Voss
Edward Price, Walter Shaub, Sharon McGowan et Mike Cox à Washington, le 10 octobre 2017.

J'ai déjà rencontré des détracteurs de Donald Trump, de nombreux détracteurs, de ceux qui sautent sur chaque théorie du complot et qui refusent de lui accorder le moindre bénéfice du doute. Un an après l'élection du nouveau président, les quatre personnes avec qui j'ai récemment passé la matinée à la Solly's Tavern de Washington (sans alcool, ne vous inquiétez pas) n'étaient pas des détracteurs de Trump. Il s'agissait, en revanche, de déserteurs.

Chacun d'entre eux, à un moment ou à un autre au cours des neuf derniers mois, a quitté son poste au sein de l'administration actuelle, après avoir décidé qu'il pourrait mieux servir son pays à l'extérieur du gouvernement plutôt que de l'intérieur. Ils n'étaient pas non plus ravis de partir. Ils étaient fonctionnaires et souhaitaient le rester et, à l'exception de l'un d'entre eux, avaient travaillé sous des présidents des deux partis. Pendant leurs années passées au service du public, il leur était arrivé d'être en désaccord avec leurs supérieurs, de craindre l'arrivée de nouvelles réglementations et de se méfier des nominations politiques, mais ils étaient restés parce que c'est la nature d'une carrière dans le gouvernement. C'était différent.

Lorsqu'ils se sont retrouvés pour cette conversation il y a deux semaines, l'entente fut instantanée. L'ambiance était conviviale et familière comme celle d'une réunion d'anciens élèves, outre le fait qu'ils étaient encore de parfaits inconnus cinq minutes plus tôt. Ils étaient originaires de différents secteurs de la bureaucratie, leurs âges et leurs formations variaient considérablement, mais ils s'étaient posé les mêmes questions depuis l'élection de Trump. Leurs collègues de travail se sentiraient-ils trahis après leur départ ? Leurs remplaçants auraient-ils des opinions antithétiques aux leurs? Après avoir passé la majeure partie de leur vie dans les services administratifs, se sentaient-ils vraiment prêts à prendre publiquement position ? Une fois arrivés au cœur de l'entretien, qui a été édité et résumé par souci de clarté, ils se sont montrés sincères, drôles et enragés. Ils ne travaillent peut-être plus pour le gouvernement, mais ils se considèrent toujours comme des fonctionnaires.

Très bien. Sharon, vous êtes partie la première. Commençons avec le soir des élections. À quoi pensiez-vous? Que ressentiez-vous?

Sharon McGowan (ancienne directrice adjointe de la branche des droits civiques du département de la Justice des États-Unis):J'ai ressenti cette angoisse qui commençait à s'emparer de moi, de façon très physique. Alors le lendemain de l'élection, ma femme et moi avons décidé de rester à la maison pour se regrouper en famille. En tant que couple homosexuel dans ce pays, nous connaissions exactement les enjeux. Et pendant les premiers jours, j'ai essayé de garder un état d'esprit positif: «Peut-être que Trump ne pensait pas vraiment ce qu'il a dit, peut-être que c'était seulement pour l'audimat.» Et ça a plutôt bien fonctionné! Au moins jusqu'à ce que Jeff Sessions ne soit annoncé comme candidat pour le poste de procureur général. C'est là que j'ai réalisé que mes jours dans le gouvernement étaient comptés.

Vous étiez certaine de devoir partir?

McGowan: Non, j'ai vraiment eu des moments de doute. Le jour de ma démission par exemple, Sally Yates (procureure générale à titre intérimaire, ndlr) s'est élevée et a déclaré qu'elle ne défendrait pas le «Muslim ban» et je me suis dit: «Oh non, peut-être que je me suis trompée. Peut-être que je devrais rester à l'intérieur.» Et puis bien sûr, on est tous revenus après la pause publicitaire pour découvrir que Yates avait été virée. Alors j'ai eu l'impression que c'était un signe de l'univers pour me faire comprendre que je n'avais pas abandonné le navire trop tôt.

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Sharon McGowan. Au sein du département de la Justice, elle a contribué à faire avancer des politiques progressistes, telles que l'égalité en matière de mariage. Elle est désormais directrice de la stratégie chez Lambda Legal.

Walt, vous êtes resté jusqu'au mois de juillet. Parlez-moi du moment où vous avez réalisé que votre monde avait radicalement changé.

Walter Shaub (ancien directeur de l'Office of Government Ethics, le bureau d'éthique gouvernementale): Mon histoire est différente dans la mesure où je me suis réveillé le lendemain matin de l'élection en étant assez optimiste quant au travail qui m'attendait avec l'équipe de transition. On avait passé environ cinq mois à travailler avec eux avant l'élection, et c'était des gens très sérieux qui s'y connaissaient vraiment.

Alors j'ai envoyé un e-mail de félicitations enthousiaste d'un côté et un e-mail de condoléances de l'autre, et j'ai reçu des réponses de chaque équipe nous remerciant pour le travail de l'OGE. Les gens de l'équipe de Trump ont dit qu'ils étaient impatients de continuer à travailler avec nous et qu'ils téléphoneraient dans l'après-midi pour convenir d'un rendez-vous. La transition prend environ 73 jours, et vous disposez de cette période pour mettre en place tout un gouvernement. Vous devez savoir ce que vous faites, et vous devez utiliser chaque seconde judicieusement. C'est une tâche monumentale. Mais cet après-midi-là, tous ceux avec qui nous avions travaillé avaient disparus et puis ce fut le silence radio.

Plus tard, on a lu des bulletins d'informations qui suggéraient que Don McGahn (un habitué de Washington qui exerce désormais le rôle de conseiller juridique de la Maison-Blanche, ndlr) était susceptible d'endosser le rôle de conseiller pour la transition, mais nous n'avons pas pu obtenir de rendez-vous avec lui avant longtemps. Et puis lorsque nous y sommes parvenus, il était incroyablement flagrant que les choses lui passaient complètement au-dessus de la tête. À un moment il m'a demandé si j'étais la personne chargée d'attribuer des habilitations de sécurité ou qui examinait les vérifications des antécédents des candidats par le FBI. Je lui ai dit: «Non, c'est vous.» Et il m'a répondu: «C'est moi?»

Le moment qui m'a le plus marqué, c'est ce week-end où personne n'est parvenu à savoir où Don McGahn se trouvait et puis on a lu dans le journal qu'il avait fait un concert avec son groupe de reprises des années 80 à Philadelphie.

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Walter Shaub, "un homme tellement austère et humble qu'il avait retiré toutes les décorations de son bureau", selon "The Atlantic". Il est désormais le directeur principal du Campaign Legal Center.

Mike, les fonctionnaires de l'Environmental Protection Agency [l'agence américaine de protection de l'environnement] se battent depuis longtemps avec les nominations politiques. Pourquoi selon-vous la situation est bien pire aujourd'hui?

Mike Cox (ancien conseiller chargé du changement climatique à l'EPA): J'ai travaillé avec six gouvernements, en commençant sous Reagan jusqu'au gouvernement actuel, et nous avons eu des différences d'opinions, mais je n'ai jamais eu le sentiment que quelqu'un venait démanteler l'organisation pour la dégrader. Mais nous avons eu cette impression lors de la toute première réunion de l'ensemble du personnel organisée par Scott Pruitt (Le nouveau directeur de l'EPA. Il a poursuivi l'agence en justice à 14 reprises avant d'en prendre la tête, ndlr). C'était clair qu'il nous prenait de haut. L'EPA c'était nous. On était les méchants. On était le problème. Mon dieu, je crois que je parle toujours de l'EPA en disant «nous».

C'est une habitude difficile à perdre.

Cox: Oui, c'est toujours «nous». Alors lorsqu'il a commencé à dire qu'on devait travailler avec les états, je me suis dit: «Ça fait trente ans que je travaille ici et chaque jour nous nous efforçons de travailler avec les états.» Il a dit qu'on devait respecter la loi, comme si ce n'était pas déjà le cas. J'ai eu la forte impression qu'il ne comprenait pas, ou bien qu'il faisait exprès de provoquer le personnel.

Le deuxième fait majeur, c'était les coupes budgétaires: une feuille de route pour réduire de 30% les employés de l'EPA. Et puis l'élimination de programmes qui concernaient le changement climatique. On a été nombreux à se demander: «Comment le directeur de l'EPA peut-il affirmer que le changement climatique ne fait pas partie de notre mission?» On a eu l'impression que le cœur de notre travail était, je n'ose pas utiliser le mot «violé», mais qu'il était discrédité. Et la dernière chose dont je parlerai c'est son choix de faire venir l'ancien chef de cabinet du sénateur James Inhofe pour diriger son organisation (Inhofe est l'homme qui a «réfuté» le réchauffement climatique en apportant une boule de neige au Sénat. «Il fait vraiment, vraiment froid dehors. Vraiment inhabituel pour la saison», avait-il déclaré, ndlr). Ça a vraiment donné le ton. On s'est rendu compte que ça allait très mal.

Y a-t-il eu un événement déclencheur où vous vous êtes dit: «Ça y'est, j'arrête là, je remets ma lettre de démission.»?

Cox: Je vais être honnête avec vous. J'avais prévu de prendre ma retraite en février. Je pensais que Clinton allait gagner, que j'allais partir à la retraite et que tout irait pour le mieux. Et puis Trump a gagné, et alors que je me préparais pour partir à la retraite, les gens autour de moi n'arrêtaient pas de dire: «Mike, tu ne peux pas partir à la retraite. Tu ne peux pas te le permettre, parce que ton poste va être éliminé et tu es un ardent défenseur. On a besoin de toi.»

Finalement, j'ai décidé de prendre ma retraite. Et pour être honnête, je le regrette. J'aurais préféré rester parce que même si je ne pense pas que j'aurais eu un impact important, j'ai quand même l'impression que j'aurais pu utiliser ma voix. Et si j'avais été viré, ça n'aurait pas été grave.

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Mike Cox, ancien conseiller chargé du changement climatique à l'Environmental Protection Agency.

Ned, comme Walt, vous avez travaillé pour une institution qui est prétendument au-dessus des considérations politiques. Mais les tensions avec une nouvelle administration ne sont pas nécessairement quelque chose d'inédit pour la CIA. En quoi était-ce différent?

Ned Price (ancien agent de la CIA et porte parole du Conseil de sécurité nationale): Pendant la transition Bush-Obama, je travaillais auprès du Centre de lutte antiterroriste. Je me suis toujours considéré comme quelqu'un de progressiste, particulièrement sur les questions sociales. Mais j'ai aussi ressenti un profond malaise face à certains propos tenus par le candidat Obama pendant sa campagne. Je craignais que les stratégies et les tactiques qui nous avaient permis de prendre un avantage important sur des groupes tels qu'Al-Qaïda soient anéanties, et que l'agence et plus largement la communauté de la sécurité intérieure dans son ensemble ne soient contraintes à se battre avec les mains liées.

Mais le président Obama s'est révélé être quelqu'un qui était prêt à prendre les mesures nécessaires, sans pour autant renier ses convictions que nous étions, je pense, nombreux à approuver: mettre fin aux opérations de détention de l'agence, annoncer clairement que l'agence ne serait pas autorisée à se livrer à quoi que ce soit qui puisse, même de loin, ressembler à de la torture.

Avançons jusqu'à janvier. Comment avez-vous vécu cette expérience?

Price: En réalité, pour moi ça a commencé pendant la campagne lorsque j'ai entendu le candidat Trump s'attaquer à plusieurs reprises à la communauté du renseignement, dans une démarche agressive et concertée. Ce n'était pas seulement le fait qu'il citait WikiLeaks. Ce n'était pas seulement le fait qu'il comparait la communauté du renseignement aux nazis. On aurait presque pu ignorer tout cela et considérer que son discours était vide de sens. Mais il rejetait systématiquement les analyses très fiables de la communauté du renseignement sur des sujets tels que l'ingérence de la Russie dans notre élection, et il appelait ça des «fake news», et considérait qu'il s'agissait d'une supercherie.

Son manque de respect quant à l'importance du rôle de commandant en chef est vraiment apparu au premier plan lors de sa première journée complète en exercice, lorsqu'il s'est rendu au siège de la CIA à Langley. Il s'est tenu devant le Memorial Wall, le mur qui honore les agents de la CIA qui ont perdu la vie dans l'exercice de leurs fonctions, et il a parlé de la taille de la foule lors de son investiture. Il a plaisanté en disant qu'il fallait repartir en Irak pour voler leur pétrole. Le nom de l'un de mes mentors est gravé sur ce mur, ainsi que les noms de plusieurs anciens collègues.

À quel moment avez-vous commencé à réfléchir à votre départ?

Price: La goutte d'eau qui a fait déborder le vase pour moi, c'est la note de service qui nommait Steve Bannon au Conseil de sécurité nationale. Il retirait le directeur de la CIA et le directeur du renseignement national, ainsi que le président du Comité des chefs d'état-major interarmées du Comité des directeurs. Et ça m'a conforté dans l'idée qu'il s'agissait d'une administration qui se tournerait vers des conseillers politiques et des idéologues. J'ai décidé qu'en tant qu'analyste du renseignement, j'aurais eu le choix entre me tourner les pouces toute la journée et écrire des rapports qui prendraient la poussière.

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Ned Price est désormais enseignant à l'université George Washington et contributeur pour MSNBC.

Quels sont les points communs de toutes les histoires que nous sommes en train d'entendre ?

McGowan: Je crois que c'est le fait qu'il y avait un effort concerté pour sélectionner les candidats qui méprisaient le plus l'agence qu'ils allaient servir. Cette sorte de mantra déconstructionniste, où vous voulez faire comprendre à quel point vous dévalorisez le travail et le personnel d'une agence particulière.

Cox: Je ne pense pas que cela soit comparable à ce qui s'est passé au Memorial Wall, mais le président est venu à l'EPA en mars, et le jour de sa visite, ils ont transmis une note à l'ensemble du personnel. Ils ont appelé l'événement «Notre grand jour». Et la note disait que le président allait essentiellement éliminer tout le progrès qui avait été accompli dans la lutte contre le changement climatique sous Obama. C'était ça «Notre grand jour»?

McGowan: Pourquoi «notre»? À qui faisaient-ils référence?

Cox: Un autre élément qui semble ressortir dans chacune de nos expériences c'est le fait qu'il s'agit de personnes qui se moquent des autres opinions. À de nombreuses occasions, ils ont demandé des informations sur une question spécifique en indiquant qu'il y aurait une réunion de suivi. Mais ces réunions n'ont jamais eu lieu. À chaque fois que le moment de la prise de décision arrivait, Pruitt et ses collaborateurs les plus proches n'en faisaient qu'à leurs têtes, et ça s'arrêtait là. Et l'EPA est une organisation scientifique! On est censés attacher de l'importance aux faits! Même sous le gouvernement Bush ce n'était pas comme ça.

Price: Le point commun qui me frappe c'est que je crois que personne ici n'a cherché à se retrouver dans cette position. Je veux dire qu'en ce qui me concerne, j'adorais mon travail. J'étais plus que satisfait à l'idée de rester un bureaucrate jusqu'à la fin de mes jours. Et franchement, j'espère revenir dans la fonction publique lorsque tout sera rentré dans l'ordre.

Shaub: Je crois encore une fois que mon expérience est légèrement différente, ou en tout cas ma vision. Je me préoccupe moins des points de vue sur la politique. Ma grande préoccupation concerne davantage ce que j'appelle «le récipient». Je vois les structures de notre forme de gouvernement représentatif comme un récipient, et les politiques sont simplement ce que vous mettez à l'intérieur.

Ce qui m'a le plus affecté, c'est l'attaque sur le récipient. Lorsque vous avez un président qui conserve ses intérêts financiers, même si vous le soutenez, vous ne pouvez pas savoir sur quoi reposent ses décisions. Et ça devient particulièrement grave lorsque vous le voyez encenser Erdogan après qu'il se soit emparé des pleins pouvoirs, ou inviter le meurtrier Duterte à Washington, alors qu'il possède des biens immobiliers en Turquie et aux Philippines.

Mais le point commun que je remarque c'est le refus de se fier aux experts. À l'OGE, nous nous considérions comme des acteurs dans le domaine des solutions. Alors revenons aux intérêts financiers du président. J'ai dit à plusieurs reprises qu'il devait les vendre. Mais même s'il ne voulait pas les vendre, on aurait pu trouver d'autres solutions qui auraient permis de limiter les dégâts, en annonçant par exemple qu'aucun représentant de l'administration ne participerait à un événement organisé dans un établissement possédé par Trump ou affichant son nom. Cela aurait pu empêcher le Koweït et Bahreïn et d'autres pays d'y organiser des événements, parce qu'ils auraient su qu'aucun employé de la Maison-Blanche n'aurait franchi la porte. On aurait aussi pu lui recommander de respecter les précédents en matière de népotisme au lieu d'obtenir du département de la Justice un changement de sa position sur le népotisme vieille d'une décennie.

Alors lorsque la Maison-Blanche me dénigrera en disant que j'essayais de les saboter, la vérité c'est que s'ils avaient suivi mes recommandations, ils en seraient ressortis plus forts.

Stephen Voss
Walter Shaub, Mike Cox, Edward Price et Sharon McGowan à Washington, le 10 octobre 2017.

Walt, j'ai entendu que vous aviez une liste de vérification mentale qui vous a aidé à prendre une décision quant à votre démission.

Shaub: Oui, c'est une liste de vérification en trois parties que j'ai recommandée à d'autres. La première question à se poser c'est: «Puis-je accomplir la mission efficacement?» Ensuite: «Puis-je accomplir mon travail éthiquement et moralement?» Et enfin: «Puis-je dire la vérité?» Je n'ai certainement jamais eu peur de dire la vérité. J'ai eu l'impression d'accomplir ma mission de manière éthique et morale, mais j'ai atteint un point où je ne pensais plus pouvoir remplir ma mission efficacement. Je n'ai cessé de me poser cette question chaque mois. Et pendant plusieurs mois, je suis resté parce que tout n'était pas perdu.

Par exemple, malgré toutes ces histoires de déplacements en jet privé, (il fait référence à l'allergie manifeste aux vols commerciaux dont souffrent certains membres du gouvernement, ndlr) ce dont vous n'entendez pas parler ce sont les conflits d'intérêts financiers de certains membres, et c'est grâce à l'OGE qui a réussi à accomplir sa mission malgré un manque de soutien de la Maison-Blanche. J'ai en fait discuté personnellement avec un candidat qui était extrêmement riche et extrêmement brillant et je lui ai dit: «Vous avez bâti votre gloire et votre fortune grâce à vos talents d'habile négociateur, mais la pire chose qui pourrait vous arriver maintenant c'est d'employer ce talent et de réussir à me faire reculer.» À la fin, il a accepté de céder la majorité de ses possessions, ce qui représentait pour lui un fardeau considérable. Et je le félicite pour cette démarche.

Certains membres du gouvernement se sont montrés bien plus hostiles. Mais en fin de compte, devoir négocier avec eux faisait partie de notre travail et nous avions trouvé des alliés en la personne de leurs propres avocats privés qui leur expliquaient que nos propositions étaient la bonne chose à faire. Nous avons aussi remporté une victoire en obtenant les dispenses au code d'éthique que la Maison-Blanche distribuait (les dispenses autorisent les employés du gouvernement à contourner certaines exigences d'éthique, et l'administration Trump en distribuait en secret, ndlr). Ils nous ont attaqués très publiquement pendant un mois en nous demandant de ne pas les publier, mais la pression publique a porté ses fruits.

Malgré cela, la plus grosse surprise est arrivée lorsque j'ai vu les dérogations de mes propres yeux. De nombreuses dérogations n'étaient pas signées, n'étaient pas datées ou étaient explicitement ou implicitement rétroactives. Bien sûr, si vous avez besoin d'une dérogation rétroactive, cela signifie que vous avez enfreint une règle. De plus, deux des dérogations avaient été remises à un groupe d'employés qui semblait inclure l'auteur de la dérogation. Il est possible que cette personne se soit attribué elle-même une dérogation.

C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que ces gens étaient capables de tout. Et ils avaient aussi commencé à s'adapter à mes prises de parole en public sur ces manquements à l'éthique en coupant simplement les ponts avec l'OGE. Je me suis retrouvé dans une situation où j'aurais dû certifier un certain nombre de rapports de transparence financière de la Maison-Blanche sans savoir ce que les candidats faisaient dans la vie. Alors j'ai eu peur de ne devenir qu'une façade pour dissimuler la corruption.

Quels sont vos rapports avec vos anciens collègues aujourd'hui ?

McGowan: Depuis que je suis partie, j'ai reçu de nombreux e-mails de gens – pas uniquement mes collègues de la division des droits civiques, mais aussi des personnes contre lesquelles je me suis battue – qui disaient: «Je suis tellement heureux que tu fasses ce que tu fais.» Il y avait tellement de gens qui voulaient partir... Mais c'est une décision tellement difficile et personnelle. Certains employés sont la principale source de revenus de la famille. Pour d'autres, il y a cette crainte de ne pas savoir qui prendrait leur place. Certaines personnes disent avoir presque l'impression de se noyer. Pendant combien de temps vais-je réussir à retenir mon souffle et à tenir bon, parce que je veux pouvoir rassembler les morceaux lorsque tout cela sera fini?

Lorsque je leur parle de ma décision, c'est vraiment avec tristesse et une grande délicatesse pour ne pas donner l'impression de m'être sentie supérieure. Je savais simplement que mon travail et ma passion seraient mieux employés en adoptant une attitude de résistance. J'ai aussi conscience d'être très privilégiée. Puisque je sais que des gens qui sont toujours à l'intérieur luttent pour conserver leur intégrité et leur fierté dans leur travail, je crois que c'est vraiment important de les encourager et de leur faire comprendre qu'ils ne trahissent pas ce qui est juste et bon dans le monde.

Price: Je me suis retrouvé dans une position similaire. Lorsque je me préparais à annoncer ma démission, je n'étais pas vraiment préoccupé par la réaction qu'auraient les trolls sur Twitter ou les membres du gouvernement actuel. J'avais surtout peur que mes anciens collègues ne croient que je me pensais supérieur.

Alors ça m'a vraiment réconforté d'apprendre qu'ils me considéraient toujours comme un membre à part entière de l'équipe. Ils me voient toujours comme quelqu'un qui, de bien des façons, continue à défendre leurs intérêts.

McGowan: J'ai cette théorie amusante selon laquelle il suffit de regarder les profils de réseaux sociaux des gens pour savoir s'ils sont en recherche d'emploi. Lorsqu'ils ont un peu plus de culot que d'habitude, je me dis: «Oh, il a sûrement obtenu un second entretien.» En revanche, lorsque les gens sont plus nombreux à me demander de servir de référence, j'ai peur qu'un obstacle ne les pousse par-dessus bord. Généralement, il me faut un certain temps pour identifier cet obstacle.

Shaub: Pour moi, ça a été plus brutal. J'ai travaillé avec ces gens pendant quinze ans, et bien que je sois théoriquement autorisé à leur parler, j'ai peur qu'une photo de moi en train de déjeuner avec eux ne se retrouve dans le journal et que je sois accusé à tort de discuter du fond. Alors je suis resté à l'écart. C'est l'aspect humain: ils me manquent vraiment.

Cox: J'ai une question. Est-ce que des gens vous contactent depuis votre organisation et vous demandent de l'aide pour amplifier une cause ou une autre?

Price: Mes anciens collègues se trouvent dans une position délicate parce qu'ils sont au courant d'informations confidentielles auxquelles je n'ai plus accès. Bien sûr, ils ne m'ont pas divulgué d'informations secrètes mais ils ont abordé des questions plus générales, comme le moral des employés au sein de la communauté du renseignement, ce qui se passe au niveau du personnel du Conseil de la sécurité nationale, ainsi que le chaos qui continue de régner à la Maison-Blanche.

Ce qui me frappe, c'est ce climat de paranoïa. Personne ne me contactera en m'envoyant simplement un SMS ou en me téléphonant. Tout le monde commence une conversation en me demandant si j'utilise Signal, ou si je suis sur WhatsApp. Choisissez votre service chiffré. Ce qui est drôle c'est qu'ils me poseront cette question et le jour suivant je recevrai un message de leur part sur Signal du type: «Salut, comment ça va ? Je voulais juste prendre de tes nouvelles.»

Shaub: Ils discutent juste de choses personnelles?

Price: Exactement. Ils ne révèlent aucune information classée secrète ou confidentielle.

McGowan: Mais on a le sentiment que même le simple fait d'être vu avec quelqu'un qui est parti est effrayant.

Avez-vous au moins eu l'occasion d'échanger des blagues douteuses avant de partir?

McGowan: La semaine qui a suivi l'élection, j'ai écrit un e-mail à un ami de la branche des droits civiques – quelqu'un avec qui je m'étais déjà disputée – et je lui ai demandé s'il rafraîchissait ses connaissances sur le Korematsu (L'arrêt controversé rendu par la Cour suprême qui a autorisé le gouvernement américain à incarcérer des Japonais-américains dans des camps d'internement pendant la Seconde Guerre mondiale, ndlr). Et il m'a répondu: «Ce n'est pas drôle.» Et j'ai dit: «Je sais que ce n'est pas drôle!»

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Walter Shaub, Edward Price, Sharon McGowan et Mike Cox.

Je me demande si tout cela aura un effet dissuasif sur les jeunes aspirant à une carrière dans la fonction publique.

McGowan: J'ai toujours chanté les louanges de la fonction publique en expliquant à quel point c'est puissant, surtout en ce qui me concerne. À chaque fois que quelqu'un parlait du gouvernement comme de l'Homme («The Man», expression désignant le système ou l'autorité en anglais, ndlr), je plaisantais toujours en disant qu'apparemment, l'Homme était une lesbienne d'un mètre soixante originaire du Queens. Alors si je peux être l'Homme, n'importe qui peut l'être.

Mais désormais, c'est bien plus difficile pour moi de convaincre les gens que le service fédéral est l'endroit où ils pourront ressentir le même sentiment d'épanouissement que j'ai éprouvé lorsque j'y étais. Savoir que le pouvoir du gouvernement fédéral est utilisé pour causer tellement de tort – pour déchirer des familles, pour cautionner la discrimination – ça me semble maladroit d'essayer de vendre le service fédéral à un membre de l'une des communautés qui sont victimes des abus. J'attends avec impatience le jour où tout cela appartiendra à l'histoire ancienne.

Shaub: Et bien, j'ai toujours peur de cet effet dissuasif. Je veux saisir cette opportunité pour encourager les jeunes à rejoindre la fonction publique. Et la fonction publique se présente sous de nombreuses formes. Il y a l'administration des états et les autorités locales, les associations à but non lucratif et bien sûr, le gouvernement fédéral, que je recommande toujours fortement. Les jeunes qui arrivent vont se retrouver aux niveaux inférieurs et seront isolés de la majorité des bouleversements. En même temps, ils se retrouvent avec des responsabilités importantes à un très jeune âge. Et ils peuvent faire une différence en essayant d'apporter des services de base à la nation.

La fonction publique est vraiment gratifiante. J'ai encore des prêts étudiants à rembourser alors heureusement que c'est gratifiant.

CRÉDITS

ENTRETIEN - LYDIA POLGREEN

Lydia est la rédactrice en chef du HuffPost.

PHOTOGRAPHIE - STEPHEN VOSS

Stephen est un photographe basé à Washington, D.C. Son travail est apparu dans Time, Outside et Wired et figure dans la collection permanente de la bibliothèque du Congrès.

Ce texte a été publié originalement dans le HuffPost France.