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« L’heure mauve » : Michèle Ouimet écrit sur la vieillesse avant sa retraite de La Presse

Michèle Ouimet participera à une causerie chez Gallimard le jeudi 26 octobre à 18 h.

24/10/2017 17:23 EDT | Actualisé 24/10/2017 17:24 EDT
La Presse

Un peu plus de six mois avant de quitter La Presse, Michèle Ouimet publie l'histoire de Jacqueline Laflamme, une journaliste d'un grand quotidien, foutue à la porte par ses patrons, qui aboutit dans la résidence Le Bel Âge. Lorsque la septuagénaire réalise que la directrice du centre veut séparer les « atteints » et les mieux portants, elle rue dans les brancards et lance un journal interne dans lequel elle publie une chronique dénonçant l'apartheid générationnel. Dans son deuxième roman, Ouimet réfléchit sur les affres du vieillissement avec le regard lucide et incisif qui a fait sa renommée, et déploie une plume littéraire encore plus libérée et maîtrisée.

Après avoir publié un roman (La Promesse) et un récit (Une battante au pays de Lou Gehrig), as-tu abordé ton nouveau livre différemment?

J'avais plus confiance en moi. Mais j'en suis quand même seulement à mon deuxième roman... Dans ma tête, je ne me vois pas comme une écrivaine. Je suis une journaliste qui a écrit un roman. Toute ma vie a été marquée au fer rouge par le journalisme. Peut-être qu'à un moment donné, je vais me nommer écrivaine, mais pour l'instant, si je dis ça, je regarde autour de moi comme si je proférais des mensonges.

Au cœur de l'histoire, on retrouve une reporter qui a couvert les grands conflits à l'international, qui a un franc-parler légendaire et qui travaille dans un journal pouvant faire penser à La Presse. Es-tu à l'aise avec les comparaisons?

J'ai décidé de faire d'elle une journaliste, parce que c'est un monde que je connais et que j'ai des choses à dire sur le journalisme à travers mes personnages. Par contre, Jacqueline Laflamme, ce n'est pas moi. Elle s'est fait mettre à la porte du journal à 69 ans, parce qu'elle est vieille. Elle est très amère. Ça n'a rien à voir avec moi. Jacqueline a tout sacrifié. Elle n'a pas d'enfants, pas de famille et pas de mari. Quand elle perd son emploi, elle se retrouve devant un grand vide et une énorme solitude.

De quelle façon tes réflexes journalistiques t'ont aidé à construire ce roman?

J'ai passé trois semaines dans deux résidences privées d'Outremont en 2014 et 2015. J'ai appelé les propriétaires, je me suis présentée en disant que j'étais journaliste, que je voulais avoir faire une recherche pour un roman et que je n'allais jamais faire d'article sur eux. J'avais besoin d'observer la vraie vie pour m'inspirer et m'assurer que ce soit juste. On m'a donné un accès total. Je pouvais parler à qui je voulais. J'ai aussi passé une nuit là-bas pour voir ce qui se passe.

As-tu écrit cette histoire pour apprivoiser ton propre vieillissement?

Je ne peux pas m'imaginer vieillir... Dans ma tête, j'ai 35 ans. Mais comme tout le monde, j'ai peur de vieillir et de la mort. J'ai été élevée dans la religion catholique, avec la peur de l'enfer, du purgatoire et du moment où Dieu va peser mon âme pour décider où il va m'envoyer. Même si je n'y crois pas, j'ai grandi là-dedans. J'ai peur du fait que la vie s'achève et de la vraie vieillesse, quand on a mal partout, qu'on oublie des choses et qu'on va en résidence.

Crains-tu également ta retraite en mai 2018?

Non, parce que c'est un choix assumé. J'ai hâte. Je vais vivre à Paris un bout de temps et écrire des romans. Il faut partir au bon moment et tourner la page. J'ai envie de liberté, au lieu d'être toujours sur mon téléphone à regarder l'actualité, à chercher des sujets de chroniques et à me rendre sur le terrain. C'est sûr que je vais m'ennuyer du journalisme et que s'il y a des grosses histoires comme celle des dénonciations d'agressions sexuelles la semaine dernière, je vais ronger mon frein. Mais toute bonne chose à une fin.

Boréal

Dans L'heure mauve, il est question d'un apartheid générationnel. C'est ce que tu perçois dans la société?

Il y a un clivage quand on vieillit. Les signes sont là pour nous le rappeler : la première fois où tu te fais vouvoyer par un vendeur dans un magasin, la première fois où une personne te cède sa place dans un autobus, la première fois où tu vois un cheveu blanc dans la tête de ton enfant ou quand tu réalises qu'il n'y a pas une génération derrière toi dans la salle de rédaction du journal, mais deux... C'est normal. Mais il n'en reste pas moins que c'est difficile. Cela dit, je ne vois pas un apartheid entre les vieux et le reste de la société. Dans mon livre, il y en a un entre les « atteints » et les gens en santé.

Pourquoi raconter le passé de Jacqueline et de certains autres résidents (Georges, Pierre et Françoise)?

Parce que sans ça, tu ne vois que des vieux. Je voulais présenter le contraste entre leurs vies très remplies, avec leurs grosses carrières, leurs enfants et leurs voyages partout dans le monde, et le moment où leur univers rapetisse. Je veux que les lecteurs comprennent à quel point la vieillesse est difficile.

Qu'est-ce qui t'a poussé à plonger dans la tête des employés (Charlotte, Maxime) et de la propriétaire de la résidence (Lucie), au lieu de seulement les présenter dans les yeux des résidents?

J'avais envie de montrer l'autre côté du miroir de la vie en résidence et faire comprendre que, même s'il y a des pommes pourries dans le système, les préposés aux bénéficiaires sont des gens extrêmement dévoués. Ils voient nos parents comme on ne les verra jamais. Et je voulais que les lecteurs aiment Lucie malgré tout. Ce n'est pas facile de gérer une résidence. Je voulais qu'on s'attache à elle et qu'on ait un peu pitié.

Quand on lit tes articles et tes livres, on sent que tu es habitée par un grand sens de la justice. D'où cela vient-il?

Je ne me suis jamais posé la question... Je vais naturellement vers ces sujets-là. J'ai fait beaucoup de reportages sur les pauvres, les prostitués, les pédophiles, les toxicomanes et les laissés pour compte. J'ai passé deux semaines dans un taudis, attrapé la gale, fait des téléphones érotiques, été tireuse de cartes au téléphone. Je trouve ça important de parler des gens qui n'ont pas de voix.

*Michèle Ouimet participera à une causerie chez Gallimard le jeudi 26 octobre à 18 h.