DIVERTISSEMENT

On jase d’Éric Salvail et Gilbert Rozon à «Tout le monde en parle»

«On ne pensait pas que la déflagration serait aussi importante et aussi totale» - Katia Gagnon

23/10/2017 05:45 EDT | Actualisé 23/10/2017 09:34 EDT

Stratégie pour conserver l'attention des téléspectateurs jusqu'à la fin de l'émission, question de respect pour les autres invités, ou volonté que tous les convives puissent participer à la discussion?

Quoi qu'il en soit, il était près de 21h20 lorsqu'il a finalement été question des «affaires» Éric Salvail et Gilbert Rozon à Tout le monde en parle, dimanche, alors que ce sont évidemment là les sujets qui suscitaient le plus d'intérêt et qu'on attendait avec le plus d'impatience.

Une heure plus tôt, Dany Turcotte y était allé d'une mise au point, dans son mot de bienvenue, en entrant sur le plateau, en précisant que les gestes allégués reprochés à Éric Salvail relevaient d'un «cocktail d'abus de pouvoir» et non de son orientation sexuelle.

Éric Salvail : la bombe

Premières à venir détailler leurs découvertes, les journalistes Katia Gagnon et Stéphanie Vallet, de La Presse+, ont récapitulé quelques-uns des faits énumérés dans leur article costaud publié mercredi dernier, qui a mené, pour Éric Salvail, à la perte de pratiquement tous ses contrats.

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Katia Gagnon et Stéphanie Vallet

Katia Gagnon est revenue sur le cas du maquilleur Marco Berardini, qui s'est confié à visage découvert sur le «flirt» pour le moins insistant que lui avait imposé Éric Salvail en 2003.

Elle a ensuite expliqué qu'elle avait fouillé le «dossier Salvail» une première fois il y a trois ans, après l'apparition du mot-clic #AgressionNonDénoncée, sur les réseaux sociaux, dans la foulée de l'affaire Jian Ghomeshi. Elle avait été alertée par plusieurs bruits qui couraient concernant Salvail et d'autres personnes du milieu artistique, mais n'avait alors récolté que «des rumeurs, des ouï-dire et du monde qui ne voulait pas parler», a résumé Katia Gagnon.

L'émergence du mot-clic #MoiAussi, qui découle du scandale impliquant le producteur américain Harvey Weinstein, ont fait rejaillir de nouvelles informations et remis Katia Gagnon et Stéphanie Vallet sur la piste d'Éric Salvail.

Cette fois, l'effet de masse a parlé et les langues se sont déliées, mais la plupart des personnes qui ont accepté de parler ont tenu à le faire anonymement. Marco Berardini, lui, n'avait rien à perdre, puisqu'il travaille désormais à Los Angeles.

«Ils étaient pour la plupart très inquiets que leur carrière télévisuelle en souffre», a précisé Katia Gagnon, en référence à ces recherchistes, monteurs et scripteurs qui ont dénoncé Salvail, et qui étaient alors à risque de perdre leur emploi.

Est-ce que le fait que les victimes présumées d'Éric Salvail aient été pour la plupart des hommes a changé la dynamique de travail de Katia Gagnon et Stéphanie Vallet? «Pour eux, en général, c'était probablement plus difficile», a reconnu Katia Gagnon, mentionnant que la majorité d'entre eux étaient hétérosexuels. Des gens qui ont été contactés pour contribuer à l'article, après avoir vécu des incidents du genre avec Éric Salvail, ont carrément refusé que leurs expériences se retrouvent étalées dans le papier, parce qu'ils avaient trop honte.

Dany Turcotte en a sûrement surpris plusieurs en racontant que son ex-conjoint l'avait texté, jeudi, pour lui faire part d'un événement que lui avait jadis fait subir Éric Salvail, alors que Dany et lui participaient à l'émission de Maman Dion, que Salvail co-animait. L'amoureux d'alors de Turcotte s'était retrouvé seul avec Salvail, celui-ci avait exhibé son sexe et dit à son interlocuteur : «Tu aimerais ça, l'avoir dans ta bouche». L'homme n'en avait jusque-là jamais parlé à Dany Turcotte.

Katia Gagnon et Stéphanie Vallet sont parfaitement conscientes d'avoir largué une véritable bombe. «On ne pensait pas que la déflagration serait aussi importante et aussi totale», a imagé Katia Gagnon. Anticipaient-elles le tsunami que leurs révélations allaient causer? «Pas complètement», a renchéri cette dernière, qui a affirmé être «renversée» par la vitesse à laquelle Éric Salvail a été quasi renié par tous, mercredi dernier. Elle a dit avoir de la peine pour ceux et celles qui perdront leur emploi en conséquence de toute cette affaire. «Mais on ne pouvait pas faire l'économie de ce papier-là pour sauver les emplois des gens», a-t-elle noté, avec raison. Stéphanie Vallet a pour sa part évoqué «l'émotion et le soulagement» générés par la constatation, dans les derniers jours, que leur boulot n'ait pas été vain, et «l'omerta» qui régnait dans l'environnement d'Éric Salvail, lequel imposait le silence à tous.

Aux observateurs qui leur reprochent les témoignages anonymes, Stéphanie Vallet et Katia Gagnon jurent qu'elles connaissent bien les sources et que leur travail n'a pas été pris à la légère. Qu'ont-elles à dire aux mauvaises langues qui croient à une «théorie du complot» qui viserait à détruire Éric Salvail? «Il n'y a pas de complot, que voulez-vous... On a des faits.»

Éric Salvail a été contacté lundi dernier pour accorder une entrevue à La Presse+ et donner sa version des faits. Lorsque Katia Gagnon l'a joint au téléphone, «il a dit que je le désarçonnais», a avancé la reporter. Une rencontre a eu lieu au bureau des avocats d'Éric Salvail. Ce fut d'abord les avocats qui ont questionné Katia Gagnon, puis Éric Salvail a formellement refusé l'interview qu'on lui proposait.

Des témoignages bouleversants

Difficile moment, plus tard, lorsque Guy A.Lepage a fait entendre des extraits des récits des victimes alléguées de Gilbert Rozon, entendus la semaine dernière à Puisqu'il faut se lever, au 98,5 FM, au micro des journalistes Émilie Perreault et Monic Néron.

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François Morency, Émilie Perreault, Monic Néron et Dr Gilles Chamberland

Émilie Perreault a relaté avoir d'abord été intriguée par une publication, sur Facebook, de la réalisatrice Lyne Charlebois, qui y détaillait une sordide histoire vécue, sans nommer son agresseur, mais en donnant assez de détails pour que celui-ci soit facilement identifiable. Plusieurs personnes ont commenté sous le statut, mot-clic #MoiAussi à l'appui.

La chroniqueuse culturelle a alors fait des appels, recueilli des témoignages où les femmes nommaient clairement Gilbert Rozon. Plusieurs ont spécifié qu'elles ne sortiraient pas sur la place publique si elles étaient seules à dénoncer.

Mises au courant de leur triste point en commun, les victimes se sont rencontrées, puis Émilie Perreault, Monic Néron et Améli Pineda, du Devoir ont été conviées à une réunion où toutes étaient présentes et ont vidé leur sac.

«Ce qui est d'autant plus puissant, c'est que ces femmes-là ont décidé de témoigner à visage découvert, de le faire en révélant leur identité», a signalé Monic Néron, dimanche.

Puis, Guy A.Lepage a fait entendre les voix de ces femmes courageuses : celle d'Anne-Marie Charette, une ancienne employée de Gilbert Rozon, qui a été forcée contre son gré de se rendre dans la chambre d'hôtel de son patron, qui lui réclamait un dossier, même si elle «savait ce qu'il voulait» ; celle de Sophie Moreau, fille de feu Jean-Guy Moreau, qui a travaillé deux étés à Juste rire, quand elle avait 15 et 16 ans, n'ayant pas raconté à ses parents le malaise vécu auprès de Gilbert Rozon le premier été («Gilbert, c'est le meilleur ami de mon père, j'ai confiance en lui... », a déploré Sophie Moreau) ; celle de Salomé Corbo, qui a tenté d'appeler à l'aide dans une foule lorsque Gilbert Rozon s'en est pris à elle, lorsqu'elle n'avait que 14 ans, etc. Tous les invités paraissaient excessivement troublés pendant que ces confidences graves résonnaient dans le studio de Tout le monde en parle.

Lyne Charlebois aurait essayé de porter plainte en 1998 contre Gilbert Rozon - lorsqu'une autre des incartades de l'homme d'affaires l'avait mené devant les tribunaux -, mais on lui aurait dit que son histoire datait trop pour être prise en considération. Or, comme l'ont précisé Monic Néron, Émilie Perreault et le psychiatre Gilles Chamberland, aussi invité àTout le monde en parle, dimanche, il n'y a pas de délai de prescription pour déposer une plainte pour une agression.

Quant à la femme qui a porté plainte contre Gilbert Rozon pour une agression alléguée survenue à Paris en 1994, Monic Néron et Émilie Perreault l'ont rencontrée, mais ont choisi de respecter son anonymat et de ne pas rapporter son témoignage. «On va respecter sa demande», a promis Émilie Perreault.

Comme sa collègue, celle-ci a le sentiment que les heures de labeur investies cette semaine vont faire débouler des choses. «On l'a senti avant même qu'on diffuse les témoignages», a souligné Monic Néron, en insistant sur le travail de vérification et de corroboration qui a été accompli pour les besoins de la cause.

Pourquoi les victimes ont souvent du mal à dénoncer leur agresseur? «En reparler, c'est le revivre», a indiqué en substance Gilles Chamberland. «Plus on en parle, plus on se sent coupable de ne pas en avoir parlé». Le spécialiste a décrit le type de personnalité narcissique qui conduit parfois à des agissements comme ceux qu'on reproche à Éric Salvail et Gilbert Rozon.

«Ça prend une personnalité particulière pour s'imposer contre la volonté de quelqu'un», a-t-il illustré, à propos de ces êtres qui ont souvent peu d'empathie. Est-ce que ça se «guérit»? «C'est extrêmement difficile de changer de personnalité. Il faut être capable de se regarder, et c'est souffrant de se regarder...»

Cassure violente

Autre participant à la discussion, François Morency a réagi comment quand il a appris ce qui circulait à propos de Gilbert Rozon? «Mal», a-t-il lancé, avant d'énumérer les trois raisons qui l'ont poussé à s'exprimer sur Facebook, jeudi : par empathie pour les victimes, parce que les humoristes se faisaient accuser de savoir et de se taire («Les gens parfois ont l'impression qu'on se connaît tous. On se connaît, mais on ne se connaît pas vraiment. (...) C'est pas parce que tu partages une profession que tu partages une vie ou des valeurs», a indiqué Morency), et finalement, parce que Juste pour rire a été très important dans sa vie et sa carrière. Vendredi dernier, le comique devait même annoncer qu'il animerait pour une troisième année le gala-hommage du Festival Juste pour rire, mais le point de presse a été annulé.

«Juste pour rire, c'est bien plus que Gilbert Rozon», a argué François Morency, nommant Bruce Hills, jusqu'ici responsable du volet Just For Laughs, et Martin Roy, producteur au volet télévision (Bruce Hills a depuis été nommé chef des opérations de Juste pour rire, ndlr). Il a conseillé à l'entourage professionnel de Rozon de marquer une «cassure violente» avec l'ancien pilier. «S'il n'y a pas ce message clair-là, je ne vois pas quel humoriste va aller se pointer là, et qui va acheter un ticket à 150$ pour un gala», a décrété Morency.

La communauté des humoristes était-elle réellement au parfum des penchants malsains allégués de Gilbert Rozon? «On savait tous depuis l'affaire du Manoir Rouville Campbell (...) J'ai entendu Gilbert maintes fois faire un mea culpa en privé et en public», a martelé François Morency, qui croyait que le fondateur de Juste pour rire avait eu sa leçon.

Dany Turcotte a qualifié la semaine que le Québec vient de vivre de «moment historique». Guy A.Lepage, de son côté, ne s'est pas gêné pour exprimer son trouble.

«Ça m'a jeté sur le cul. (...) J'ai immensément de sympathie, de douleur et d'affection pour toutes les victimes», qu'il dit connaître «presque toutes», a-t-il commencé. Il a affirmé tout son soutien aux victimes, ainsi qu'aux conjoints, familles et employés touchés.

«Je suis dévasté cette semaine, mais en même temps, je me dis que c'est exactement ça qu'il fallait faire.»

«Il n'y a rien de réjouissant, a enchaîné Émilie Perreault. Par contre, quand j'entends (sic), une aide d'urgence, un octroi d'un million de dollars de la part du gouvernement pour aider les victimes d'agression sexuelle, quand j'entends un ministre dire : «Les cours d'éducation sexuelle, on va essayer de les ramener»... Je pense que tout le monde espère un changement de mentalité. On peut y rêver. Est-ce que c'est utopique? Il est peut-être possible. (...) Il y a quelques années, quand quelqu'un partait saoul dans un party, on disait rien, [c'était] son problème. Aujourd'hui, on ne le laisse pas partir, on les prend, les clés. Peut-être que, maintenant, quand tu vas être victime ou témoin d'un acte, de jokes plates ou peu importe, les gens vont dire : «Inacceptable».»

Ce à quoi Katia Gagnon a poursuivi en maintenant que «les témoins sont très importants».

Est-ce que d'autres noms d'harceleurs ou d'agresseurs pourraient être dévoilés dans les prochains jours, prochaines semaines, prochains mois?

«Tout à fait», ont acquiescé tous les journalistes autour de la table de Tout le monde en parle, qui ont rappelé qu'il existe des comportements de nature sexuelle inadéquats dans tous les milieux, dont ceux des avocats, de la santé et de la construction, et pas seulement dans le milieu artistique.

«Tout le monde en parle», les invités du 22 octobre 2017