DIVERTISSEMENT

«Faire œuvre utile», Émilie Perreault rend ses lettres de noblesse à l’art

Dans son nouveau livre, Émilie Perreault révèle l'influence parfois insoupçonnée des artistes dans la vie du public.

12/10/2017 10:25 EDT | Actualisé 12/10/2017 10:30 EDT
Facebook

De Mariana Mazza à Denis Villeneuve, en passant par Ingrid Saint-Pierre, Kim Thúy, Louis-José Houde, Samian, Robert Lepage et tant d'autres, la journaliste culturelle Émilie Perreault révèle l'influence parfois insoupçonnée des artistes dans la vie du public, dans le livre Faire œuvre utile.

As-tu travaillé sur ce livre, parce que tu as déjà douté de l'utilité du métier de journaliste culturel?

Je ne me suis jamais remise en question en me disant que mon travail ne servait à rien. Par contre, après avoir rencontré tous les gens pour le livre, j'ai réalisé à quel point la portée de l'art était plus importante que je le croyais. Cela dit, j'ai une personnalité un peu nonchalante et j'ai tendance à dire qu'on ne sauve pas des vies. En réfléchissant à cette formule, j'ai réalisé que mon travail sert à quelque chose. Par exemple, le lendemain des attentats au Métropolis, je parlais d'un nouvel album et je me demandais c'était quoi le rapport de faire ça. Mais je pense qu'on a besoin de sortir de cette violence et cet événement dont on parle depuis trois heures. Ce n'est pas futile.

Tu as commencé ta carrière en 2007 au Grand Journal de TQS. Pratiques-tu ton métier pour les mêmes raisons 10 ans plus tard?

Au départ, j'étais plus une passionnée des arts qui voulait voir plein de spectacles. Aujourd'hui, je me concentre sur le thrill de faire découvrir des choses. Je me vois comme une curatrice de contenu. L'offre culturelle est tellement vaste que ça ne sert à rien de parler de tout. Je préfère choisir et prendre le temps de communiquer aux auditeurs ce que j'aime. Je ne vais pas perdre mon temps précieux en ondes à expliquer pourquoi une pièce dans un petit théâtre m'a déplu. En même temps, je ne suis pas une courroie de transmission qui sert à plugger les artistes en disant que tout le monde est beau et fin. Quand un spectacle très attendu est décevant, je dois le dire. Mais je préfère aider les gens à découvrir la culture.

Tu racontes dans le livre qu'en voyant Guy Nadon dans Variations énigmatique, à l'adolescence, tu as décidé de devenir «spectatrice professionnelle». Est-ce qu'une œuvre a déjà eu l'effet de réparer un morceau de ta vie, comme c'est le cas de plusieurs de tes intervenants?

Le monologue de Sophie Cadieux dans la pièce Cette fille-là. Je suis sortie de là avec l'impression de me réconcilier avec une partie de mon adolescence. Je n'étais vraiment pas malheureuse, mais j'étais dans la gang du milieu, ni la plus cool ni la plus rejet, et j'avais en tête qu'il fallait qu'on se tienne. Le personnage de Sophie raconte une histoire d'intimidation ultra intense et elle n'avait rien fait. Elle était amie avec les bully et, sans y avoir participé, elle se questionnait sur pourquoi elle n'avait rien fait. Je suis sortie de là en me disant que j'avais sûrement fait des affaires d'une grande immaturité au secondaire, qui avaient blessé des gens, que j'en prenais conscience, et que j'étais désormais une adulte capable de faire mieux.

De quelle façon as-tu récolté ces anecdotes inédites?

Quand je rencontrais des artistes dans le cadre de mon travail, je terminais les entrevues en leur demandant s'ils avaient ce genre d'expérience. Et parfois, je partais à la pêche en épluchant les commentaires sur les pages Facebook de certains artistes. C'était un travail de Colombo.

Est-ce que c'était rafraichissant de faire des entrevues avec des artistes sans rien promouvoir et de parler à des gens du public?

Tout à fait! Ça allumait vraiment les artistes. Ce sont des choses qu'ils n'ont pas toujours eu le temps de verbaliser. Et j'adore interviewer les gens du public. Je trouvais ça tripant d'entendre leurs histoires.

Sentais-tu que les artistes avaient eux aussi douté de l'utilité de leur travail un jour?

C'est une question à laquelle ils pensent tous. Les gens peuvent être très durs envers le milieu artistique. Peut-être parce que certaines personnes envient les artistes de faire ce qu'ils veulent de leur vie. On les traite de «maudits artistes» et de «téteux de subventions», alors que des entreprises comme Bombardier sont largement subventionnées, sans que les gens réagissent autant. Peut-être que c'est plus confrontant de savoir qu'un musicien est payé à gratter sa guitare. Alors, les artistes ont une perception parfois négative de leur travail. Dans le livre, Jean-Michel Blais raconte qu'il a arrêté de jouer du piano pendant un an, en se disant que c'était une affaire de bourgeois, et il est parti à l'étranger pour travailler dans un orphelinat. Mais quand il a recommencé à jouer, un homme lui a dit «ça fait 14 mois que je ne vais pas bien et ce soir, durant ton spectacle, c'était la première fois que je pensais à autre chose qu'à ma maladie». Ça remet les choses en perspectives!

Quelle histoire t'a le plus touchée?

J'ai au moins huit réponses à ça! C'est sûr que l'histoire du père qui a oublié son enfant dans sa voiture et qui a été touché par le livre Naufrages de Biz m'a marquée. Je l'ai rencontré un 22 décembre. Le 25, j'étais chez mes beaux-parents et je devais absolument écrire son histoire. Il fallait qu'elle sorte de moi, sinon je n'aurais pas passé un beau temps des Fêtes. J'aime aussi celle de Denis Villeneuve et du policier qui regarde ses films pour décrocher, après ses journées de travail de merde dans un coin très dur en Saskatchewan. C'est un exemple moins spectaculaire, mais ça illustre vraiment bien l'idée de faire œuvre utile.

Laquelle génère le plus de commentaires des lecteurs jusqu'à présent?

Celle de la maman qui s'est reconnue dans un épisode de la télésérie Ruptures (NDR : celui où des parents d'un enfant souffrant d'un trouble du spectre de l'autisme sont en détresse). Elle s'est reconnue dans leur histoire. Elle a réalisé qu'elle s'oubliait, elle aussi. Plusieurs personnes qui sont elles-mêmes des parents m'en ont parlé. Peut-être parce que plus de lecteurs avaient vu l'émission. Je pense d'ailleurs que le livre donne envie à beaucoup de gens de découvrir les chansons, les livres, les pièces, les toiles ou les films des artistes dont il est question.

Émilie Perreault sera présente au Salon du livre de l'Estrie, le samedi 14 octobre 2017.

Courtoisie

À voir également :