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«Les gens heureux ont une histoire», le livre anti-cynisme de Mylène Moisan

«C'est une façon de réaliser qu'il y a encore du bon monde...»

04/10/2017 14:38 EDT | Actualisé 04/10/2017 14:59 EDT
Jocelyn Bernier

Depuis 2012, la journaliste Mylène Moisan a réalisé plus de 600 entrevues avec des exemples de résilience, de générosité, de dévotion, d'amour et de sagesse. Dans le lot, elle a sélectionné 60 textes spécialement marquants, en y ajoutant des extraits de sa préparation et un suivi des histoires qui ont marqué les lecteurs du Soleil et de La Presse+. Une courtepointe d'humanité face à laquelle personne ne peut rester indifférent.

Quand as-tu réalisé que le «human interest» t'intéressait particulièrement en tant que journaliste?

Très tôt, quand j'étudiais en journalisme au Cégep de Jonquière. J'avais fait le portrait d'un marin, Gustave, qui avait traversé les océans et fait sept fois le tour de la terre. J'avais adoré notre rencontre. Et quand mon professeur a lu mon texte, il a remarqué une capacité de traduire ce genre d'histoires de façon intéressante. En fait, j'ai toujours aimé parler aux gens. À cinq ans, je discutais avec les passagers dans les autobus. Et j'ai fait beaucoup de pouce dans la vie, au Canada et en Amérique du Sud. C'est une super façon d'entrer en contact avec les gens et d'entendre des histoires incroyables.

Aimes-tu ça davantage que le journalisme purement factuel?

J'ai besoin des deux, d'aller de l'un à l'autre pour ne pas me tanner et pour amener les lecteurs dans des endroits différents. J'aime beaucoup les enquêtes et les histoires non résolues qui me font fouiller, poser des questions et chercher dans les documents. J'adore dénoncer les injustices et les aberrations de la bureaucratie.

Les sujets d'intérêt humain sont-ils difficiles à vendre aux patrons?

Il y a longtemps eu un tabou et des préjugés face au human, comme si c'était des histoires cul-cul et un peu guimauve. Mais je pense que le milieu journalistique est en train de faire la paix avec ça. Les gens en ont vraiment besoin. Dans le Soleil, mes histoires sont toujours très bien placées et je reçois beaucoup de commentaires, au moins 15 000 courriels auxquels j'ai tous répondu depuis cinq ans. Les lecteurs me disent merci d'exister, parce que ça leur fait du bien de lire ça, à travers les nouvelles sur la politique, les attentats et tout ce qui va mal. Un homme m'a déjà écrit que durant une grosse dépression, lorsqu'il était dans le plus noir de ses idées noires, il lisait trois de mes textes en boucle jusqu'à ce que ça passe.

Dans le livre, tu écris que tu préfères les gens qui sont heureux malgré tout. À qui penses-tu?

On parle souvent des gens qui se suicident ou qui vivent une dépression, alors qu'ils ont tout pour être heureux, sans arriver à l'être. Moi, j'ai pris cette idée de l'autre bord. Dans le livre, je raconte entre autres l'histoire d'un père dont la fille est morte à 20 ans. Il est descendu au plus bas du malheur, mais il a cheminé et il s'est dit que cet événement-là devait l'amener ailleurs, le rendre meilleur. Après 10 ans, parce que le facteur temps est très important, il est capable de dire qu'il est plus heureux qu'avant la mort de sa fille. Il a revu ses valeurs et ses priorités. Ces histoires aident les lecteurs à relativiser leurs problèmes ou à s'identifier à la personne sur qui j'écris et à s'en inspirer.

Comment as-tu choisi les 60 récits?

C'était difficile. J'ai passé à travers au moins 600 textes. J'ai privilégié les chroniques qui ont fait réagir le plus. J'en ai sélectionné une centaine, et puis 60 à la fin. Je les ai regroupées par thèmes (Généreux, Dévoués, Battants, Amoureux, Survivants, Sages, Transformés) pour que ça donne un sens. Je ne voulais pas offrir mes textes en copié-collé. Je préférais que le livre ait plus de substance. C'est pour ça que j'ai ajouté l'avant et l'après : comment les sujets sont venus à moi et de quelle façon la vie des gens continue.

Certains journalistes se mettent de l'avant en racontant l'histoire de leurs intervenants, mais j'ai l'impression que tu fais tout le contraire.

Je fais attention de ne pas faire ça. Parfois, je raconte des anecdotes sur moi pour que les lecteurs sachent pourquoi je parle d'un sujet, pourquoi ça me touche. Mais de façon générale, j'essaie de raconter l'histoire comme la personne voudrait la raconter elle-même.

Tu me disais avoir eu la gorge nouée très souvent en écrivant tes chroniques. À quel point peux-tu garder une distance journalistique durant tes entrevues?

Le chapeau du journaliste pur et dur, je le laisse à la porte et je le reprends en sortant. Il y a une implication personnelle dans la chronique. Les gens me confient leur vie et je passe une ou deux heures avec eux. Il y a quelque chose qui se produit. Une grande intimité s'installe et leurs histoires me touchent.

Dirais-tu que ton livre est un remède au cynisme?

C'est un concentré de belles choses qui font un contrepoids à ce qu'on entend. C'est une façon de réaliser qu'il y a encore du bon monde. Certaines personnes sont tellement désabusées et cyniques qu'elles finissent par penser que tout le monde a des mauvaises intentions et elles ont de la difficulté à voir le beau. Une recherche a démontré que si quelqu'un trouvait un portefeuille avec 20 $ et une carte d'identité, 85 % des gens vont chercher son propriétaire. Mais si on demande aux gens ce qu'ils imaginent que les autres feraient, 85 % des répondants croient que les autres vont tout garder pour eux. Ça montre à quel point on a une vision tordue et déformée de la bonté.

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