DIVERTISSEMENT

«Je voudrais qu’on m’oublie» - Yvon Deschamps

Il ne cache pas que l’adaptation au quotidien, loin de la scène et des caméras, n’a pas été facile.

21/09/2017 06:52 EDT | Actualisé 21/09/2017 11:25 EDT

On inaugurait mardi, en fin d'après-midi, dans le quartier Centre-Sud, à Montréal, une murale-hommage à Yvon Deschamps.

Accompagné de sa fidèle épouse, Judi Richards, joyeux et affable comme toujours, son éternel rire constamment au bord des lèvres, le légendaire éveilleur de conscience s'est avoué honoré de l'éloge que lui consacrent ainsi la Ville de Montréal et la Société de Promotion des Arts Gigantesques (SPAG), à travers le savoir-faire de l'artiste visuel Laurent Gascon (voir détails de l'œuvre d'art plus loin).

«J'aime quand les gens se rappellent de moi un peu», a confié le « père» de tous les humoristes, en entrevue avec le HuffPost Québec. «Je me dis que je n'ai pas travaillé pour rien...(rires)»

«Avez-vous peur qu'on vous oublie?», lui a-t-on demandé.

«Non, pas peur. En fait, je ne le dirais pas fort, mais je voudrais qu'on m'oublie. Le plus possible. Parce que je suis dans une autre sorte de vie. Cette vie publique est loin derrière moi, maintenant. Et je suis très bien, dans ma petite vie privée. Tout va bien», a doucement expliqué Yvon Deschamps, avant de marquer une pause, et de relancer :

«Je dis ça, mais quand on se rappelle un peu de moi, comme ça, ça fait plaisir. Très plaisir!»

Murale-hommage à Yvon Deschamps.

Irma l'a épargné

Sa «petite vie privée» est aujourd'hui composée de plaisirs simples, auprès de sa femme, ses enfants, ses petits-enfants et ses amis. Yvon Deschamps s'est retiré de la sphère publique en 2010, lorsqu'il avait 75 ans. Il en a maintenant 82. Sa carrière aurait très bien pu continuer, mais le cœur y était de moins en moins.

«J'aurais pu, bien sûr. Il y en a plein qui continuent. Aznavour a 92 ans, il chante encore. Vigneault a 88, il écrit encore et il fait des spectacles. Il fait mille affaires, il écrit pour les enfants. C'est un poète, il va écrire et faire ça toute sa vie. Ce qui n'était pas mon cas. Moi, j'aimais beaucoup ce que je faisais, mais je trouvais ça dur, difficile. Je me disais : quand je vais arrêter, je vais avoir besoin de quelques années tranquilles. Quand est venu le moment d'arrêter, il est arrivé toutes sortes de choses qui m'ont fait dire : bang, c'est maintenant! Mais j'y ai pensé longtemps.»

Il ne cache pas que l'adaptation au quotidien, loin de la scène et des caméras, n'a pas été facile.

«Je me suis ennuyé longtemps, a-t-il admis. Au moins trois ans. Ça m'a pris au moins trois ans avant de me dire : écoute, cette vie-là est finie, oublie ça, refais ta vie autrement. 45 ou 50 ans à faire la même chose, ça ne part pas tout de suite, du jour au lendemain. C'est comme un gars qui travaille à la shop depuis 50 ans, qui tout à coup se lève le lundi matin et n'a plus besoin d'aller à la shop. Cette journée-là, il s'ennuie! Mais, avec le temps, on transforme ça.»

«J'aime beaucoup lire, ça me manquait. J'aime beaucoup écouter de la musique, ça me manquait. J'aime faire de la musique, ça me manquait. Quand j'ai des petits trous tranquilles, je m'assois et j'en profite.»

«Mon ami Robert Vinet et moi, on a plein de choses à faire! On a plein d'amis, qu'on essaie de voir, qu'on ne voit pas aussi souvent qu'on voudrait. L'hiver, on va faire des tours en Floride, trois ou quatre semaines à la fois, on revient deux semaines, on repart...»

Sa résidence de West Palm Beach, a-t-il précisé, n'a pas été attaquée par l'ouragan Irma.

«On n'était pas là. La maison est correcte, on a des voisins qui nous ont appelés pour nous dire que la maison était encore debout. C'a été pas pire. Il a venté fort, mais ça n'a pas été... Les vents ne se sont même pas rendus à 100 milles à l'heure. On est bons!»

Pamela Lajeunesse

Yvon Deschamps dit suivre «très peu» ce qui se passe en humour. Il prévoit quand même aller voir les nouveaux spectacles de ses amis Daniel Lemire et Martin Matte.

«Martin et moi, on se voit régulièrement, on mange ensemble régulièrement.»

Puis, le grand philanthrope qu'il a toujours été s'investit dans les causes qui lui sont chères. Comme le centre de l'Association sportive et communautaire du Centre-Sud, pour lequel il participe à des collectes de fonds. L'établissement accueille plus de 500 enfants par année et leur offre une multitude d'activités. Mardi, lors du dévoilement de la murale, un grand groupe de tout-petits habitués du centre s'est spontanément lancé sur Yvon Deschamps pour le câliner, en l'apercevant, avant que les dignitaires ne prennent la parole. Ce dernier s'anime lorsqu'il décrit la mission de cet organisme qu'il endosse.

«Les enfants me voient à tous les jours, relate-t-il. Quand ils entrent au centre, dans le hall d'entrée, il y a des photos de moi partout. Ils savent que je suis là régulièrement, on leur dit que ce monsieur est important pour le centre... Là-dedans, il y a des gymnases, une piscine, la plus belle bibliothèque jeunesse au monde, c'est merveilleux. Pendant le camp de jour, on reçoit environ 800 enfants, et on est le seul camp de jour qui accepte les enfants avec tous les types d'handicaps, même les plus sévères. Même si ça prend souvent un moniteur, ou même deux, par enfant. Cette année, on en avait une soixantaine. Les employés font un travail fabuleux. Il y a toutes sortes de loisirs, de sports. Une fois par semaine, ils sortent, ils vont à la Ronde, aux glissades d'eau... C'est fantastique!»

En forme physiquement («Pour un vieux! Écoute, c'est merveilleux!», rigole-t-il de son gloussement caractéristique) et toujours alerte comme pas un, Yvon Deschamps affirme se tenir loin des réseaux sociaux.

«Le courriel pour mes amis, les gens qui me connaissent, c'est parfait. J'adore le courriel, c'est rapide. Mais pas de Facebook, pas de tweet. On a assez d'un twit aux Etats-Unis qui tweete tous les jours! Ça va faire!», s'est-il esclaffé.

Il nous a appris à rire

Se déployant au coin des rues Ontario Est et Alexandre-DeSève, l'œuvre représentant Yvon Deschamps est la neuvième d'une série commémorant des visages marquants de la culture québécoise, initiée par la SPAG (Société de Promotion des Arts Gigantesques).

Vittorio, Paul Buissonneau, Raymond Lévesque, Marjo, Robert Gravel, Pauline Julien, Plume Latraverse et Gilles Vigneault ont ainsi tous leur portrait sur la rue Ontario, entre Lespérance et Berri.

Les tableaux sont la réalisation de l'artiste visuel Laurent Gascon, fondateur de «L'Escouade de la Muralité», laquelle vise à amener l'art dans la rue. Avec ce projet de murales, la SPAG tend à revitaliser le quartier Centre-Sud (ou les Faubourgs, ou anciennement le «Faubourg à m'lasse»), l'embellir et prévenir la prolifération de graffitis.

D'ailleurs, le matériau utilisé, la céramique, a été sélectionné en conséquence : il est plus résistant et facilement nettoyable. Il réfléchit la lumière et crée divers effets, selon la luminosité du jour ou du soir, et les changements de feux de circulation qui s'y projettent. Depuis neuf ans, un seul incident de barbouillage sur l'un des montages a été répertorié.

«Pour la communauté, c'est extraordinaire, parce qu'on sait que le Centre-Sud revient de loin, a mentionné Jean Perron, bénévole à la SPAG. C'est un endroit en transformation, avec du vrai monde, de tous les horizons. Les murales améliorent non seulement l'aspect visuel et la propreté mais, au niveau culturel, ça nous fait voir autre chose. Évidemment, ça rend aussi hommage à nos artistes, si importants, qui ont joué un rôle incroyable. Yvon Deschamps, ce n'est pas rien dans notre histoire : il nous a appris à rire!»

Pour Yvon Deschamps, l'emplacement Ontario-Alexandre-DeSève est loin d'être anodin. La façade arborant désormais son minois se trouve à proximité de l'Hôpital Notre-Dame, et tout près du centre de l'Association sportive et communautaire du Centre-Sud, sur la rue De La Visitation, deux institutions dans lesquelles il s'implique énormément.

À l'origine, la SPAG planifiait de poser 10 de ces murales avant le 375e anniversaire de Montréal. La tradition devrait se poursuivre dans les prochaines années, même si l'objectif n'a pas été atteint en totalité. Laurent Gascon a refusé, mardi, de nommer la prochaine légende qu'il immortalisera.

Gueule à murale

C'est parce qu'Yvon Deschamps s'est «fendu en quatre pour nous faire rire» et qu'il est un homme «très coloré» que l'image de Laurent Gascon le représentant est séparée en quatre parties distinctes, et teintée de rouge, de bleu, de jaune et de brun. Le Deschamps des années 70 y apparaît, demi-sourire aux lèvres, parce que tous les «sujets» fixés dans le temps par Laurent Gascon «sont des sourires à la population», indique le principal intéressé. Ceci dit, le créateur ne voulait pas exposer Yvon Deschamps en train de rire, même si c'est ainsi qu'on connaît l'auteur des Unions, qu'ossa donne?.

«Il ne rit pas trop fort, sinon la bouche mangerait les trois quarts de la murale», a justifié Laurent Gascon d'un air taquin, avant d'enchaîner avec sa principale motivation dans cette aventure professionnelle.

«Ce qui m'a guidé, c'est une grande admiration du personnage, comme les huit autres que j'ai faites, a détaillé Laurent Gascon. Je pars du principe qu'il faut que ça soit quelqu'un qui a compté, pour moi, dans ma vie, et qui a compté pour tout le monde. Ce sont tous des gens, et en particulier Yvon Deschamps, qui ont des gueules, des faces à murales. Parce que ce n'est pas toujours évident, en céramique, de placer les détails qui vont permettre de reconnaître la personne. C'est un travail minutieux, qui demande beaucoup d'heures.»

Présent à l'inauguration de la pièce, le maire de Montréal, Denis Coderre, a pour sa part parlé d'Yvon Deschamps en le définissant comme «une inspiration et un monument».

«Yvon Deschamps s'est toujours donné comme mission d'être à proximité des gens dans le besoin. Il a toujours été d'une accessibilité exceptionnelle (...) Son humour parfois grinçant a été une source d'inspiration de tous moments», a souligné Denis Coderre.

Rectificatif: Dans une première version de l'article, une citation laissait entendre que M. Deschamps était propriétaire du restaurant la Place DesChamps, mais ce n'est plus le cas.