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« La princesse qui voulait devenir générale » : Sophie Bienvenu et la littérature jeunesse engagée

L'écrivaine fait un pas de côté et met le pied pour la première fois en littérature jeunesse.

05/09/2017 17:34 EDT | Actualisé 05/09/2017 17:35 EDT
Sarah Scott

Les habitués des romans de Sophie Bienvenu (Et au pire, on se mariera, Chercher Sam, Autour d'elle) connaissent ses histoires subtiles et puissantes, réalistes, crues et douloureuses. Mais voilà que l'écrivaine fait un pas de côté et met le pied pour la première fois en littérature jeunesse, en publiant « La princesse qui voulait devenir générale », une histoire fantaisiste où l'on suit les aspirations non-traditionnelles de la petite Emma, pendant que son frère Gigi, digne héritier du trône, veut succéder à son papa ô combien conservateur en devenant une reine et en espérant marier un prince d'une tribu ennemie!

Éditions de la Bagnole

Qu'est-ce qui t'a poussée à écrire de la littérature jeunesse?

Quand je suis allée à Bologne en 2013, j'ai vraiment trippé sur la ville et j'ai appris qu'il y avait une foire du livre jeunesse là-bas. Je me suis dit « tiens, je pourrais faire un livre pour enfants et j'aurais peut-être la chance d'y être invitée ». Quelques heures après, l'histoire est arrivée d'un seul coup dans ma tête! Visiblement, ça devait être fait.

Pourquoi as-tu créé une Emma loin des stéréotypes?

Si j'avais une petite fille, je militerais pour qu'elle ne lise jamais des histoires traditionnelles de princesses... Je trouve que la société essaie de construire des princesses et des petits guerriers à l'échelle des enfants, et que ça donne des hommes qui ne sont pas près de leurs émotions et des femmes qui pensent devoir se maquiller pour séduire. J'aimais l'idée qu'elle soit une princesse pour casser l'image habituelle qu'on s'en fait.

Tu voulais aussi écrire une histoire d'empowerment (autodétermination) féminin, non?

Complètement! Que ce soit avec Emma qui veut prendre une position de leader, qui sait ce qu'elle veut et qui s'arrange pour l'obtenir. Ou encore le personnage de Sacha la grise, qui est la cheffe des Nomades, sans que sa position surprenne parce que c'est une femme. Je trouve qu'il y a encore trop de livres faits avec de vieux clichés, et je pense qu'il faut donner un bon coup de pied là-dedans!

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Dans ton roman, tu mets en scène des Humains, des Elfes, des Nains et des Nomades qui vivent sur la Pangée. Ce côté fantaisiste est très différent du réalisme cru de tes romans pour adultes. Est-ce que c'était naturel pour toi d'aborder ce genre littéraire?

Je tripe ben gros sur le fantastique! J'adore le fait de sortir de la vraie vie et de n'avoir aucun repère. J'ai lu énormément de trucs du genre pour adultes. Si j'avais la rigueur d'écrire une décalogie comme La Belgariade de David Eddings ou L'Assassin royal de Robin Robb, je le ferais. Mais c'est un peu casse-gueule. C'est difficile d'inventer un monde de toutes pièces, qui demeure cohérent. Moi, je ne réfléchis pas quand j'écris. Ça sort et c'est tout.

Les clans de ton histoire sont en guerre pour des raisons idiotes, des raisons oubliées ou parfaitement incohérentes. Est-ce que c'est ta façon de poser un regard ironique sur la guerre?

Moi, je ne vois jamais le point de faire la guerre. Je ne suis pas la dernière des connes, je suis un peu ce qui se passe, mais chaque fois, je me dis « on s'en sacre de pourquoi vous vous battez, on en a rien à foutre! ». Parfois, quand les conflits durent depuis des années, les gens ne savent même plus pourquoi ils ont commencé à la base...

Il est aussi question de transidentité et d'homosexualité dans le livre. Donc, pour toi, il n'est jamais trop tôt pour entendre parler de ça?

Je pense qu'une petite fille ou un petit garçon hétéro peut lire une histoire d'amour entre deux gais en la trouvant belle quand même. Ce n'est pas parce qu'il y a un personnage trans dans mon livre que ça s'adresse forcément aux enfants qui se questionnent sur leur identité. Je trouve que tout cela devrait juste être normal. La peur et la haine de la différence sont inculquées aux enfants très tôt. Pas nécessairement par leurs parents, mais par la société dans laquelle on vit.

Dirais-tu que c'est de la littérature jeunesse engagée?

Oui, je pense. Je ne pourrais pas faire autre chose. Quand j'étais petite, les histoires qui m'ont le plus marquée étaient celles où j'apprenais quelque chose. Par contre, il n'y en avait pas beaucoup pour les enfants, dans les années 80. Il y avait surtout des leçons à la con que les parents essaient de te crisser dans la gorge, parce qu'ils veulent que tu finisses tes patates... Moi, j'aurais aimé lire de vrais trucs qui vont servir dans la vie et qui te font devenir une meilleure personne.

Pourquoi Camille Pomerlo était l'illustratrice parfaite pour ton projet?

Quand mon éditeur m'a envoyé des exemples de son travail, j'ai vraiment aimé son trait. Ses illustrations apportent une autre dimension à ce que j'écris. Quand j'imaginais mon histoire, je voyais les personnages dans ma tête, et Camille n'a pas créé exactement ça. Elle a sa propre lecture, qui est vraiment intéressante. Mes mots et ses illustrations sont comme deux œuvres qui vivent en parallèle.

Le 15 septembre sortira l'adaptation cinématographique de ton roman Et au pire, on se mariera, que tu as coscénarisée. Comment t'es-tu sentie en voyant le résultat final?

Quand j'écrivais le scénario, je voyais tout dans ma tête, alors la surprise n'est pas l'émotion que j'ai ressentie. Mais quand j'ai tout vu fini, mon Dieu, je trouvais ça fou! Tsé, un livre, ce n'est plus vraiment une grosse nouvelle. Tu fais ça seule. Mais là, des dizaines de personnes avaient bossé sur le projet, et de voir le résultat de leur travail, ça m'a beaucoup touchée.

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