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Demandeurs d'asile: Roxham Road, passage vers une vie meilleure

Beaucoup ont emprunté cette route pour franchir la frontière de manière irrégulière.

26/08/2017 17:25 EDT | Actualisé 26/08/2017 17:25 EDT
Paul Chiasson / La Presse canadienne

Il est littéralement arrivé au bout de Roxham Road, une petite route de campagne sans issue.

Une route d'asphalte, bordée de fermes, qui se termine par un espace plus large, pouvant accueillir quelques véhicules. Tout autour, c'est la forêt. Nous sommes à Champlain, dans l'État de New York, à une quarantaine de kilomètres au nord de la ville de Plattsburgh, aux États-Unis.

L'homme est descendu d'un taxi, seul, portant des jeans, une chemise bleue et un manteau en duvet matelassé: beaucoup trop chaudement habillé pour la journée estivale de lundi dernier, alors que le mercure frisait les 30 degrés Celsius.

Hors du taxi, il avait l'air complètement désorienté, les yeux inquiets, traînant derrière lui une grande valise à roulettes noire qui ne cessait de culbuter, en plus d'un sac à dos. Interpellé par La Presse canadienne, il ne semblait pas comprendre les questions.

«Érythrée», a-t-il répété simplement en anglais, d'une voix étouffée. L'Érythrée est un petit pays de l'Est de l'Afrique, qui faisait anciennement partie de l'Éthiopie, et dont la situation précaire des droits humains préoccupe le Canada.

Il s'est dirigé au-delà du bout de route asphaltée, là où commence un sentier en terre battue aboutissant à la ligne fictive et réelle à la fois qui sépare les deux pays. Deux policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) en poste ont entendu un véhicule arriver et se sont empressés d'aller enfiler des gants de plastique.

Carte de Plattsburgh

Avant, le chemin de terre était désert, si ce n'était que d'une pancarte signalant qu'il était interdit de passer à cet endroit. Maintenant, une dizaine de tentes blanches ont été installées juste de l'autre côté de la route, côté canadien. Une barrière de métal s'y trouve, des blocs de béton et les policiers sont bien visibles.

L'homme, d'environ une trentaine d'années, peut-être plus, s'y rend. Un face à face entre lui et le policier survient alors que chacun d'eux se trouve d'un côté de la barrière. Le policier lui demande s'il parle français ou anglais. Aucune réaction chez l'homme qui tend son passeport en guise de réponse.

Le policier l'examine puis tente de lui expliquer en anglais qu'il ne peut passer, que c'est illégal et qu'il doit plutôt se rendre au poste-frontière officiel de Lacolle. Il pointe vers l'Est. Rien n'y fait; toujours aucune réaction chez l'homme.

L'agent de la GRC se réessaie alors à lui demander s'il parle anglais. L'homme montre son passeport du doigt. Le policier répète qu'il est illégal de passer.

«Aidez-moi un peu», lui demande le policier. Puis il appelle une collègue lui disant qu'il ne peut communiquer avec le nouvel arrivant.

Elle regarde le passeport, lui demande s'il parle arabe, ce qui ne suscite toujours aucune réaction. La policière indique à son collègue qu'un dialecte est parlé dans ce pays, mais qu'elle ne dispose d'aucun interprète le parlant.

Elle mime alors à l'homme la situation. Montrant du doigt l'extérieur de la barrière, puis l'intérieur, elle brandit ensuite les menottes pour lui indiquer qu'il sera arrêté s'il la franchit. L'homme hoche la tête et fait un pas vers l'avant. Le policier tasse la barrière et passe les menottes à l'homme.

Il sera ensuite fouillé sommairement, mais rapidement les menottes sont enlevées, un bracelet d'identification est mis autour de son poignet. On lui amène de l'eau. L'homme continue de s'exprimer par gestes. Un rideau est tiré par la police qui cache alors le reste de la procédure.

Cet homme n'est qu'un parmi les quelque 8000 demandeurs d'asile à avoir franchi la frontière de manière irrégulière — c'est-à-dire hors des postes frontaliers — au Québec depuis le début du mois de juin. Beaucoup ont emprunté Roxham Road. Uniquement durant les deux premières semaines d'août, ils ont été 3800. La majorité d'entre eux — 85 pour cent — étaient des ressortissants d'Haïti. Les autres sont de divers pays, comme le Soudan et la Turquie.

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Des déchets dans le fossé de la route menant à la frontière témoignent de l'achalandage récent. Des emballages de bonbons, de nourriture, des billets d'autobus et d'avion déchirés à la hâte. L'un d'eux fait état d'un embarquement à Chicago.

Ces gens, seuls, avec des amis ou avec toute leur famille, sont arrivés par autobus surtout, certains par train, dans la petite ville de Plattsburgh, dans l'État de New York, après avoir appris l'existence d'un chemin, «Roxham Road», qui permet de passer au Canada. Beaucoup d'entre eux empruntent cette route car ils craignent d'être expulsés des États-Unis, pour toutes sortes de raisons.

Ceux ayant pris l'autobus sont débarqués dans ce qui sert de gare d'autobus: une station-service, avec un dépanneur et un restaurant A&W, sans même un panneau indiquant l'existence d'un terminus. Un premier regard sur Plattsburgh assez déconcertant pour ces gens venus d'un peu partout.

Des taxis connaissent le manège et les attendent. Les chauffeurs savent que des gens — plus nombreux qu'au cours de l'hiver — débarquent dans leur ville pour se rendre au bout du chemin Roxham et passer au Canada.

«Il y a un autobus qui arrive vers 9 h 30, un autre vers 15 h et l'autre vers 18 h», explique Mark Rabbeu, un chauffeur pour City Taxi, qui les y amène quelques fois par jour depuis environ quatre mois.

La course coûte à peu près 50 $ US, confie-t-il. Pour une quarantaine de kilomètres. Mais certains ont profité de la vulnérabilité ou de l'ignorance de ces passagers pour réclamer jusqu'à 300 $ US pour le trajet.

Le procureur général de l'État de New York a d'ailleurs sévi contre certaines entreprises qui ont exploité «des gens vulnérables» en violant la loi, a-t-il indiqué dans un communiqué en mai. Il a imposé des pénalités aux contrevenants.

Mark Rabbeu dit ne pas avoir d'opinion particulière sur cet afflux de gens qui tentent de passer la frontière. Mon travail est de les amener là où ils veulent, a-t-il expliqué dans son taxi à Plattsburgh.

«C'est bon pour les affaires», concède-t-il, en expliquant que les chauffeurs sont toutefois très occupés en cette période de l'année avec les entreprises de la ville. «On s'occupe de nos gens locaux d'abord.»

Des responsables de City Taxi n'ont pas voulu répondre aux questions de La Presse canadienne. Ils se sont dits inquiets des réactions des autorités et ne veulent pas que leurs chauffeurs aient des ennuis. «On sait que c'est un sujet très sensible chez vous», a dit un homme à l'intérieur des bureaux.

Une autre conductrice de taxi, qui n'a pas voulu être identifiée, dit avoir conduit des gens au bout de Roxham Road à quelques reprises, chaque jour. Elle a dit qu'elle n'allait surtout pas les juger.

«Moi je les comprends de vouloir une vie meilleure. Si c'est là-bas pour eux (le Canada), je les comprends», a dit la jeune chauffeuse pour l'entreprise Wish Transport, alors qu'elle venait de déposer un client à la gare d'autobus.

Mais ceux qui ont emprunté Roxham Road ne vont pas forcément pouvoir rester au Canada. À titre indicatif, 50 pour cent des ressortissants d'Haïti qui ont formulé une demande d'asile en 2016 ont été refusés. C'est la Commission de l'immigration et du statut de réfugié qui décidera de leur sort, après avoir tenu une audience.

Ceux qui tenteront leur chance devront démontrer qu'ils sont des réfugiés au sens des conventions internationales, bref, qu'ils ont fui leur pays pour éviter la guerre, la persécution ou la terreur. L'ONU définit le réfugié comme une personne qui craint avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de ses opinions politiques, de sa nationalité ou de son appartenance à un groupe social en particulier, rapporte le site d'Immigration Canada.

Ceux qui veulent venir au Canada pour y trouver du travail, améliorer leurs conditions de vie et aider leurs proches restés dans leur pays d'origine où sévit la famine et le chômage, risquent fort de ne pas remplir les critères de la loi canadienne. Des exceptions sont toutefois possibles.

Bref, ceux qui ne pourront démontrer leur statut de réfugié devront rentrer chez eux, et s'ils ne le font pas volontairement, ils risquent la déportation.

Le sort de cet homme arrivé au bout de la route lundi matin est également entre les mains de la Commission canadienne.

Vu les pratiques totalitaires du gouvernement de l'Érythrée et les violations des droits de la personne qui ont cours, tel que le rapporte Human Rights Watch, il sera peut-être parmi ceux dont le souhait de rester au Canada sera exaucé.

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