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Laurent Turcot, l’historien populaire

Laurent Turcot est à l’extrême opposé des clichés associés aux historiens...

05/07/2017 10:25 EDT | Actualisé 05/07/2017 10:25 EDT
Julie Artacho

Laurent Turcot est à l'extrême opposé des clichés associés à tort ou à raison aux universitaires qui enseignent l'histoire. Jeune, dynamique, beau gosse, toujours partant pour plonger dans l'arène médiatique et grand partisan de la vulgarisation, le professeur de l'Université du Québec à Trois-Rivières multiplie les projets pour aller à la rencontre du grand public. D'abord en devenant chroniqueur pour la radio de Radio-Canada et pour MaTV. Puis, en publiant trois livres en neuf mois. Portrait d'un historien populaire.

À quoi aspirais-tu en étudiant l'histoire?

Au début du baccalauréat, je m'imaginais devenir enseignant, mais il y a eu un clash en deuxième année. J'ai créé une troupe de théâtre à l'Université Laval et j'ai gagné un prix de mise en scène qui m'a permis de faire un stage d'un mois avec Robert Lepage. J'ai adoré ça, mais pas au point d'en faire une carrière. J'ai compris que j'aimais me donner en représentation, en étant moi-même. J'aime beaucoup être présent dans les médias. C'est un thrill qui m'est nécessaire.

En analysant tes trois derniers livres (Sports et loisirs: une histoire des origines à nos jours, Vivre et survivre à Montréal au 21e siècle, Promenades dans le passé de Montréal), on sent une grande envie de rendre le savoir accessible à tous. Pourquoi est-ce si important pour toi?

Il y a quelques années, j'ai été consultant historique sur le jeu d'Ubisoft Assassin's Creed Unity, qui a été vendu à 12 millions d'exemplaires seulement en France. En comparaison, ma thèse universitaire avait été lue par seulement 15 personnes, avant d'être publiée chez Gallimard. Le contraste m'avait frappé. Au fond de moi, j'adorais l'idée que mes recherches touchent des millions de personnes. Je n'ai pas l'impression de pervertir ma profession en participant à ce genre de projets. Et comme je trouve que les chroniqueurs radio et télé qui parlent d'histoire restent souvent dans l'anecdote, j'ai décidé de me lancer dans les médias.

Dirais-tu que l'histoire a besoin d'être décloisonnée?

Complètement! Les gens adorent l'histoire, mais on leur offre surtout un liquide distillé dont ils se contentent. Pourtant, je pense qu'on peut leur offrir un peu de concentré dans le plaisir. D'un autre côté, quand on fait appel aux spécialistes dans l'espace public, ceux-ci sentent souvent qu'il leur faut plus de temps qu'une chronique pour bien s'expliquer. Mais ce n'est pas comme ça que la game fonctionne! Comment se fait-il qu'ils soient capables de résumer un livre de 600 pages en 200 mots, mais pas de résumer un sujet en quelques minutes en ondes?

Pour les besoins du livre Promenades dans le passé de Montréal, Dino Bumbaru et toi avez fouillé dans les archives de La Presse pour sélectionner des centaines de photos que vous avez contextualisées pour illustrer l'évolution du paysage urbain. Comment te sentais-tu en ayant accès à ces archives bien spéciales?

C'était un privilège! En fouillant là-dedans, on a retrouvé un tas d'informations et découvert certaines photos qui sont de véritables œuvres artistiques, avec une composition d'image hallucinante! On a eu beaucoup de plaisir à choisir des images que certains connaissent et d'autres qui n'ont jamais été publiées. Le livre permet de comprendre comment on est passé d'une ville carrément plate à une ville toute droite, qu'on a tranchée avec des autoroutes et transformée à coups de quartiers rasés et d'immeubles détruits. Ça nous fait réaliser à quel point Montréal est une belle ville, mais qui a parfois manqué de vision.

Tu es né à Québec et tu as fait ta maîtrise et ton doctorat à Paris, avant de déménager à Montréal. Quelles ont été tes premières impressions de la métropole?

Quand j'étais petit, je ne comprenais pas Montréal, avec son caractère plus compact, où on se retrouve les uns sur les autres. À Québec, tout est long et large. Il y a de la place pour tout le monde. Mais, à l'adolescence, j'ai eu besoin d'être stimulé et Montréal répondait à ce besoin. Puis, quand j'ai voulu revenir au Québec, après mes années d'études en Europe, j'essayais de trouver une ville qui ressemblait un peu à Paris. J'avais besoin de l'effervescence des grandes villes internationales. Et Montréal était ce qui s'en rapprochait le plus ici, avec tous ses quartiers, son mélange de langues et de cultures, et son statut de métropole. Je suis tombé amoureux direct.

À l'automne, avec ta femme Stéphanie Neveu, tu as publié Vivre et survivre à Montréal au 21e siècle. Pourquoi ce désir de déconstruire les stéréotypes et de vulgariser les comportements des Montréalais?

Durant un colloque sur l'histoire de la politesse au Québec, je me suis demandé à quoi ressemblerait un livre sur les codes d'aujourd'hui. J'ai commencé à écrire de manière nonchalante un guide sur le sujet au 21e siècle. Puis, j'ai continué à travailler là-dessus avec ma femme, qui est un pur produit montréalais : elle est née dans Villeray, tous ses appartements s'y trouvaient et on vient d'acheter là-bas. Tous les deux, on a constaté les clashs avec la ville de Québec et la singularité de Montréal. On a voulu faire un arrêt sur image des codes sociaux en 2016. Ceux que tout le monde semble connaître, mais qui ne sont écrits nulle part, et qui peuvent être difficiles à saisir pour les immigrants.

Est-ce que ta vision de Montréal a changé en travaillant sur ces deux livres?

Je ne vois plus du tout la même ville! Je vois les strates de son histoire avant tout. Mon regard devient plus profond, plus riche, plus admiratif. Parce que nous avons été colonisés, ici, on a l'impression que notre histoire est peu glorieuse. Pourtant, elle est puissante. Nous sommes un peuple avec des caractéristiques sociales très fortes. On n'a pas à rougir de qui on est.

Quels sont tes prochains projets de livre?

J'en prépare un sur l'histoire culturelle et des sensibilités, et un autre sur la mort de la société des loisirs.

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