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Les Canadiens champions des séjours illégaux aux États-Unis

Permis de séjour périmé? Pas grave!

03/07/2017 07:51 EDT | Actualisé 03/07/2017 07:53 EDT
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Si, aux États-Unis, les sans-papiers viennent majoritairement du Mexique, les Canadiens, eux, dominent le palmarès des visiteurs qui s'incrustent après l'expiration de leur permis de séjour, rapportent les autorités américaines.

Un texte de Sophie-Hélène Lebeuf

Les États-Unis ont vu déferler plus de 50 millions de visiteurs qui sont entrés par air et par mer au cours du dernier exercice financier, période de référence utilisée par le département de la Sécurité intérieure (DHS). Quelque 629 000 d'entre eux n'avaient toujours pas plié bagage lorsqu'il a pris fin, le 30 septembre 2016, indique un bilan partiel du DHS publié le mois dernier.

Un visiteur déliquant sur cinq était canadien.

Un peu plus de 1,3 % des 120 000 Canadiens comptabilisés dans le rapport ont fait fi d'un permis de séjour périmé - un taux légèrement supérieur à la moyenne de 1,25 %.

Ni les autorités canadiennes ni celles des États-Unis n'ont répondu à nos demandes pour savoir si elles considèrent la situation problématique.

Des voyageurs peu au fait des règles

« Je soupçonne qu'il s'agisse en majorité de Canadiens, probablement plus âgés, qui passent l'hiver en Floride, en Arizona ou dans d'autres États où il fait chaud, et qui restent plus longtemps qu'ils le devraient », lance Ira Mehlman, directeur des médias de la Federation for American Immigration Reform (FAIR), un organisme qui vise à restreindre l'immigration.

Tout le monde, peu importe sa nationalité, peu importe qu'il fasse froid en Alberta en janvier, doit respecter les conditions d'entrée aux États-Unis.Ira Mehlman, directeur des médias de la Federation for American Immigration Reform

« La plupart n'entendent sans doute pas rester toujours ici, mais ça importe peu. Vous ne pouvez pas avoir des règles distinctes pour les Canadiens », tranche-t-il.

L'avocate spécialisée en immigration Marcelle Poirier, qui a des bureaux en Floride et à Montréal, estime aussi que les touristes hivernants (snowbirds) comptent pour une large part des Canadiens qui prolongent illégalement leur séjour.

Si d'autres catégories de visiteurs peuvent rester plus longtemps, les touristes peuvent habituellement résider aux États-Unis pour un total cumulatif de six mois sur une période d'un an.

Plusieurs touristes dépassent les 180 jours sans le savoir parce qu'ils font mal leurs calculs.Marcelle Poirier, avocate spécialisée en immigration

Ils croient à tort que le compteur retombe à zéro le 1er janvier, mais l'année prise en compte n'est pas l'année civile. C'est plutôt une année « flottante » qui dépend de la date d'entrée de chaque voyageur, explique Me Poirier.

Les voyageurs d'affaires sont aussi à risque, ajoute l'avocate : « Ils voyagent beaucoup pour de courtes durées. Ils entrent aux États-Unis et en sortent sans faire attention au nombre total de jours qu'ils y passent. »

Une réalité difficile à évaluer

Selon Me Poirier, le nombre de Canadiens qui ne prennent pas le chemin du retour quand devrait sonner l'heure du départ est sous-évalué.

Il faut dire que le rapport du DHS n'offre qu'un portrait partiel : son analyse porte sur 96 % des sorties par avion et par navire et ne comptabilise pas celles par voie terrestre. Or, les Canadiens sont plus nombreux à franchir la frontière en voiture.

Robert Warren, collaborateur émérite au Center for Migration Studies (CMS), un organisme non partisan de New York, se montre pour sa part sceptique devant les évaluations officielles.

C'est très improbable, pour ne pas dire presque impossible, qu'un nombre aussi élevé de Canadiens dépassent la durée de séjour autorisée.Robert Warren, collaborateur émérite au Center for Migration Studies de New York

« Le département de la Sécurité intérieure a une bonne idée du nombre de visiteurs qui arrivent, mais pour plusieurs pays (dont le Canada), il est incapable de vérifier s'ils sont partis. Certains arrivent par avion et repartent en auto avec quelqu'un d'autre », illustre-t-il, soulignant « le flot important de Canadiens qui vont et viennent ».

Le nombre de visiteurs canadiens délinquants ne dépasse pas 20 000, évalue-t-il.

Un chien de garde gouvernemental relève que les listes de passagers des compagnies aériennes et des navires, sur lesquelles s'appuient les autorités, comportent des inexactitudes. Le département de la Sécurité intérieure reconnaît en outre que certains visiteurs ont déjà quitté les États-Unis ou régularisé leur statut après le 30 septembre 2016.

Le risque d'être déporté

Me Poirier compte au moins une vingtaine de clients qui se font arrêter chaque année - « toujours en janvier ou février » - en raison d'un permis de séjour expiré. Les visiteurs pris en flagrant délit sont déportés.

« C'est arrivé que des policiers contrôlent les plaques d'immatriculation du Québec dans les stationnements du Walmart ou du Home Depot pour voir si ces voyageurs dépassaient le nombre de jours, mentionne-t-elle. « Mais c'est rare. La majorité du temps, ils se font prendre à cause d'un accident de voiture ou d'un contrôle routier aléatoire. »

Si leur permis de séjour est échu depuis plus de 180 jours, ils seront bannis des États-Unis pendant trois ans. S'il l'est depuis moins longtemps, ils devront seulement patienter six mois avant de revenir, dit l'avocate.

Quand les visiteurs restent pour de longues périodes, je leur conseille de voyager avec des preuves de résidence avec eux. Ça les protège.Marcelle Poirier, avocate spécialisée en immigration

Il peut s'agir d'un titre de propriété ou d'un bail, d'un compte de téléphone, d'un compte d'électricité ou d'un relevé de taxes foncières, énumère-t-elle. Les voyageurs devraient aussi pouvoir démontrer qu'ils sont retraités ou qu'ils ont un travail au Canada.

« En cas de contrôle, ils peuvent au moins prouver qu'ils ne sont pas des résidents illégaux aux États-Unis, et ça aide », poursuit l'avocate.

« De toute évidence, la vaste majorité des Canadiens qui restent après l'expiration de leur permis de séjour ne posent aucune menace, convient le directeur des médias du FAIR, Ira Mehlman. Mais ça ne prend qu'une poignée de personnes qui abusent des privilèges pour causer beaucoup de tort. Il peut potentiellement y avoir parmi eux des terroristes et des criminels. »

Sans oublier, ajoute-t-il, que certains peuvent occuper des emplois au détriment des travailleurs américains.

Comme d'autres étrangers qui restent illégalement aux États-Unis, ces personnes peuvent prolonger leur séjour parce qu'elles ont de la famille ou qu'elles veulent trouver un emploi, confirme Randy Capps, directeur de recherche au Migration Policy Institute (MPI), un groupe de réflexion basé à Washington D.C.

De visiteur délinquant à immigrant illégal?

Difficile de dire dans quelles proportions ces visiteurs canadiens peu pressés de quitter le territoire américain viendront grossir les rangs des immigrants illégaux, puisqu'aucun suivi n'a été fait à long terme, indique l'expert du MPI.

« Pour eux, l'incitation à rester illégalement aux États-Unis de façon permanente est moins grande », dit-il, évoquant la facilité avec laquelle ils peuvent revenir sur le territoire.

Le MPI évalue à 20 000 le nombre de Canadiens qui s'établissent illégalement aux États-Unis.

Le Center for Migration Studies estime quant à lui qu'il y en a 39 000, très loin derrière les Mexicains, qui représentent plus de la moitié des quelque 11 millions d'immigrants clandestins.

Avec 0,3 % des immigrants illégaux présents aux États-Unis, le Canada se classe au 22e rang. Plus du tiers sont en Californie, à New York et en Floride, signale Robert Warren.

Les Canadiens sous le radar

« Le débat sur l'immigration porte essentiellement sur les immigrants latino-américains, qui sont majoritaires, et depuis plus récemment sur un deuxième groupe, plus restreint, mais controversé : les réfugiés qui viennent d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie du Sud-Est », explique Randy Capps.

Les Canadiens « se fondent dans la majorité blanche », fait-il remarquer. Ils passent d'autant plus inaperçus, ajoute-t-il, qu'ils sont généralement plus éduqués que d'autres clandestins, et donc « moins susceptibles de travailler dans des industries comme l'agriculture et la construction ».

Prioritaire pour le président Donald Trump, la lutte contre l'immigration illégale pourrait cependant exercer sur eux une certaine pression, estime Robert Warren.

Rien n'indique toutefois qu'ils sont devenus une « cible significative », spécifie Randy Capps.

Pendant les 100 premiers jours de l'administration Trump, le Service de l'immigration et des douanes n'a même pas arrêté 100 Canadiens, alors que les arrestations de Mexicains, de Guatémaltèques, de Honduriens et de Salvadoriens se sont comptées au total par dizaines de milliers.Randy Capps, directeur de recherche au Migration Policy Institute

Mais la prudence reste de mise, même chez les simples voyageurs, avertit Marcelle Poirier. « Depuis l'arrivée de l'administration Trump, les douaniers font beaucoup plus attention. Ils posent plus de questions », signale-t-elle.

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