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Trafic d'organes en Chine: des survivantes interpellent le gouvernement Trudeau

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Quatre manifestants recréent une scène de meurtre à l'endroit d'un fidèle de Falun Gong. (PATRICK LIN/AFP/Getty Images) | PATRICK LIN via Getty Images
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OTTAWA – Des survivantes des camps de travaux forcés en Chine, qui auraient été emprisonnés pour le trafic d’organes, espèrent que le gouvernement canadien agira pour mettre fin à ce fléau qui tuerait des dizaines de milliers de Chinois dans le plus grand secret chaque année.

Cindy Song avait 26 ans en 2001 lorsqu’elle a été arrêtée, puis envoyée dans un camp de travail forcé comme « prisonnière de conscience » pour trois ans dans la ville de Zibo, dans l’est de la Chine. Son crime? Elle suivait les enseignements du falun gong, une pratique spirituelle basée sur la médecine traditionnelle chinoise.

Le Parti communiste chinois persécute depuis près de 18 ans ceux qui pratiquent le falun gong, et nombreux sont ceux qui disparaissent de façon mystérieuse après leur arrestation.

Les journées de Mme Song au camp commençaient à 6h et se terminaient vers 23h, parfois minuit. Ses temps de repas étaient limités à cinq minutes et elle devait demander la permission pour aller à la salle de bains. Les prisonniers n’avaient pas le droit de parler entre eux.

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Cindy Song, 42 ans, a survécu à trois années passées dans les camps de travail. (Photo: Courtoisie)

« Mais ce temps-là [passé à travailler] était considéré comme plutôt paisible, décrit-elle, en comparaison avec les séances de torture dont elle a été victime. Toutes les formes de violence étaient tolérées. La mort était tolérée. »

Quand elle ne travaillait pas 18 ou 19 heures par jour, c’est que Mme Song était placée en isolement, battue par ses tortionnaires, soumise à des séances de lavage de cerveau ou encore privée de sommeil pour des jours à la fois. Une fois, elle a été obligée de se tenir debout sur ses pieds pendant neuf jours et neuf nuits.

Les prisonniers comme elle étaient également obligés de se soumettre à des tests médicaux. Avant son arrivée au camp de travail, un médecin a forcé Mme Song à fournir un prélèvement de sang, un échantillon d’urine et à passer une radiographie.

Rendue là-bas, elle a dû apposer les empreintes digitales de ses mains sur un formulaire pour consentir à donner ses organes. De temps à autre, ses gardiens de prison disaient qu’ils avaient des « quotas » à remplir ou encore menaçaient de l’envoyer dans une « prison spéciale » dont elle ne reviendrait pas.

Dévoilé au grand jour en 2006

L’une des premières personnes à admettre que des prisonniers politiques étaient tués pour en prélever des organes est l’ex-épouse d’un chirurgien qui opérait dans un camp de concentration à Sujiatun, dans le nord-est de la Chine. Elle a révélé ces atrocités au grand jour en mars 2006 sous le couvert de l’anonymat.

Son mari lui avait confié qu’il retirait les cornées de prisonniers qui pratiquaient le falun gong, dont certains étaient encore vivants. L’hôpital où il travaillait retirait également des foies, des reins et de la peau, avant de jeter les corps dans un incinérateur pour dissimuler les preuves.

Jing Tian, qui a été détenue et envoyée dans des camps de travail forcé à plusieurs reprises entre 1999 et 2003, dit que c’est à ce moment-là qu’elle a compris pourquoi elle a été examinée aussi souvent lors de son temps en détention. « J’étais sous le choc. Je ne pouvais pas y croire », a-t-elle dit par le biais d’une interprète.

«Il n’y a pas de loi qui empêche un Canadien d’aller à l’étranger afin de recevoir un organe issu de l’exploitation»
— Garnett Genuis, député conservateur

Elle aussi a été victime d’atroces souffrances. Dans son temps passé en détention, elle a été attachée sur un arbre à peine habillée en plein hiver ou encore suspendue au-dessus d’un four à briques. Elle a vu certains prisonniers se faire battre à mort.

En replongeant dans ses douloureux souvenirs, Mme Jing se souvient que des médecins lui prélevaient de larges quantités de sang – assez pour remplir huit éprouvettes – et qu’elle avait dû répondre à certaines questions sur ses relations avec sa famille ou ses anciens collègues.

« Parce que je vivais dans une grande ville, parce que j’avais plusieurs connaissances, parce que j’étais proche de ma famille, ils ne feraient rien. Mais ils continuaient tout de même de mener des tests sur une base régulière. »

D’autres prisonniers n’ont pas eu sa chance. Certains arrivaient au beau milieu de la nuit étaient disparus avant l’aube, raconte-t-elle.

Un projet de loi à Ottawa

Le sujet du trafic d’organes revient dans l’actualité, alors que le député conservateur Garnett Genuis tentera de raviver le projet de loi C-561 de l’ancien ministre libéral Irwin Cotler. Son projet de loi ne s'était rendu qu'en première lecture à la Chambre des communes en 2013.

C-561 imposerait des sanctions pénales aux personnes qui participent au trafic d’organes, au Canada ou à l’étranger, acquis à la suite d’une transaction financière ou sans le consentement du donneur.

« Ici, au Canada, nous avons un vide juridique qui doit être réglé, a fait valoir M. Genuis dans un discours cette semaine. Il n’y a pas de loi qui empêche un Canadien d’aller à l’étranger afin de recevoir un organe issu de l’exploitation. »

« Soutenir le trafic d’organes est un crime contre l’humanité selon les lois internationales, alors ce devrait être un crime ici, au Canada, également. »

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David Kilgour dénonce le trafic d'organes en Chine depuis plus de 10 ans. (Photo: Getty Images)

L’ancien député fédéral David Kilgour et l’avocat des droits de la personne David Matas ont co-écrit un rapport publié en 2006, qui a permis de faire la lumière sur l’étendue du trafic d’organes des prisonniers politiques en Chine. Leur rapport a été considéré « extrémiste » et a été banni en Chine et en Russie.

Les deux hommes ainsi que le journaliste Ethan Guttmann ont répété l’exercice dix ans plus tard, en 2016, en produisant un volumineux rapport de 798 pages cette fois-ci dans lequel ils estiment que le régime communiste chinois aurait orchestré jusqu’à 1,5 million greffes d’organes de 2000 à 2015.

La Chine estime plutôt qu’environ 10 000 greffes ont été menées chaque année et que les organes prélevés de prisonniers ont été pris avec leur consentement au préalable.

Le Canada doit garder les yeux «grands ouverts»

Alors que le gouvernement Trudeau veut resserrer les liens avec la Chine, M. Kilgour croit que le Canada doit garder les yeux « grands ouverts » au plan des droits humains et se tenir debout pour les « valeurs canadiennes ».

« Des gens ont peur que ce projet de loi [C-561] ne passe pas, parce que cela offenserait la Chine. Mais comment est-ce que ça pourrait les offenser s’ils disent qu’ils ne font pas ce genre de chose? » ironise-t-il.

Les séances de torture de Cindy Song ont pris fin quelques mois avant qu’elle soit libérée à l’automne 2004. Son père talonnait les responsables de l’établissement à tous les jours afin qu’elle soit relâchée du camp de travail.

«C’est un génocide des temps modernes. La façon dont on réagit fait appel à notre humanité et notre sens moral»
— Cindy Song, survivante des camps

Avec le recul, Mme Song considère que la mobilisation entourant son emprisonnement lui a sauvé la vie. « Je crois que sans l’aide de mes parents, je serais "disparue" », explique la femme âgée maintenant de 42 ans.

Jing Tian, de son côté, a entrepris de nombreuses grèves de la faim pour protester contre ses conditions de détention. Elle a été relâchée pour de bon après 50 jours sans manger de nourriture, puisqu’elle était sur le bord de la mort.

La femme de 47 ans croit que les autorités l’ont envoyée chez elle parce qu’ils voulaient éviter toute la mauvaise publicité qui aurait entouré son décès. De toute façon, ils n’auraient pas pu prendre des organes en mauvais état après une telle famine, dit-elle.

Une nouvelle vie au Canada

Les deux femmes ont depuis emménagé au Canada et vivent des vies relativement paisibles. Mme Song a fait des études en droit et aspire à devenir avocate. Mme Jing aime jardiner et sillonne les sites de touristes à Vancouver pour dénoncer les actes du régime chinois.

« C’est important d'informer les gens sur ce qui se passe en Chine. Au Canada, c’est dur d’imaginer que des choses comme cela se passent à travers le monde. Mais elles se passent réellement », explique Mme Song.

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De gauche à droite: Jing Tian, sa mère Chen Jun et sa soeur Jing Cai lors de temps plus heureux. (Photo: Courtoisie)

Elle espère que le gouvernement Trudeau aura cette arrière-pensée lorsqu’il négociera avec la Chine un traité de libre-échange, par exemple. « Lorsqu’on fait des affaires, il faut bien connaître son partenaire, dit-elle. S’il commet des meurtres de masse, allez-vous quand même faire affaire avec lui? »

« C’est un génocide des temps modernes. Ça se passe en ce moment. La façon dont on réagit fait appel à notre humanité et notre sens moral. »

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