POLITIQUE

L'université, terreau fertile pour les violences sexuelles (VIDÉO)

16/01/2017 12:11 EST | Actualisé 17/01/2017 07:31 EST

Plus d'une personne sur trois travaillant ou étudiant dans les universités québécoises a déjà subi une forme de violence sexuelle, conclut l'enquête ESSIMU (Enquête Sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire), dont les résultats seront publiés aujourd'hui.

Réalisée auprès de 9284 personnes de six universités, cette étude, dirigée par la professeure de sexologie Manon Bergeron de l’Université du Québec révèle que 36,9 % des répondants évoluant dans ce milieu ont été victimes d'une forme ou une autre de violence sexuelle. Autre constat troublant : 9 victimes sur 10 ne portent pas plainte contre leur agresseur.

Trois grandes catégories de violence sexuelle sont prises en compte par cette étude, entreprise en 2014 : le harcèlement sexuel, les comportements sexuels non désirés, qu'ils soient verbaux ou non (incluant l'agression sexuelle ou le viol), ou la coercition sexuelle (chantage ou menaces proférées pour obtenir des faveurs sexuelles).

« C’est principalement les étudiantes qui sont victimes, principalement les jeunes étudiantes du premier cycle », précise Mme Bergeron dans une entrevue accordée à Radio-Canada. « Elles sont majoritairement commises par d’autres étudiants, principalement des hommes de façon très majoritaires. C’est le pattern qu’on peut voir. »

« Bien sûr, ça se fait dans des contextes festifs, des contextes de party fin de session, mais ça se fait aussi au quotidien, donc à l’intérieur des activités d’enseignement et de recherche qu’on fait à l’université », ajoute-t-elle, Cela peut aussi se produire à l'extérieur des murs d'une institution universitaire, par exemple lors d'un congrès.

En entrevue à Radio-Canada, Mme Bergeron souligne en outre que le quart des personnes qui rapportent avoir subi une forme ou une autre de violence sexuelle disent que cela s'est produit au cours au cours de la dernière année. « C’est fréquent, et c’est répété », résume-t-elle.

«Ce ne sont pas des gestes qui remontent à plusieurs années, c’est encore quelque chose qui est très actuel, malheureusement.» ― Manon Bergeron

La chercheuse souligne en outre que plus de 41 % des répondants disent avoir subi plus d’une forme de violence sexuelle. « Elles ont vécu du harcèlement et aussi de la coercition », par exemple. « Toutes les combinaisons sont possibles. »

Mme Bergeron indique aussi qu'il est « décourageant » de constater que certains mythes ont la vie dure, dont celui voulant que les femmes qui s'habillent de façon sexy courent après les problèmes. Il importe de « briser ces mythes », dit la chercheuse, puisqu'elles incitent les victimes à « garder encore plus le silence, à avoir peur des réactions qui sont blâmantes, jugeantes ou culpabilisantes ».

La dynamique « particulière » des milieux universitaires

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L'Université du Québec à Montréal.


À l'instar de Mme Bergeron, Sandrine Ricci, une doctorante en sociologie qui a aussi participé à l’étude, dit ne pas être étonnée par ces résultats, qui correspondent à ceux d'autres études du genre effectuées ailleurs au Canada ou aux États-Unis. Ils n’en sont pas moins « vraiment problématiques ».

«La violence sexuelle, elle, frappe tous les secteurs de la vie sociale, toutes les sphères d’activité : je ne vois pas pourquoi l’université y échapperait.» ― Sandrine Ricci

Mme Ricci soutient toutefois qu’il y a des « dynamiques particulières » dans les milieux universitaires qui ne peuvent être passées sous silence. « Il y a quand même ce qu’on appelle avec beaucoup d’à-propos la culture du viol, une espèce de façon de penser que les femmes en particulier sont à la disposition » des hommes, dit-elle.

« Il y a des rapports de pouvoir comme ça qui marquent le social et qui sont basés sur une sorte de subordination, ou un sentiment de domination d’un côté. L’université n’échappe pas à ces rapports de pouvoir », souligne-t-elle.

Mme Bergeron, qui n'est pas plus étonnée que sa collègue des résultats obtenus, souligne que l'étude prouve que les statistiques sur les dénonciations rapportées par les universités sont un piètre indicateur du phénomène. « Les statistiques officielles, on ne peut pas s’y fier. Ça ne reflète pas du tout l’ampleur du problème », assène-t-elle.

Selon Mme Ricci, le faible taux de dénonciation des agressions auprès des instances universitaire est « très troublant », mais n'en est pas moins similaire à celui rapporté par les Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel. Ces derniers estiment aussi que moins de 10 % des femmes rapportent leur agression à la police.

« Il faut se demander pourquoi ces personnes-là, elles ne dévoilent [leur agression] à personne et certainement pas aux instances institutionnelles », souligne-t-elle. « Nos données révèlent quand même qu’il y a une sorte de sentiment de méfiance qui, là encore, n’est pas très surprenant. »

« La culture du viol, c’est aussi une culture de l’impunité. C’est une culture qui tend à culpabiliser les victimes et à déresponsabiliser les agresseurs », poursuit Mme Ricci. « Si on veut que ça change, il faut que les institutions mettent en place toute une série de mécanismes permettant aux victimes et aux témoins de porter plainte ou de signaler un évènement de différentes manières, incluant les signalements anonymes. Il y a plusieurs universités qui ont déjà entrepris de la faire. »

Aux institutions d'agir, disent les chercheuses

Armées de ces résultats, Mmes Bergeron et Ricci déclarent toutes deux que l’étude doit entraîner une prise de conscience et un passage à l’action pour les universités et le gouvernement du Québec.

Les chercheuses formulent ainsi 15 recommandations à ce sujet, dont celle d’adopter une loi-cadre obligeant les institutions à mettre en place des politiques de « tolérance zéro ».

Elles préconisent également la mise en œuvre de campagnes de sensibilisation et de prévention pour l’ensemble de la population universitaire et l’ajout de ressources dédiées dans les universités.

« Les victimes, quand elles se retrouvent dans ces situations, ne savent pas à qui s’adresser et ne savent pas non plus quels sont leurs recours », explique Mme Bergeron. « Donc pour nous, c’est incontournable qu’il y ait des ressources spécialisées dans toutes les universités. »

«On va s’assurer que ce ne soit pas tabletté. Pour nous, le lancement du rapport ce n’est pas une fin en soi; c’est une étape de plus pour mobiliser la communauté universitaire et politicienne autour de la question.» ― Manon Bergeron

« L’étude a permis de dresser un portrait de la situation. Maintenant, c’est le temps de passer à l’action. Et bien sûr, le nerf de la guerre sera sans doute les ressources » humaines et financières, affirme Mme Bergeron. « Donc, on souhaite que le gouvernement aille dans ce sens-là. »

« On souhaite vraiment que le rapport soit un outil de réflexion, un outil de sensibilisation qui va venir compléter la consultation de la ministre » responsable de l'Enseignement supérieur, Hélène David. Cette dernière a annoncé en octobre qu'elle voulait adopter une politique-cadre ou un projet de loi destiné à uniformiser l'encadrement prévu pour prévenir les violences sexuelles au cégep et à l'université.

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