POLITIQUE

Le manque d'acceptabilité sociale aura-t-il raison d'Énergie Est?

30/11/2016 08:56 EST | Actualisé 30/11/2016 09:50 EST

OTTAWA – L’approbation du projet Trans Mountain, en Colombie-Britannique, par le gouvernement fédéral fait craindre le pire aux opposants d’Énergie Est au Québec. Le premier ministre Justin Trudeau serait-il prêt à se mettre à dos sa circonscription de Papineau?

« Le projet Énergie Est, comme d’autres projets, dans les conditions actuelles, n’aura jamais l’approbation de la communauté. » Le chef libéral a prononcé ces mots en entrevue avec Le Devoir en juillet 2015, moins d’un mois avant le déclenchement de la campagne électorale.

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Justin Trudeau après l'annonce sur les pipelines, le 29 nov. 2016. (Photo : Reuters)

S’il prédisait que le pipeline de TransCanada ne passerait jamais le test de l’acceptabilité sociale et pourrait donc ne jamais voir le jour, Trudeau n’a pas complètement fermé la porte au projet. « Mais ce n’est pas à moi de décider. Ce n’est pas au gouvernement du Canada de décider quel projet est bon et quel projet est mauvais », disait-il.

Or, après plus d’un an au pouvoir, son gouvernement vient de donner son feu vert à la proposition de Kinder Morgan de tripler la capacité de l’oléoduc de 300 000 à 890 000 barils de pétrole par jour des environs d’Edmonton, en Alberta, jusqu’à Burnaby, en Colombie-Britannique – à 157 conditions.

Quelques heures après l’annonce, des manifestants étaient déjà dans les rues de Vancouver pour dénoncer cette décision. Certains politiciens, comme la chef du Parti vert du Canada Elizabeth May, ont laissé entendre qu’ils étaient prêts à aller en prison pour bloquer le projet Trans Mountain.

« Et je pense que je ne suis pas la seule, a-t-elle dit. Je pense que je partagerais ma cellule avec le maire de Vancouver, le maire de Victoria, le maire de Burnaby et les chefs des Premières Nations. »

Dans une déclaration, le maire de Vancouver, Gregor Robertson, s’est dit « profondément déçu » avec cette décision. « Ce projet a été approuvé sous un processus règlementaire défectueux et biaisé de l’ère Harper qui a fermé la porte aux intervenants locaux et a ignoré les changements climatiques et les inquiétudes des Premières Nations. »

Le maire Coderre toujours contre Énergie Est

Le maire de Montréal, Denis Coderre, qui a partagé la vidéo du maire Robertson sur Twitter, a affirmé mercredi matin être « tout à fait solidaire de [s]on collègue de Vancouver sur la question des pipelines ».

Coderre avait causé toute une commotion quand il avait déclaré, au nom des 82 villes de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), son opposition à Énergie Est. Maintenant que le gouvernement a approuvé le projet de Kinder Morgan, le maire ne voit pas la « pertinence » de celui de TransCanada.

« Je dois vous avouer qu’avec cette décision, je me pose encore plus de questions sur la pertinence d’Énergie Est, a-t-il dit. C’est sûr que nous, on va garder le cap. La CMM est contre ce projet, d’autant plus qu’on n’a pas eu de réponses à nos questions depuis le début de toute façon. »

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Denis Coderre pense qu'Énergie Est ne serait pas pertinent. (Photo : Getty Images)

Mais Michel A. Bouchard, chercheur senior associé du Centre McGill-PNUE sur les évaluations environnementales, ne partage pas la même candeur que le maire Coderre. À son avis, le gouvernement Trudeau pourrait réserver le même sort aux Montréalais qu’aux Vancouvérois.

« Ça regarde mal pour Énergie Est, lance l’expert. Pourquoi est-ce qu’on refuserait Énergie Est sur la base de l’opposition de la communauté urbaine de Montréal et du gouvernement du Québec, alors qu’on a accepté Trans Mountain en ne tenant pas compte de l’opposition de la ville de Vancouver et du gouvernement de la Colombie-Britannique? »

« Dans le fond, [Trudeau] a passé par-dessus l’opposition de la ville de Vancouver, l’opposition des groupes autochtones, l’opposition du gouvernement de la Colombie-Britannique, bref, la question de l’acceptabilité sociale ne semble pas être un critère dans sa décision. »

Si Trudeau venait à s’opposer à Énergie Est, cela démontrerait un « traitement politique […] complètement inégal » entre l’opposition manifestée en Colombie-Britannique et au Québec, prévoit l’expert.

Des décisions « dans l’intérêt du pays »

En fait, les mots « acceptabilité sociale » n’ont pas été prononcés par le premier ministre lors de sa conférence de presse. Questionné sur ce thème, il a reconnu qu’il sera « très rare, sinon impossible d’avoir l’unanimité » sur toutes les décisions.

« Nous devons prendre les bonnes décisions dans l’intérêt du pays, de tous les Canadiens en acceptant qu’il va y avoir des personnes qui ne vont pas être d’accord avec nous », a indiqué Justin Trudeau.

Sur le cas spécifique d’Énergie Est, il a répondu qu’il respectait « énormément » les opinions divergentes, mais qu’il allait adopter la même attitude que pour les projets Trans Mountain, approuvé par son cabinet, et Northern Gateway, qui a été rejeté.

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Une manifestante proteste contre le projet Trans Mountain à Vancouver. (Photo : Getty Images)

« Comme nous avons fait pour ces projets-ci nous allons écouter ces préoccupations et nous allons faire tout ce qu’on peut pour répondre à ces préoccupations et démontrer qu’on est très conscient qu’il faut protéger l’environnement tout en créant des opportunités économiques. »

« C’est le discours qu’on entendrait de quelqu’un qui porte une fleur sur l’oreille à la fin [de son parcours à l’école] secondaire », réagit Michel A. Bouchard, du Centre McGill-PNUE sur les évaluations environnementales.

L’expert en environnement maintient que le discours de Trudeau – qui veut atteindre les cibles de l’accord de Paris tout en approuvant des projets énergétiques pour générer des revenus – est « presque une utopie ».

« Sur toute la ligne, il parle des deux côtés de la bouche. Là où c’est problématique, c’est qu’il se ment lui-même en essayant de faire croire que c’est possible de lutter contre les changements climatiques et d’ajouter des infrastructures comme ça », renchérit Patrick Bonin, porte-parole de Greenpeace Canada.

Les sièges des députés libéraux en jeu

Les audiences sur Énergie Est de l’Office national de l’énergie (ONÉ) à Montréal ont été suspendues en août après des manifestations et le départ précipité du maire Coderre. Par la suite, trois commissaires qui avaient suscité la controverse se sont récusés.

Le Devoir rapporte que David Hamilton, qui présidait le comité qui a recommandé l’approbation de Trans Mountain au gouvernement fédéral, agira comme président par intérim pour le projet de TransCanada. Il sera chargé de nommer les nouveaux membres du comité.

Plusieurs groupes environnementaux, dont Greenpeace, veulent que l’ONÉ reprenne tout le processus d’évaluation à partir du début. Pour sa part, TransCanada est contre des délais supplémentaires. La décision devrait être prise en 2018.

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La lune de miel avec Ottawa est terminée, dit Greenpeace. (Photo : PC)

Patrick Bonin prévoit que la décision finale du fédéral sur Énergie Est pourrait avoir des conséquences sur les prochaines élections. Déjà, certains députés libéraux de la Colombie-Britannique craignent pour leur siège en raison du projet de Kinder Morgan.

« La lune de miel du gouvernement Trudeau du point de vue environnemental est clairement terminée. On sait maintenant où il loge par rapport à la lutte contre les changements climatiques et je doute qu’il puisse remonter la pente. »

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