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Les djihadistes doivent être traités en militants politiques, dit Olivier Roy

16/11/2016 06:26 EST | Actualisé 16/11/2016 06:33 EST
YouTube via Radio-Canada

À contre-courant de l'analyse selon laquelle les éléments de l'État islamique, biberonnés au rigorisme religieux, nourrissent l'ambition d'édifier un califat, le politologue français Olivier Roy estime que ses combattants, souvent ignorants en matière d'islam, n'ont aucune géostratégie et sont mus par le seul désir de mourir.

Un texte de Ahmed Kouaou

Dans son nouvel essai, Le djihad et la mort, paru mardi au Canada, le spécialiste de l’islam et directeur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) explique que la fascination pour la mort, nourrie par un nihilisme générationnel, est au cœur de la démarche de Daech.

« J’ai pris, en gros, tous les terroristes qui ont agi sur l’espace franco-belge depuis 20 ans, depuis 1995, et il y a un fait qui est frappant : tous meurent. Soit ils se font sauter, soit ils attendent que la police vienne les tuer, il n’y pas de plan B, ils n’essayent pas de s’enfuir. Donc ma conclusion, c’est que le projet de la mort est précisément au cœur de leur projet individuel. C’est ça qu’ils cherchent d’emblée, cette radicalité absolue », explique le chercheur en entrevue à l’émission Médium large.

S’il leur concède une relative religiosité au moment de passer à l’acte, Olivier Roy constate qu’aucun de ces terroristes « ne s’intéresse à créer une future société islamique qui serait juste. Quand ils vont en Syrie pour faire le djihad, ils se tuent là-bas. Aucun d’entre eux ne participe par exemple à la construction d’usines, d’hôpitaux, d’écoles, etc. Ils s’en fichent complètement. Ce qu’ils cherchent, ce n’est pas la justice sur Terre, ce qu’ils cherchent, c’est passer le plus vite possible au paradis. C’est ça que j’appelle le nihilisme ».

Ce ne sont pas des utopistes, contrairement à ce que beaucoup de gens croient. Ils voient dans Daech - dans le fond, ce qui est un élément essentiel de Daech – sa dimension apocalyptique. - Olivier Roy

Qu’est-ce qui pousse donc ces jeunes à se bousculer au portillon de la mort? Le politologue ne s'accommode pas de la seule réponse renvoyant aux frustrations socio-économiques de ces candidats à la mort. Il relativise, ce faisant, l’explication sociale qui consiste à dire que l’exclusion est un terreau fertile pour la radicalisation.

« Ce ne sont pas forcément des chômeurs qui ont été victimes de racisme, qui ne trouvent pas de travail, qui se révoltent. 25 % des terroristes djihadistes sont des convertis et ceux-là viennent plutôt des classes moyennes, de l’ouest de la France par exemple, pas du tout des quartiers dits difficiles », précise l’essayiste.

Il ajoute que « beaucoup de ces jeunes ont eu des parcours relativement intégrés. Les frères Abdesslam, à Molenbeek, à Bruxelles, ils avaient un bistro où ils vendaient de l’alcool sur le comptoir et du haschisch sous le comptoir. Ce n’était pas du tout des paumés ni des chômeurs ».

Ils [les djihadistes] jouissent de faire peur à l’autre, ils jouissent de tuer, ils jouissent d’être soudainement des super héros. Je crois que c’est cette fascination pour cette image du super héros, qui est aussi celle des jeux vidéos, qui est une des motivations clés de leur radicalisation. - Olivier Roy

« Daech maîtrise parfaitement la culture jeune d’aujourd’hui, la culture de l’audiovisuel en particulier, les clichés, les références, etc. Daech joue sur l’esthétique de la cruauté, ce qui est tout à fait différent d’Al-Qaïda. […] On constate que cette esthétique de la cruauté, de la mort, ça résonne chez beaucoup de jeunes, qui trouveront ce même type de fascination ailleurs, comme dans le satanisme. Daech met le doigt sur une crise existentielle d’une partie de la jeunesse, quelles que soient ses origines », analyse Olivier Roy.

Les terroristes ne sont pas les marginaux qu'on pense

Il prend le soin aussi de souligner que ceux qui grossissent les rangs ne ressemblent nullement aux clichés de jeunes banlieusards qui ont trouvé dans la religion un refuge identitaire et contestataire.

« Les jeunes terroristes d’aujourd’hui, pour la plupart d’entre eux, ne sont pas intégrés dans la vie communautaire musulmane. Ce ne sont pas des piliers de mosquées, ils ne font pas partie d’associations de charité, ils ne font pas partie d’association de prédication, ils n’ont pas de formation religieuse particulière, etc. Ils se battent dans le fond pour une illusion et pas du tout pour une société réelle ».

Contestant le fait que le conflit israélo-palestinien soit un facteur de radicalisation de jeunes musulmans en Europe, le spécialiste de l’islam rappelle que « ces gars-là vont se battre avec Daech qui massacre les Palestiniens du camp de Yarmouk, près de Damas, et qui se bat contre le Hezbollah, qui est le principal soutien des Palestiniens ».

Ces jeunes-là ne sont pas du tout dans une géostratégie concrète du Moyen-Orient. Dans le fond, ils s’en fichent un petit peu. Ce qu’ils voient dans Daech, c’est cette espèce d’énorme construction narrative que Daech met en scène par des vidéos, par Internet, etc. C’est ça qui les fascine. - Olivier Roy

Déradicaliser ... politiquement

Pour toutes ces raisons, le directeur de recherche au CNRS trouve qu’on fait fausse route en matière de déradicalisation qui est faite « sur le mode d’Alcooliques anonymes, c’est-à-dire qu’on pense que ces jeunes se sont fait laver le cerveau, qu’ils se savent pas ce qu’ils font, ils sont sous emprise, et on va les ''désempriser''. Ça ne marche pas! Ça peut marcher pour les très jeunes, les 14-15 ans, mais les gars de 18-25 ans qui ont fait le Bataclan, ce sont des militants ».

Ce sont des gens qui ont choisi ce qu’ils ont fait. Donc il faut les traiter en militants politiques et pas du tout en malades mentaux. Cette vision pathologique, ça ne marche pas. - Olivier Roy

Pour lutter contre cette forme d’extrémisme, outre les mesures de sécurité, le politologue estime qu’il faut se garder de tomber, comme c’est le cas en France, dans le piège de l’« hyper laïcisation », celui d’« expulser encore plus la religion de l’espace public ».

Or, constate-t-il, « plus on expulse le religieux de l’espace public, puis on le donne aux radicaux, qui sont très bien dans les marges. On ne laisse pas se développer un contre-discours, qui est celui d’un islam apaisé, d’un islam intégré et d’un islam visible ».

Pour que ces jeunes aient d’autres modèles que le terroriste ténébreux, il faut qu’il y ait un islam visible dans l’espace public. Et tout ce qu’on fait aujourd’hui, c’est de le chasser de l’espace public. - Olivier Roy

« Le salafisme ne débouche pas sur le terrorisme »

Décrite comme une doctrine prônant une interprétation rigoriste de l’islam, le salafisme est souvent désigné comme le sous-traitant idéologique de l’État islamique. Une assertion à laquelle s’oppose l’auteur de Le djihad et la mort.

Selon lui, « si on prend les biographies des terroristes – et on les a toutes – et des djihadistes – on en a beaucoup – pratiquement aucun d’entre eux n’est passé par le salafisme. Aucun d’entre eux n’a eu une activité religieuse intense pendant des années ».

Ces terroristes « étaient tous dans la culture jeune, dans la petite délinquance, dans l’alcool, dans la drogue, dans les boîtes de nuit et ils basculent d’un seul coup dans la double radicalité : religieuse et politique-terroriste. Donc, le salafisme n’est pas le sas d’entrée dans le terrorisme ».

Cela dit, précise le politologue, « le salafisme pose un problème de société », car ses promoteurs « organisent une sorte de sécession sociale au sein de la société européenne et de beaucoup de sociétés musulmanes d’ailleurs, en encourageant leurs membres à ne pas avoir d’interaction avec ceux qui ne font pas partie de la secte, y compris les autres musulmans ».

Il a de gros problèmes de ghettoïsation [avec le salafisme], de refus de serrer la main des femmes, de problèmes au travail, etc. Mais ce type de radicalisation religieuse ne débouche pas sur le terrorisme. - Oliver Roy

Le chercheur fait une claire distinction : « les salafistes ne sont pas fascinés par la mort, les salafistes pensent que la vie sert à préparer son salut, comme beaucoup de gens dans toutes les religions révélées. Ils n’encouragent pas du tout le suicide, ils n’encouragent pas du tout les attaques-suicides. Pour eux, c’est un pêché ».

De l’avis d’Olivier Roy, le reproche qu’il faut faire au salafisme, ce n’est pas « l’incitation à passer au terrorisme », mais son incapacité ou son refus de contrer le discours radical de Daech.

Il y a une responsabilité, je dirais sociale, des salafistes. Ils peuvent se laver les mains en disant : ''vous voyez, ce petit gars ne vient pas de ma mosquée'', c’est statiquement vrai, en gros. Mais ça ne les absout pas de leur responsabilité sociale qui est justement d’apporter un contre-discours au discours de la radicalité. - Olivier Roy

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Des photos de la lutte pour Mossoul


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