POLITIQUE

Des infirmières témoignent d'incidents à la salle d'accouchement de Sainte-Justine (VIDÉO)

07/11/2016 05:45 EST | Actualisé 07/11/2016 12:19 EST

Les rapports d'incidents et d'accidents sont de plus en plus nombreux à l'unité des naissances de l'hôpital Sainte-Justine. Les infirmières se plaignent de multiplier les erreurs, de ne pas exercer dans des conditions sécuritaires, en raison de la charge de travail.

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« Il y a des jours où on évite un drame, on évite un drame par un cheveu », raconte une infirmière qui nous a demandé de taire son identité par peur de représailles. « On a toujours été chanceuses, il ne s'est rien passé. Mais là, cette année, il y a des choses qui se passent », ajoute une collègue.

Selon des rapports obtenus par Radio-Canada, le nombre d'incidents et d'accidents rapportés par l'équipe a doublé et même triplé dans les derniers mois, comparativement à la même période l'an dernier. Les infirmières déplorent que les congés de maladie, nombreux, ne soient pas systématiquement remplacés. Le temps supplémentaire leur a aussi été interdit récemment, par souci d'économie.

Les rapports d'incidents font état de plusieurs cas où une infirmière s'est retrouvée en charge de trois patientes, alors que la norme est de deux, voire une seule pour les cas les plus graves. En juin, une patiente souffrant d'hypertension n'a pas été suivie pendant plus de cinq heures alors que sa pression aurait dû être mesurée aux demi-heures.

Un jour, cet été, aucune infirmière n'était disponible pour s'occuper d'une femme enceinte de jumeaux qui avait besoin d'une césarienne et risquait des complications. Le rapport d'incident indique que dans le corridor de la salle d'accouchement, toutes les infirmières étaient déjà occupées ailleurs, sur des cas tout aussi urgents.

«Trois fois sur quatre, on ne dîne pas ou on ne soupe pas. On n'a pas le temps de s'asseoir, même pas d'aller à la toilette. On n'est pas assez nombreuses pour répondre à nos normes.» - Une infirmière de l'unité des naissances de Sainte-Justine

« C'est extrêmement lourd, c'est anxiogène pour l'équipe et pour les patientes », raconte une des infirmières. « Je ne pensais pas être obligée d'en parler à un média. J'ai l'impression de ne pas être loyale, mais j'ai envie d'être loyale envers mes patientes qui me questionnent en me disant : pourquoi ça fait une heure que tu n'es pas venue? Mais maintenant, je vais leur dire : vous avez raison. Ce n'est pas normal! »

Sa collègue ajoute : « on se fait tout le temps dire [par la direction], "mais non, vous exagérez, ce n'est pas si pire que ça. Les chiffres démontrent ceci, les chiffres démontrent cela". Mais venez sur le terrain avec nous! Vous allez le voir qu'on ne respecte pas les normes! »

D'autres événements survenus ces derniers mois :

  • Le matériel de réanimation pour le bébé était incomplet parce que personne n'avait eu le temps de le vérifier. Ce qui veut dire que si l'enfant naît en détresse cardiaque ou respiratoire, les délais pour s'en occuper seraient allongés, avec des risques de conséquences permanentes.
  • Un médicament pour faire chuter la pression artérielle a été donné à la mauvaise patiente.
  • Des prélèvements sanguins destinés à une transfusion ont été mal identifiés. Une patiente aurait pu recevoir le sang d'une autre.

« Il faut comprendre qu'une erreur médicale n'amène pas nécessairement de conséquence sur la santé de la maman ou du bébé. Souvent, on l'a échappé belle », confesse une des infirmières. « Mais pour y arriver, ça nécessite de l'aide de plusieurs infirmières d'autres services qui quittent leurs patients pour venir nous supporter. Pendant ce temps, leurs patients sont laissés à eux-mêmes », raconte une des infirmières.

Cet été, c'est même un préposé aux bénéficiaires qui est venu prêter main-forte à l'unité des naissances. Il a retiré le moniteur cardiaque d'un bébé, ce qui outrepasse complètement ses compétences et ses responsabilités. Si ça s'était mal passé, si ça avait raté, ce sont les infirmières qui auraient été en tort.

« J'aimerais que dans toute la province, il y ait d'autres infirmières qui témoignent de ça. Pour qu'on puisse alerter, qu'on puisse questionner. Ça ne fonctionne pas sur le terrain ! C'est ça là les coupures présentement. C'est plus du papier qu'on coupe, c'est plus des gestionnaires qu'on a coupés : c'est des soins directs aux patients. »

L'hôpital admet des difficultés, mais veut rassurer les patientes

La chef du département obstétrique-gynécologie du CHU Sainte-Justine, Louise Duperron, n'est « pas étonnée » de voir que les infirmières sont « en souffrance ». Elle a constaté la forte augmentation des rapports d'incidents et encourage les infirmières à continuer de les déclarer. « On va travailler à comprendre ce qui se passe dans l'équipe et prendre les moyens nécessaires », assure-t-elle.

Selon Louise Duperron, cette situation est directement attribuable aux « coupes budgétaires que tout le monde connaît dans la province ».

«Monsieur Barrette n'en démord pas, il faut atteindre le déficit zéro sans couper dans les soins. C'est impossible. » - Louise Duperron, chef du département obstétrique-gynécologie du CHU Sainte-Justine.

La chef du département obstétrique-gynécologie précise que seulement un très faible pourcentage des d'infirmières absentes ne sont pas remplacées. « Il n'y a pas eu de patiente qui a été mise en danger, dit-elle. Tout le monde donnait son 150-200 %. »

« Les incidents mineurs ont été sans conséquence pour les mères ou les enfants, affirme Louise Duperron. Nous recevons énormément de lettres de patientes qui sont satisfaites de leur accouchement à Sainte-Justine ».

La présidente du Conseil des médecins de l'hôpital exprime sa « honte »

Dans une lettre ouverte publiée cette fin de semaine, la présidente du Conseil des médecins du CHU Sainte-Justine dénonce la restriction budgétaire et « les conséquences potentiellement graves de cette mesure sur nos patients ». Valérie Lamarre écrit : « j'observe, apeurée, la mise en place d'une série de mesures gouvernementales préjudiciables à la qualité des soins que nous offrons. J'assiste à ces mesures, qui transforment votre hôpital en un établissement qui n'a plus les moyens de poursuivre votre vision, et j'ai honte. »

Les infirmières s'inquiètent que le déménagement à venir dans un nouveau bâtiment, avec une unité des naissances encore plus grande, fasse croître encore davantage leur charge de travail. Pour le moment, il n'est pas prévu d'y augmenter le nombre d'accouchements actuel fixé autour de 3500 par année.

Le ministre Gaétan Barrette doit assister plus tard aujourd'hui au dévoilement des nouveaux locaux où le déménagement aura lieu en décembre.

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