POLITIQUE

Où le salaire minimum est-il le plus élevé au Canada? La réponse en carte

15/10/2016 10:26 EDT | Actualisé 15/10/2016 10:27 EDT

Des voix s'élèvent au Québec pour faire passer le salaire minimum, qui est actuellement de 10,75 $, à 15 $ l'heure, un seuil qu'atteindra l'Alberta en 2018. Mais peut-on vraiment comparer la situation des deux provinces? Quels sont les arguments pour et contre une hausse du salaire minimum?

Le 1er avril dernier, le Nunavut a fait passer son salaire minimum de 11 $ à 13 $ l'heure, et ce territoire devenait l'endroit au Canada où le salaire minimum est le plus élevé. Il s'agit aussi d'une des régions canadiennes où le coût de la vie est le plus haut.

En Alberta, le gouvernement néo-démocrate a fait passer le salaire minimum à 12,20 $ l'heure au début d'octobre. Il grimpera à 13,60 $ en octobre 2017 et, enfin, à 15 $ en octobre 2018.

Virginie Larivière est organisatrice politique et porte-parole du collectif Un Québec sans pauvreté. Elle est également co-porte-parole de la campagne 5-10-15, qui réclame notamment une hausse du salaire minimum à 15 $ l'heure au Québec.

Mme Larivière estime que l'exemple albertain montre qu'il est possible d'atteindre une telle cible. « On voit un parti qui a fait une promesse, qui est entré au pouvoir et qui semble mettre de l'avant cette promesse. On peut juste applaudir ça. On peut aussi se dire ça se peut, comme cela se fait aux États-Unis dans plusieurs villes et dans plusieurs États. »

Mais pour Martine Hébert, vice-présidente principale et porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante, il faut faire attention lorsqu'on compare le cas du Québec avec celui de l'Alberta, ou même avec ceux de villes américaines comme Seattle. « Est-ce qu'on peut s'entendre que le coût de la vie à Seattle est probablement très différent de celui du Québec, même chose pour l'Alberta? L'économie est différente, on n'est pas dans la même situation, faut quand même comparer des pommes avec des pommes », croit-elle.

Nous avons demandé à Virginie Larivière et à Martine Hébert de commenter les principaux arguments entendus dans les deux camps, ceux qui sont pour et ceux qui sont contre une hausse du salaire minimum à 15 $ l'heure au Québec.

CONTRE : HAUSSER LE SALAIRE MINIMUM FERAIT PERDRE DES EMPLOIS

Martine Hébert

« Absolument, particulièrement dans les petites entreprises. Et quand on parle de pertes d'emplois, ce n'est pas nécessairement juste des mises à pied, mais c'est aussi une diminution des heures travaillées ou des heures supplémentaires, etc. D'ailleurs, les études économiques le démontrent bien, avec un salaire minimum qui serait à 15 $ l'heure, lorsque l'on dépasse 50 % du salaire horaire moyen, ça entraîne effectivement des pertes soit d'emplois et d'heures travaillées, et particulièrement chez les travailleurs qui sont au bas de l'échelle. Donc, au lieu d'aider les travailleurs qui sont plus au bas de l'échelle, on se trouverait à leur nuire. »

Virginie Larivière

« Effectivement, il y a peut-être des pertes d'emplois qui vont survenir par rapport à ça, sauf qu'on est très, très loin des discours de peur qu'on entend de la Fédération canadienne des entreprises indépendantes, ou du Conseil du patronat, ou de l'Institut Fraser, qui nous parlent toujours dans des termes très catastrophiques. Quand on regarde dans le réel, ces catastrophes-là n'arrivent jamais. Il n'y a pas vraiment de consensus sur ce qui se passe en fait en nombre de pertes d'emplois dans les études. Ce qu'on voit très clairement, c'est que les discours de peur ne sont pas desservis par le réel.

« En 2010, en Colombie-Britannique, ils ont décidé d'augmenter le salaire minimum, qui avait été fixé depuis huit à neuf ans, d'à peu près 25 % d'un coup. L'Institut Fraser disait : " Vous n'y pensez pas, vous allez perdre à peu près 50 000 emplois." Qu'est-ce qui s'est passé après la hausse du salaire minimum? On a perdu à peu près 3800 emplois, particulièrement pour les plus jeunes. Et ce dont on s'est rendu compte environ deux ou trois années après la hausse, c'est que tout était revenu à la normale. »

Virginie Larivière

« Je pense que c'est l'argument clé. Même ceux qui sont contre l'idée du salaire minimum le disent d'emblée, ils ne sont pas contre ce principe-là, ils ne sont pas d'accord avec la méthode. Nous, on pense que la méthode est bonne et que le principe est absolument au coeur de cet enjeu-là. Il y a très clairement une majorité de femmes qui travaillent à bas salaire. On parle d'à peu près 6 femmes sur 10 qui travaillent au salaire minimum, entre autres à cause des secteurs d'activité qui sont liés aux emplois à bas salaire : on parle du domaine des services, de l'hébergement, de la restauration, du commerce de détail, mais aussi des services de soins et de santé, où on retrouve une majorité de femmes. Ce qu'on voit aujourd'hui, c'est que la mesure du panier de consommation, la MPC, qui représente la couverture des besoins de base. Il y a un consensus politique, social et scientifique autour de cet indicateur. En ce moment, au Québec, quand on travaille à temps plein au salaire minimum, on le dépasse tout juste. On est encore très loin de la sortie de la pauvreté. »

Martine Hébert

« J'aimerais qu'on m'explique comment on va sortir des gens de la pauvreté avec une mesure qui va justement avoir un effet négatif sur les emplois moins bien rémunérés, sur les heures travaillées, sur le nombre d'emplois créés, etc. C'est pourquoi la majorité des économistes vont vous dire que le salaire minimum n'est pas une mesure de lutte à la pauvreté. C'est pourquoi les gouvernements, les États qui sont responsables de la lutte à la pauvreté, adoptent des mesures qui sont ciblées, et qui permettent de faire en sorte que les travailleurs à faibles revenus en ont davantage dans leurs poches, et c'est ça qu'il faut faire. Ce qu'il faut viser, ce sont des solutions équilibrées, qui vont faire en sorte qu'on va en laisser plus dans les poches des travailleurs et des travailleuses à faibles revenus en fonction de leur situation particulière. »

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CONTRE : LA FACTURE DE LA HAUSSE SERA REFILÉE AUX CONSOMMATEURS PAR UNE HAUSSE DES PRIX

Martine Hébert

« Nous avons demandé à nos membres, aux entrepreneurs, aux PME du Québec, si le salaire minimum passait à 15 $, ce seraient quoi les conséquences? On nous nomme en premier deux conséquences : "J'augmenterais mes prix de produits ou services, et j'embaucherais moins de jeunes ou de travailleurs sans expérience." Et d'ailleurs, c'est ce que des économistes comme Pierre Fortin ont bien noté, à des époques, par exemple dans les années 70, il y avait eu une hausse marquée du salaire minimum, qui avait grimpé jusqu'à 58 % du salaire manufacturier, et le taux de chômage chez les jeunes de 15 à 24 ans avait explosé à 17 %. Il était 10 points au-dessus du taux de chômage des 25 à 54 ans à cette époque. »

Virginie Larivière

« C'est un autre mythe, en fait. Cela semble bien logique que si on augmente le salaire minimum, les employeurs n'auront pas le choix de refiler la facture aux consommateurs. Souvent, on regarde les arguments contre le salaire minimum, ce qu'on voit, ce sont des hausses de prix faramineuses, comme 17 % sur le prix d'un burger. Or, ce qu'on voit encore une fois dans le réel, dans des études, c'est qu'effectivement il y a une hausse sur les prix à la consommation, mais de l'ordre du 1 à 4 %. On est vraiment très loin encore une fois du discours catastrophique que le salaire minimum ne va pas aider ceux qu'on veut aider parce que dans les faits, l'argent qu'ils vont avoir de plus dans leurs poches, ils vont le dépenser sur la consommation. Ce n'est pas vraiment ça qui se passe dans le réel encore une fois. »

POUR : LA HAUSSE DU SALAIRE MINIMUM A UN EFFET POSITIF DIRECT SUR LA CONSOMMATION

Virginie Larivière

« C'est évident. Quand on travaille à temps plein au salaire minimum toute l'année en ce moment, on couvre à peine ses besoins de base. Évidemment, dès qu'on gagne un peu plus, qu'est-ce qu'on fait avec cet argent-là? On ne le met certainement pas dans un CELI ou un REER! On le dépense chez le coiffeur. On en profite pour s'acheter un morceau de linge, pour s'acheter des fruits, des légumes, de la viande. On en profite en fait pour couvrir davantage ses besoins de base. On en profite pour dépenser dans les commerces, souvent locaux. Il y a plein d'études qui prouvent également que quand les gens qui sont au bas de l'échelle ont un peu plus d'argent, ils ne le mettent pas de côté, ils le dépensent dans des commerces de proximité, à l'épicerie, ils vont se permettre un restaurant, un cinéma. »

Martine Hébert

« Je pense que tout le monde comprend que oui, effectivement, ce n'est pas facile, et je pense qu'on doit se préoccuper de nos travailleurs à temps plein qui sont au salaire minimum. Mais préoccupons-nous-en avec une solution qui va être gagnante pour eux, et non pas avec une solution, comme ce qui est proposé, mur à mur, pour le salaire minimum à 15 $, et qui va avoir des impacts économiques importants, particulièrement dans une économie comme le Québec où, on le sait, la majorité de nos entreprises sont de très petites entreprises.

« Lorsqu'on regarde ce que les économistes qui font des études sérieuses, justement sur les impacts économiques des hausses du salaire minimum dans les économies, disent, comme Pierre Fortin, par exemple, c'est qu'il y a un point d'équilibre par rapport au salaire minimum. Lorsque le salaire minimum dépasse 50 % du salaire horaire moyen dans une économie, ça a des impacts, particulièrement dans l'emploi chez les travailleurs au salaire minimum, et aussi au niveau du décrochage scolaire, parce que le salaire minimum devient plus attrayant pour les décrocheurs. »

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