POLITIQUE

«Le Peuple interdit» d'Alexandre Chartrand au FNC 2016: au cœur du référendum sur l'indépendance catalane (ENTREVUE)

14/10/2016 03:21 EDT | Actualisé 14/10/2016 04:09 EDT

Le 12 décembre 2013, Artur Mas, président de la Généralité de Catalogne annonce une consultation populaire en deux questions: «1. Voulez-vous que la Catalogne devienne un État ? 2.Si réponse affirmative, voulez-vous que l’État soit indépendant?».

Jugé anticonstitutionnel, ce référendum a été rejeté par le gouvernement Rajoy, puis déclaré illégal. Malgré l’interdiction, Mas maintient la consultation. Le 9 novembre 2014 quelques 2,3 millions de Catalans (sur 7,5 millions) participent au vote et 81% se prononcent pour l’indépendance. À l’issue du vote organisé par le gouvernement régional, Artur Mas a été inculpé. On a appris jeudi 13 octobre 2016 qu’il sera jugé pour «désobéissance aggravée» par le Tribunal et encourt 10 ans d’inégibilité.

Alexandre Chartand signe avec Le Peuple Interdit son premier long-métrage documentaire avec pour sujet le Vote sur l’avenir politique de la Catalogne qui s’est tenu à Barcelone le 9 novembre 2014. La genèse si elle devait se résumer comme telle remonte à 2008 lorsque le réalisateur prend ses premiers cours de catalan pour un projet de film.

«Je lisais les journaux pour perfectionner mon apprentissage, en suivant l’actualité j’ai vu monter le mouvement. À ce moment le sujet n’était pas traité ici. J’étais un témoin privilégié et je voulais que les Québécois s’intéressent à ce sujet». Lors de l’annonce d’Artur Mas sur la tenue d’une consultation populaire, Chartrand s’envole pour Barcelone pour documenter l’événement et le mouvement civil qui l’a accompagné. Aujourd’hui, Le Peuple Interdit est présenté dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma et prendra l’affiche à partir du 17 octobre.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ce mouvement pour l’indépendance?

L’implication populaire et citoyenne. La question de la souveraineté québécoise est davantage portée par des politiciens, c’est un projet qui vient d’une classe de population plus aisée qui voyait dans l’indépendance du Québec une réflexion allant plus de l’ordre d’un concept. Chez les Catalans, c’est viscéral, la population entière est touchée et c’est elle qui est allé chercher Artur Mas pour mener cette déclaration. Jusqu’en 2012 il n’était pas foncièrement indépendantiste, son parti n’était pas pro indépendant non plus.

On sentait une grande fébrilité lors de la manifestation du 11 septembre (1,8 millions de personnes ont marché les boulevards Diagonale et Gran Via formant un V -«voter», «victoire»- long de 11 kms, NDLR). Toutes les générations étaient présentes et la jeunesse s’implique: on le voit avec les procédés et outils mobilisés pour faciliter la coordination. En 2013, ils ont organisé une chaîne humaine de 400 kilomètres qui traversait la Catalogne du Nord au Sud: 1,5 millions de personnes se tenant la main et tout ça géré par un site Internet qui demandait de s’inscrire pour avoir une place au demi kilomètre près.

Vous évoquez dans votre film une surveillance et des moyens de pression exercés par le gouvernement sur les protagonistes du mouvement pour l’indépendance. À quel point cette réalité existe?

La réalité est pire que ce que l’on voit dans le documentaire. J’ai mis le passage du téléphone (on voit Víctor Cucurull, organisateur des manifestations, se faire harceler par une organisation qui pourrait venir du gouvernement, NDLR) et je ne voulais pas rentrer là-dedans, mais il y a eu des attaques informatiques très fortes pendant le référendum. Selon des graphiques publiés, l’Espagne a rejoint pendant un court temps la Chine et les États-Unis sur le podium des pays les plus touchés par des attaques informatiques. J’ai eu des témoignages variés à ce sujet. Jusqu’ici même: lorsque les Catalans de Montréal se regroupent, le consul d’Espagne s’invite aux événements, une façon de montrer qu’il est là qu’il existe et qu’il sait ce qu’il se passe. Mais le mot d’ordre reste le pacifisme.

Comment interpréter les plus de 60% d’abstention?

Il y a beaucoup d’interprétations: j’ai rencontré des gens qui n’étaient pas nécessairement contre, mais qui n’ont pas participé car ils ont estimé que ce combat était vain. L’Assemblée nationale catalane (ANC, organisation populaire ayant pour but l’indépendance politique de la Catalogne) est née en 2012 après une série de consultations populaires par municipalité sur le territoire catalan, la première a eu lieu dans un village qui a répondu à 99% pour l’indépendance. Dès qu’on sort de Barcelone, il y a un autre sentiment. Plusieurs municipalités ont repris l’idée de la consultation locale. Beaucoup de gens ont pensé: encore un vote, ça va servir à rien. Le «non» écossais le 18 septembre 2014 a eu son impact également sur le moral de troupes.

De quoi à peur le gouvernement espagnol a peur dans cette quête?

De perdre son moteur économique. En 2015, 33% des investissement étrangers de l’Espagne venait de la Catalogne qui représente 16% du pays. J’ai des doutes sur l’attachement du pays envers la Catalogne… il y a même un certain mépris: une Catalogne indépendante continuera à avoir l'espagnol comme langue officielle, mais le reste de l'Espagne voit le Catalan comme un jargon régional sans importance, une langue qui devrait au mieux être ignorée et au pire, disparaître, alors que 10 millions de personnes le parle. Je ne comprends pas pourquoi l’Espagne reste centrée sur Madrid et refuse de négocier une fédération lorsque l’on voit ces régions.

Je pense au Pays Basque et à la Catalogne: s’ils acceptaient de négocier une fédération, le mouvement indépendantiste s’écroulerait. Je suis allé jusqu’à me questionner sur la raison d’être des États supranationaux. Avec l’Union Européenne, les pays ont des accords de libre-échange, la gestion est ouverte et à l’intérieur de ces pays, il y a des régions qui ont leur différences et variations locales. Plutôt que d’avoir l’État comme intermédiaire entre l’Europe et ces derniers, pourquoi est-ce que les échanges ne se feraient pas directement? La situation catalane amène à se poser des questions de gouvernance.

Vous introduisez et finissez votre film avec des Castells, une tradition de pyramide humaine en Catalogne. Qu’est-ce que cela représente?

Cette tradition est puissante et populaire, elle mélange les générations, les hommes et les femmes. Il me semble que c’est un avantage pour les Catalans par rapport aux Québécois car cette pratique constitue en fait un réseau. Les Castellers travaillent par équipes et chaque ville et village de la région a la sienne, qui comptent chacune presqu'une centaine de membres. Ils sont éminemment indépendantistes, lorsque celui qui arrive en haut cri «Independancia!», la question ne se pose pas. Les Castells sont des vecteurs de transmission de cette idée, cette pratique fait le lien entre tout le monde.

En septembre dernier, Carles Puigdemont, Président de Catalogne depuis janvier 2016, a annoncé la tenue d’un nouveau référendum pour septembre 2017, restera-t-il dans le même esprit que celui lancé par Artur Mas?

Il y a une Constitution catalane en cours d’écriture qui devrait être présentée en juin prochain et soumise au vote. Ce référendum sera l’acceptation ou non de ce texte. Des lois de «déconnexion» sont mises en place avant la tenue du référendum, ce qui fait que si l'Espagne cherche à invalider le vote, ils couperont les liens et seront capable de passer en mode indépendant sans qu'il y n'y ait de vide juridique.

Est-ce que ce sera le moment pour vous d’écrire la suite du Peuple Interdit?

Oui je veux y aller, mais je suis seul à faire ce film, à le produire et le distribuer donc j’ai un peu de mal à faire partir le projet. Mais j’ai déjà contacté les protagonistes. Dans mon idéal, je suivrai ça de l’intérieur avec Puigdemont et avec l’équipe de Mas également. Quelque chose comme À hauteur d’Homme qui suivait la campagne de Landry en 2001, dans les coulisses du pouvoir.

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