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Une tragédie inspire un projet de loi pour protéger les «enfants à naître»

06/10/2016 12:07 EDT | Actualisé 06/10/2016 12:40 EDT



cassandra kaake jeff durham

Jeff Durham avait encore 10 semaines pour se préparer à son arrivée.

Il était nerveux, mais avait trouvé de quoi s’occuper. Il faisait passer sa fébrilité dans les rénovations de son modeste appartement de Windsor, en Ontario. Il sablait les murs, fixait les prises électriques et ajoutait les dernières touches à la chambre, toute rose, du bout du couloir. Il avait même installé le luminaire en forme de soleil lui-même au plafond.

jeff durham
Jeff Durham est en campagne pour faire adopter un nouveau projet de loi.


Son ex-compagne, Cassandra Kaake, vivait à quelques rues de chez lui, même s’il ressentait parfois plus de distance entre eux. Ce n’était pas toujours facile. Les deux étaient têtus. Mais tous les petits accrochages ne veulent plus rien dire aujourd’hui.

Le fait d’attendre un bébé semblait les rapprocher.

Elle avait trouvé un nom : Molly.

Il s’agissait là d’un des nombreux désaccords au sein du couple. Molly, c’est le nom d’un poisson, disait Jeff à celle qu’il appelait tout simplement Cassie.

Cassie, elle, aimait ce nom. Et elle n’allait pas changer d’idée. «Molly, c’est son nom.»

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Cassandra Kaake avait tout plein de projets pour sa famille.


Aux dires de Jeff, il n’y avait personne au monde de plus heureuse que Cassie de porter un bébé. «Chaque fois que Molly bougeait, qu’elle donnait un coup de pied, le visage de Cassie s’illuminait», se souvient-il.

Le jour où Cassie a été tuée, en décembre 2014, semblait être un jour comme les autres. Jusqu’à ce que tout bascule.

Jeff a entendu à la radio qu’il y avait eu un incendie sur la rue de sa conjointe. Il a tenté d’appeler. Pas de réponse. Il a décidé de prendre sa voiture jusque chez elle.

Cassandra avait passé la journée à planifier le shower du bébé. Elle avait 31 ans.

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Cassandra Kaake avait fabriqué des cadres, comme celui-ci, pour annoncer qu’elle était enceinte.

«Il n’y a pas de mots pour décrire ce que j’ai pu ressentir, indique Jeff. Le deuil est présent tous les jours. Je n’ai jamais ressenti une douleur aussi intense.»

Les pompiers ont retrouvé le corps mutilé de Cassie après avoir maîtrisé le brasier, mais les policiers ont déterminé qu’elle n’avait pas été tuée par l’incendie. Elle est morte au bout de son sang, après avoir été victime de plusieurs traumas.

Les détectives dépêchés sur les lieux ont indiqué au Windsor Star que la scène faisait partie des choses les plus dérangeantes qu’ils avaient pu voir dans leur carrière.

Deux mois après le crime, Matthew Brush, aujourd’hui âgé de 27 ans, a été arrêté et accusé de meurtre au premier degré, d’indécence envers un cadavre humain, d’incendie criminel, de possession de matériel pour mettre le feu et d’introduction par infraction. Son procès s’ouvrira plus tard cette année.

Encore troublé par les événements, Jeff s’est rendu compte qu’il n’y aurait pas d’accusations supplémentaires pour le meurtre du bébé qu’il attendait avec sa compagne. C’était impossible. Au sens de la loi, Cassie et le fœtus ne faisaient qu’un.

«Il n’y avait aucune mention du fait qu’elle était à 10 semaines d’accoucher de notre petite fille, explique Jeff. Je sais pourtant que deux vies se sont arrêtées cette journée-là.»

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Jeff Durham et Cassandra Kaake étaient ensemble depuis des années.

Jeff, aujourd’hui âgé de 39 ans, ne s’était jamais vraiment attardé aux lois concernant les fœtus avant le meurtre de sa conjointe. Il n’avait jamais eu ce besoin. Il s’identifie comme un pro-choix. C’était le cas de Cassie également.

L’article 223 du Code criminel canadien définit un être humain comme quelqu’un qui «est complètement sorti, vivant, du sein de sa mère», peu importe «qu’il ait respiré ou non» ou «que le cordon ombilical soit coupé ou non».

Un fœtus n’est pas légalement considéré comme une personne jusqu’à ce moment, bien que le Code indique qu’un homicide est commis si on «cause à un enfant, avant ou pendant sa naissance, des blessures qui entraînent sa mort après qu’il est devenu un être humain».

«Que seule la vie de Cassie ait été reconnue dans les accusations ne fait aucun sens pour nous», souligne Jeff.

Il a lancé une campagne l’an dernier – nommée Molly Matters – pour pousser les membres du Parlement à adopter une loi reconnaissant que le fait de tuer un fœtus lors d’un acte criminel devrait mener à des accusations séparées.

Il a l’appui inconditionnel de la mère de Cassie, Nancy Kaake, qui l’a aidé à écrire des lettres, à partager des pétitions et à publier des vidéos en ligne. Elle s’est même fait tatouer le logo de la campagne sur le bras.

Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour qu’une députée conservatrice recrue de la Saskatchewan se propose de les aider.

cathay wagantall

«Je suis pro-vie», dit la ministre sans même qu’on lui demande. «Jeff est pro-choix. Nous représentons les deux bouts du spectre», indique Cathay Wagantall.

Nous sommes en février et la députée – élue pour la première fois dans Yorkton-Melville aux dernières élections – fait la promotion de son premier projet de loi : C-225, loi visant à protéger les femmes enceintes et leur enfant à naître.

Mais la députée préfère l’appeler la Loi Cassie et Molly. Elle croit que ce projet vient «combler une lacune dans le Code criminel» en permettant des accusations séparées quand une femme est assassinée ou perd son enfant encore non né dans une attaque. Une accusation pour l’offense à la femme et une pour le crime envers le fœtus.

«Mon projet de loi est très spécifique et c’est fait de façon intentionnelle. Il s’attaque à un crime très précis, celui où une femme qui a choisi de mener sa grossesse à terme fait face à quelqu’un qui souhaite lui en empêcher», explique Mme Wagantall.

Le préambule du projet souligne que Cassandra a été tuée, mais qu’«aucune accusation n’a pu être portée en lien avec la mort de Molly».

«Il n’y a aucune reconnaissance pour Molly et c’est ce qui est si pénible pour Jeff», poursuit la députée. Cassie a été assassinée. C’est terrible. Mais il a aussi perdu la fille qu’il s’attendait à accueillir.»

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Jeff Durham, qui se dit pro-choix, au côté de la députée Cathay Wagantall, qui s’affiche comme pro-vie.

Le projet de loi demande la création de nouvelles offenses, afin d’accuser ceux qui blessent ou causent la mort d’un enfant non encore né – à n’importe quel stade du développement – lorsqu’ils commettent un acte criminel envers une femme enceinte.

Le projet vise aussi à prendre en considération la grossesse dans les circonstances aggravantes quand vient le temps de rendre les sentences, ce que les juges devraient déjà faire normalement.

Il n’est toutefois aucunement question de changer la définition d’être humain dans le Code criminel.

Intention criminelle

«Ce n’est pas parce que le Code criminel ne reconnaît pas l’enfant à naître comme un être humain que cet enfant ne mérite pas d’être protégé par la loi», note le projet C-225.

Les sentences pour avoir tué ou blessé un fœtus dans une attaque dépendraient de l’intention criminelle. Si le fœtus meurt et que l’intention était de tuer la femme, la peine maximale serait l’emprisonnement à vie avec une probation maximale de 10 ans. Si la femme et le fœtus meurent, un juge pourrait imposer deux peines maximales qui pourraient être purgées de façon consécutive plutôt que de façon concurrente.

Mme Wagantall croit que la loi dissuaderait la violence envers les femmes enceintes. Alors que la peine maximale pour des voies de fait graves est de 14 ans, une personne qui attaque une femme enceinte et tue délibérément le fœtus pourrait, si le projet de loi est adopté, passer le reste de ses jours derrière les barreaux.

«C’est un choix pour les femmes que de se faire avorter. Et c’est un droit légal.»
— La députée conservatrice Cathay Wagantall

Ceux qui s’opposent au projet de loi disent que ces mesures ne visent aucunement à protéger les femmes. Les détracteurs croient plutôt que l’on souhaite restreindre le droit à l’avortement en ouvrant à la porte à une reconnaissance légale pour le fœtus.

«C’est un choix pour les femmes que de se faire avorter. Et c’est un droit légal», se défend Mme Wagantall. Puisque le projet de loi ne s’applique que lorsqu’un acte criminel est commis envers une femme enceinte, l’avortement est de facto exclu, dit-elle.

«Je veux faire une différence dans les vies des Canadiens et, dans ce cas spécifique, pour les femmes», poursuit la députée conservatrice.

Mais la route est cahoteuse pour la députée. Pas seulement parce qu’il est rare que les propositions de loi de simples députés ne deviennent de véritables lois, mais aussi parce qu’elle devra plaider sa cause devant un Parlement majoritairement pro-choix. Les libéraux, majoritaires à la Chambre des communes, ont indiqué qu’ils allaient défendre le droit à l’avortement sur toutes les tribunes.

Mme Wagantall devra convaincre le Parlement que sa proposition de loi n’est pas une tentative de rouvrir le débat. Et plusieurs ne croient pas du tout à ses nobles intentions.



Ce n’est pas la première fois qu’une proposition du genre fait surface. Un projet similaire avait été présenté il y a neuf ans, après une autre histoire sordide.

En 2005, à Edmonton, Olivia Talbot, 19 ans, a été tuée par balle par un ami d’enfance. Elle était enceinte de cinq mois.

Le tueur, Jared Naker, a avoué avoir délibérément tiré trois coups au ventre de la victime avant de viser sa tête. Lors de son procès, deux ans plus tard, M. Baker a indiqué croire qu’il était le fils de Satan et qu’il pourrait être Jésus s’il tuait Olivia Talbot et son fœtus.

Il a été reconnu coupable de meurtre au premier degré et a reçu une sentence de prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans – la peine la plus sévère qui soit.

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Olivia Talbot était enceinte de cinq mois lorsqu’elle a été tuée par balles, en 2005.

Peu après, le député conservateur d’Edmonton Ken Epp a présenté le projet de loi C-484. Son titre abrégé – la Loi sur les enfants non encore nés victimes d’actes criminels – avait été jugé provocateur.

Malgré des inquiétudes quant aux droits des femmes, le gouvernement minoritaire avait adopté le projet de loi en deuxième lecture par un vote de 147 à 132. Soumis au Comité permanent de la justice et des droits de la personne, le projet est mort de sa belle mort quand les élections ont été déclenchées en 2008.

Des projets similaires

La députée Wagantall connaît bien l’histoire d’Olivia Talbot. Elle parle même de Lane Jr, le nom qui devait être donné à l’enfant à naître.

Mme Wagantall vivait à Edmonton à l’époque et a travaillé comme directrice de campagne pour les conservateurs dans la circonscription où Olivia a été tuée. «Toute cette histoire était bouleversante», indique-t-elle.

Les changements législatifs qu’elle demande pour les «enfants à naître» sont très similaires à ceux qui étaient demandés par Ken Epp pour les «enfants non encore nés». Mais le projet de loi de 2007 ne contenait aucun préambule racontant l’histoire d’Olivia Talbot ou de Lane Jr. Le projet de 2007 indiquait aussi qu’il était «entendu» que l’article ne visait pas «un acte posé relativement à une interruption légale de la grossesse».

Le texte de Cathay Wagantall ne le précise pas.

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Jeff Durham a sorti les vêtements de bébé du placard et les a empilés sur le plancher de la chambre de Molly.

Il est difficile de demander à un homme qui souffre pourquoi les choses devraient changer.

«Les choses ne reflètent pas la réalité, explique Jeff, tout simplement. Notre système de justice ne reflète pas la réalité de notre famille.»

Pour lui, justice n’a été rendue qu’à moitié.

Au-delà de ce qu’une nouvelle loi pourrait apporter au deuil des familles comme la sienne, Jeff croit qu’elle s’attaquerait à la violence basée sur le genre.

«Plusieurs de ces femmes sont tuées parce qu’elles sont enceintes, dit-il. Ignorer ce pan de l’histoire, que ce soit pour des raisons politiques ou autres, va totalement à l’encontre de la notion de justice.»

«Le choix des femmes implique deux options. On ne peut en protéger qu’une seule.»
— Jeff Durham

À ce stade-ci, Jeff explique que les députés ne font que discuter si la proposition de loi mérite qu’on s’y attarde davantage en comité, où des inquiétudes peuvent être soulevées et des amendements proposés.

«S’ils sont incapables d’amener le projet plus loin, ma famille et ma communauté auront l’impression que le gouvernement a échoué, lance-t-il. Et ce ne serait pas le premier échec en la matière.»

Il croit, en outre, qu’un Parlement majoritairement pro-choix devrait être un atout pour sa cause. «Nous voulons protéger le choix des femmes, argue-t-il. Le choix des femmes implique deux options. On ne peut en protéger qu’une seule.»

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Jeff Durham et Cassandra Kaake lors d’un voyage

«Ce projet de loi vise clairement à rouvrir le débat sur l’avortement.»

Nous sommes au début de mai et la proposition de la députée Wagantall est l’objet d’un débat d’une heure aux Communes.

Le député libéral québécois David Graham est le premier à plaider que le système judiciaire canadien protège déjà les mères. Il indique que la grossesse est un facteur déjà pris en considération quand vient le temps d’appliquer des peines.

Dans son discours à la Chambre, quelques minutes plus tôt, Mme Wagantall a tenté de s'attaquer à la question de l’avortement d’entrée de jeu, disant que des experts légaux avaient assuré que sa proposition n’aurait «aucun impact sur le choix d’une femme à mettre terme à sa grossesse». Elle a aussi dit que les femmes ne pouvaient être poursuivies pour préjudice à leur fœtus.

La députée a poursuivi en disant que le système de santé offrait déjà une protection aux enfants à naître, donnant l’exemple de chirurgiens qui opèrent des bébés qui sont encore dans l’utérus afin de leur sauver la vie.

Et puis, son discours est soudainement devenu plus sombre.

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La députée Cathay Wagantall parle de son projet de loi, à la Chambre des communes, en mai.

Mme Wagantall a demandé à ses collègues d’imaginer une femme enceinte victime d’un accident de voiture. Les médecins feraient «tout en leur pouvoir» pour sauver l’enfant non encore né, même si la mère devait mourir, parce que c’est la chose à faire, a-t-elle plaidé.

«Personne ne remet ces décisions en question, puisque ça résulte du gros bon sens.»

Puis, elle a demandé à ses collègues d’imaginer une autre femme enceinte, qui habite la maison devant l’hôpital. Cette femme se fait battre et on lui assène des coups de pieds au ventre. Elle perd son fœtus.

«Ce qui ne fait aucun sens, ici, c’est que l’enfant de cette mère n’existe pas aux yeux de notre système de justice. Comme Molly. Comme Lane Jr. C’est mal. Et complètement incohérent.»

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Le député libéral Bill Blair à la Chambre des communes, en février. (Photo: Adrian Wyld/La Presse canadienne)

Le libéral Bill Blair, secrétaire parlementaire du ministre de la Justice, a reconnu la compassion et la sincérité de Cathay Wagantall. Il a même parlé de «ses bonnes intentions».

L’ancien chef de police de Toronto a indiqué qu’il avait passé une bonne partie de sa vie à protéger les plus vulnérables. Mais il a clairement affirmé qu’il ne pouvait donner son appui à un tel projet de loi, même s’il a avoué que celui-ci n’aurait pas d’impact direct sur le droit des femmes à choisir.

«Parce que le projet demande que la reconnaissance du fœtus soit faite à n’importe qu’elle stade du développement – ce qui peut vouloir dire dès la conception –, cela donne au fœtus un statut qui n’est actuellement pas reconnu par la loi», a-t-il indiqué.

M. Blair croit que le gouvernement devrait plutôt se concentrer sur la lutte à la violence faite aux femmes.

Blair doute

Le libéral a émis des doutes quant au fait que de rendre une sentence sur deux accusations séparées ferait en sorte que l’accusé ait une peine d’emprisonnement plus longue. Les sentences sont habituellement concurrentes lorsqu’elles concernent le même événement, a-t-il expliqué.

M. Blair a aussi souligné que la proposition ne précise pas – comme le projet C-484 de 2007 – que les offenses ne s’appliquent pas à l’avortement, à un acte d’omission ou à un acte d’une personne agissant de bonne foi pour préserver la vie de la mère ou de l’enfant.

Mme Wagantall a tenté de calmer les esprits concernant ces omissions. Elle a dit que l’ajout de ces précisions, il y a neuf ans, n’était pas nécessaire et n’avait qu’alerté les groupes de médecins pratiquant des avortements. Sous l’avis de ses conseillers, elle n’a pas cru bon d’ajouter un passage similaire.

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Le député néo-démocrate Murray Rankin participe à la période de questions, aux Communes, en 2014. (Photo: Adrian Wyld/La Presse canadienne)

Le député néo-démocrate et critique de son parti en matière de Justice, Murray Rankin, s’est aussi levé pour dire qu’il ne pouvait appuyer le projet. L’ancien professeur de droit a demandé aux 43 collègues de son parti de faire de même.

M. Rankin a prononcé le nom de Jeff Durham et a dit que tous les membres de la Chambre étaient de tout cœur avec sa famille. «Je ne peux imaginer le deuil qu’ils doivent vivre», a-t-il souligné.

Mais il y a plusieurs points qui doivent être pris en considération, a-t-il poursuivi.

«Les effets de cette brèche seraient la réouverture du débat sur les droits génésiques.»
– Le député néo-démocrate Murray Rankin

«Ce projet de loi permettrait pour la première fois, contre l’avis de plusieurs jugements de la Cour suprême du Canada, de séparer légalement le fœtus de sa mère, a expliqué M. Rankin. Les effets de cette brèche seraient la réouverture du débat sur les droits génésiques, qui est un débat sur lequel les Canadiens se sont clairement prononcés.»

Le néo-démocrate indique que sa collègue conservatrice ne semble pas saisir que le fait d’enchâsser le terme «enfant à naître» dans le Code criminel créerait un effet d’entraînement. Il appelle plutôt à un plan d’action national contre la violence faite aux femmes.

Le conservateur Garnett Genuis a accusé ses adversaires de provoquer le débat et de faire des amalgames entre une question de justice et de la politicaillerie.

Il a mis en garde les députés de rejeter le projet avant même qu’on puisse s’attarder aux détails et qu’il soit soumis à une révision devant comité. Les députés manqueraient ainsi une belle occasion de faire le bien, à ses dires.

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La mère de Cassandra, Nancy Kaake, et Jeff Durham se sont rendus à Ottawa pour démontrer leur appui à certains députés. (Photo: Adrian Wyld/La Presse canadienne)

Il est difficile de demander à un homme qui souffre s’il sent qu’il est un pion.

«Plutôt un outil», réplique-t-il rapidement.

«J’ai vu les pro-vie utiliser notre histoire comme un outil pour pousser leur agenda et leur idéologie. Je l’ai vu. Aujourd’hui, certains se disent contre le projet… parce qu’il ne s’adresse pas à eux.»

Jeff a dit avoir eu de la difficulté à regarder le débat du printemps dernier à la Chambre des communes.

«Ceux qui disent que ça rouvrirait le débat sur l’avortement n’utilisent pas de faits pour s’expliquer. Ils utilisent la peur.»

«Ce dossier mérite une conversation d’adultes. Pas une confrontation entre les pro-vie et les pro-choix.»
— Jeff Durham

Il croit que certains députés souhaitent voir le projet de loi mourir au feuilleton parce que celui-ci ne s’attaque pas à tous les problèmes liés à la violence faite aux femmes. «Nous leur demandons de s’attaquer à un problème très spécifique», en précisant que c’est qui est arrivé à Cassie était à la fois un affront aux pro-vie et aux pro-choix.

«Ce dossier mérite une conversation d’adultes. Pas une confrontation entre les pro-vie et les pro-choix. Pourquoi n’avons-nous pas encore assisté à un débat mature? Pourquoi?»

Jeff est découragé, car il croit qu’une analyse légale indépendante a déjà résolu le nœud du problème.

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Des copies du projet de loi et des envois destinés aux députés fédéraux trainent sur le plancher de la maison de Jeff Durham, à Windsor, en Ontario.

LLP est une firme d’Ottawa qui offre des opinions d’experts sur quelques-unes des questions constitutionnelles les plus complexes au pays. Eugene Meehan, qui a travaillé à la Cour suprême et qui possède quatre diplômes en droit, a été mandaté pour voir si la proposition de loi de Mme Wagantall irait à l’encontre des Lois constitutionnelles de 1867 à 1982, incluant la Charte des droits et libertés.

Son rapport indique que le Parlement pourrait adopter C-225 dans l’exercice de ses pouvoirs législatifs au criminel. Il dit que les hautes instances de la justice ont dit par le passé que le Parlement avait le pouvoir de légiférer à propos d’enfants à naître.

Il ajoute que le texte parle de la relation légale entre l’État et un tiers parti et non entre l’État et une femme enceinte. Mais il est conscient que ce type de projet de loi sera remis en question. Un accusé pourrait aussi arguer qu’il est difficile de tracer une ligne entre une femme enceinte et son fœtus.

Difficile à prévoir

«C’est difficile de prédire comment la cour pourrait lire ces nouvelles dispositions, écrit M. Meehan. À l’heure actuelle, aucune cour au pays n’a eu à composer avec une loi assurant la protection du fœtus in utero.»

«Les nouvelles infractions ne violent pas, d’une façon claire du moins, les Lois constitutionnelles de 1867 à 1982, incluant la Charte.»

Lorsque nous avons tenté de le rejoindre afin qu’il commente son analyse, M. Meehan nous a dirigé vers le client qui a commandé l’opinion légale : l’Association for Reformed Political Action (ARPA) (https://arpacanada.ca/).

Il s’agit d’une organisation qui est catégoriquement contre l’avortement.

***

«Nous voulions nous assurer qu’elle [Cathay Wagantall] avait tous les outils en main pour déboulonner les mythes.»

André Schutten, directeur légal et des politiques pour l’ARPA confirme que son organisation a payé pour l’analyse légale sur la constitutionnalité du projet C-225. L’ARPA «anticipait qu’il y aurait des levées de boucliers de la part de certains» en plus d’attaques liant le projet à une volonté de rouvrir le débat sur l’avortement.

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André Schutten, de l’Association for Reformed Political Action

Le site web d’ARPA indique dans sa section «Mission» qu’elle «encourage les chrétiens réformés à être actifs politiquement» et qu’elle souhaite «apporter une perspective biblique aux autorités civiles».

M. Schutten a indiqué par courriel que sa formation cherchait des appuis pour pousser des lois qui protégeraient les «humains non encore nés».

Bien qu’il ait une maîtrise en droit constitutionnel et un autre diplôme en droit, il a cru bon demander un avis indépendant. «M. Meehan, note-t-il, est l’un des experts en lois constitutionnelles les plus respectés au pays.»

«De cette façon, nous ne pouvions pas être accusés de présenter un avis légal partisan, écrit-il. Avec une firme indépendante de cette qualité, nous nous assurons d’avoir des conclusions sans reproche et sans tache.»

Ces conclusions n’étaient «pas surprenantes», assure M. Schutten. Et comme celles-ci étaient en accord avec la proposition de loi de Mme Wagantall, nous avons décidé «de les partager avec elle».

***

«Nous avons ouvert une boîte de Pandore. Je crois qu’en ce sens, ce projet de loi peut être qualifié de dangereux», lance Joyce Arthur, directrice de la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada.

Mme Arthur ajoute que, bien que tout le monde souhaite protéger les femmes de la violence, ce n’est pas le bon moyen d’y arriver.

«Je crois que ce projet de loi pourrait être utilisé comme tremplin pour restreindre le droit à l’avortement», dit-elle. Donner une reconnaissance légale au fœtus amènera, selon elle, de la confusion. Et elle ne croit pas que le projet de loi réduira la violence envers les femmes.

«C’est un véritable cheval de Troie.»
— Joyce Arthur, directrice de la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada

Sur internet, Mme Arthur a pris soin de comparer ligne par ligne le projet de loi de Wagantall avec celui tabletté de 2007. Plus de 50 groupes différents – d’associations de femmes à des syndicats – sont nommés sur son site comme des opposants au projet C-225.

Son organisme demande aux députés libéraux de dire haut et fort que ce projet de loi est en lien avec les droits génésiques.

«C’est un véritable cheval de Troie, indique Mme Arthur. Ces propositions sont appuyées majoritairement par le mouvement anti-avortement.

Mme Arthur s’inquiète également du fait que le projet souhaite que la protection du fœtus soit garantie dès la conception. Elle parle d’un «problème majeur».

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Des femmes, habillées comme des servantes, manifestent, à Vancouver, en 2012, contre la motion 312, qui étudiait la définition d’une vie humaine. La directrice de la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada, Joyce Arthur, s’adressait alors à la foule. (Photo: Jarrah Hodge/Coalition pour le droit à l’avortement au Canada/Facebook)

Elle suggère aussi que le mouvement anti-avortement utilise l’histoire de Jeff et de Cassie pour promouvoir un projet de loi qui n’ira nulle part.

«Ça ne sera pas adopté, assure-t-elle. C’est clair depuis le début. Alors je trouve que c’est totalement injuste de garder la famille en haleine de cette façon.»

Mme Arthur a eu quelques échanges difficiles avec Jeff Durham en ligne, dans les derniers mois, comme ils appuient des positions diamétralement opposées. Mais elle assure n’avoir rien contre lui.

«Il ne me croira peut-être pas, affirme-t-elle, mais j’ai beaucoup de sympathie envers lui. C’est terrible ce qui lui est arrivé. Personne ne peut rester insensible devant une telle tragédie.»

«Et il souffre. Sa famille souffre encore d’avoir perdu un morceau important», conclut-elle.

***

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Cassandra Kaake avait 31 ans lorsqu’elle est morte.

«Je ne me suis jamais sentie aussi heureuse de toute ma vie.»

Deux mois avant sa mort, Cassandra Kaake a écrit sur Facebook une liste de choses pour lesquelles elle était reconnaissante. Elle y célébrait alors son corps, capable de donner la vie. Et elle remerciait Jeff, pour ce cadeau qui allait changer leur histoire.

«Chaque petit mouvement que fait ma fille dans mon ventre me rappelle que la vie vaut la peine d’être vécue», écrivait-elle.

La campagne Molly Matters a inclus une transcription de ce message dans un envoi destiné aux députés fédéraux, qui contenait aussi des lettres d’appui de l’Association des femmes autochtones du Canada et du Centre canadien de ressources pour les victimes de crimes.

Jeff y a aussi ajouté une copie d’une photo d’échographie. La même image est encadrée dans sa maison, à côté d’une photo de Cassie, assise sur la pelouse avec son chien.

Les murs de son appartement sont aussi tapissés de guitares anciennes et de vieux disques, comme Lady Sings the Blues, de Billie Holiday.

Rien n’a vraiment changé dans la petite chambre rose, au bout du couloir.

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À l’intérieur, il y a des piles de vêtements de bébé au sol. Jeff les a sortis des tiroirs et des placards. Certains portent la mention «I love Canada». Certains portent encore les traces de suie créée par l’incendie qui a brûlé le corps de Cassie.

Il y a des petits souliers et de petites bottes, aussi, parfaitement alignés.

Il prévoit en faire don pour qu’ils servent au moins à quelqu’un. Mais pas tout de suite.

Jeff enverra aussi quelques items à des députés, incluant le premier ministre.

«Comment pourront-ils ignorer la question quand ils auront une partie de l’histoire entre les mains? Comment pourront-ils refuser d’en discuter et d’en débattre?»

Vaisseau fantôme

Le projet C-225 a fait l’objet d’un autre débat mercredi à Ottawa et il sera soumis à un vote plus tard en octobre.

Jeff n’est pas retourné au boulot depuis que sa vie a changé. Il travaillait chez un fournisseur de pièces automobiles. C’est là qu’il avait rencontré Cassie.

«Il faut tout réapprendre. Tout planifier à nouveau», dit-il. Il y arrive, tranquillement.

Jeff ne sait s’il cessera un jour d’appeler la chambre au bout du couloir «la chambre de Molly». Parfois, ça ressemble à un vaisseau fantôme. Il a décidé d’y ajouter un aquarium.

«Je voulais qu’il y ait un peu de vie, dit-il. Ça me donne une raison d’y aller.»

Les poissons tropicaux qu’il a choisis pour l’aquarium s’appellent des mollys.

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Les poissons mollys dans la chambre de Molly.

Ce reportage, initialement publié sur le Huffington Post Canada, a été traduit de l’anglais.