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Hells Angels: le retour de l'enfer

15/09/2016 06:38 EDT | Actualisé 15/09/2016 09:18 EDT
dapd
Die Lederjacke eines Hells Angels-Mitgliedes, aufgenommen am Donnerstag (14.10.10) in Koblenz im Zuschauerbereich des Verhandlungsraums der 3. Strafkammer des Landgerichts. Ein anderes Hells Angels-Mitglied muss sich vor dem Landgericht wegen des Mordes an einem Polizisten verantworten. Dem Angeklagten aus dem rheinland-pfaelzischen Anhausen wird vorgeworfen, im Maerz 2010 einen SEK-Beamten bei einer Polizeiaktion durch einen gezielten Schuss getoetet zu haben. Foto: Harald Tittel/dapd

Les Hells Angels reviennent en force partout au Québec et les groupes de motards qui les appuient sont plus nombreux que jamais. Ils portent des noms qui sont censés faire trembler : Red Devils, Dark Souls, Devils Ghosts… la liste est longue. Vapotage, commerce de vêtements et vidéoclips, l’empreinte des Hells Angels s'étend maintenant au-delà du monde criminel. Enquête.

Un texte de Johanne Bonneau, Guillaume Dumont et Isabelle Richer

Pour se faire une idée de l'ampleur de la renaissance des Hells Angels, il fallait aller faire un tour au Bike and Tattoo Show de Laval en avril dernier. C’était le premier événement de l'année pour les motards du Québec.

Des membres des Hells Angels y vendaient entre autres des chandails SUPPORT 81 au profit des différents chapitres qui sont en train de se reformer.

81 pour Hells Angels. « On parle du 8 pour la huitième lettre de l’alphabet - qui est le H - et le 1, qui est la première lettre de l’alphabet, qui est le A », explique l'ex-capitaine de la Sûreté du Québec (SQ) Serge Vandal, qui précise qu’appuyer les Hells Angels n’est pas illégal et porter leur emblème non plus.

Les groupes de motards présents au Québec

De nombreux membres de ces groupes n’ont pas fait l'objet d’accusations criminelles.

Ces dernières années, les Hells avaient rangé leurs vestes, de crainte de se faire rattraper par la loi sur le gangstérisme, qui punit plus sévèrement les activités faites au profit d'une organisation criminelle.

Les échecs récents des grands procès devant les tribunaux leur ont cependant redonné le goût de s'afficher.

« Il faut faire peur et on fait peur d’une certaine façon avec les couleurs. » - Sylvain Tremblay, ex-enquêteur SQ

Sylvain Tremblay a enquêté sur les motards pendant 15 ans à SQ. Il a participé à l'enquête qui a mené à l'opération SharQc, en avril 2009.

156 membres en règle et proches des Hells Angels sont alors accusés et les cinq chapitres du Québec sont démantelés.

Mais même détenus, les Hells cherchent des façons de continuer leurs affaires.

« Ce sont eux qui savent combien il y a de drogue dans la rue. Du jour au lendemain, ces gens-là se retrouvent incarcérés et on a dû faire appel à des forces extérieures », explique l’ex-enquêteur.

Des Hells Angels de l'Ontario viennent gérer une partie des affaires de leurs confrères québécois pendant la tenue des mégaprocès.

Pour se protéger, les Hells ont aussi créé de nombreux groupes de motards, dont des clubs-écoles comme les Red Devils, chargés du sale boulot. Ils relèvent directement des Hells Angels.

Sous les Red Devils, on trouve plusieurs clubs de motards qui affichent leurs couleurs, comme les Dark Souls. « Les Dark Souls ont une importance capitale, ils s’affichent ouvertement et on s’entend [qu’ils] sont dans la business criminelle », souligne Sylvain Tremblay.

Les Hells vapotent

Photo: Facebook/Vapeking

Certains membres de la relève des Hells s’intéressent entre autres aux entreprises légales. Robert Lecompte, un membre en règle des Hells, envoyé en renfort de la Saskatchewan pour reformer le chapitre de Montréal, s'est lancé en affaires dans un domaine en vogue : le vapotage. Jusqu'à tout récemment, il était propriétaire d'une franchise de Vapeking qui compte de nombreuses succursales au Québec.

Selon nos vérifications, la quasi-totalité des Vapeking, et il y en a eu une vingtaine, est exploitée par des gens liés aux Hells Angels.

Éric Blanchette Photo: Radio-Canada

En Beauce, les gens derrière l'expansion de Vapeking sont deux étoiles montantes de la relève des Hells Angels : les jumeaux Yanick et Éric Blanchette. Dans les années 1990, ils ont été incarcérés au pénitencier de Donnacona.

« Les jumeaux Blanchette, à leur sortie, ils sont devenus Black Mask, et ils sont devenus par après Dark Souls et sont devenus maintenant membres en règle Red Devils. Ils ont monté rapidement », explique Sylvain Tremblay.

À Mirabel, celui qui vend des produits Vapeking dans sa boutique est un prospect des Red Devils, Jonathan Cloutier.

À Beauport, le défunt Vapeking partage la même adresse que le salon de massage érotique Opale. La dame qui possède le commerce est la conjointe du Hells de Québec Marc Roberge.

Marc Roberge Photo: Radio-Canada

Marc Roberge s'est fait connaître dans le monde criminel dès les années 1990. À cette époque, ses frères et lui s'allient aux Rock Machine.

En 1996, Roberge envoie des fiers-à-bras, ce qu'on appelle une « équipe de baseball », pour régler son compte à un vendeur de drogue des Hells.

Le jeune homme a péri dans l’incendie qui s’en est suivi dans une piquerie du quartier Saint-Roch. Roberge a reconnu sa participation dans cet événement qui a marqué le début de la guerre des motards dans la région de Québec.

Il a aussi été condamné pour trafic de tabac et de drogue en lien avec le territoire mohawk de Kahnawake.

La bannière Vapeking a été lancée par trois associés de Montréal. À première vue, aucun lien avec les motards, mais Facebook nous révèle qu'un des propriétaires est membre des Red Devils.

Nous avons rejoint l'un de ses associés, Patrick Sinai, qui ne voit pas de problème dans le fait que le président de son entreprise, Peter Julius Joseph, soit membre d'un club de motards affilié aux Hells Angels.

« Je connais ce M. Peter, ça fait 22 ans. Je peux vous dire, ce n’est pas quelqu'un qui commet des crimes. Ce qu'il fait dans son temps off ne me concerne pas. » - Patrick Sinai

Quant au fait que la plupart des franchisés Vapeking sont proches des Hells Angels ou associés aux Red Devils, Patrick Sinai répond qu’il n’a jamais fait de vérifications judiciaires sur ceux qui ouvrent un magasin Vapeking.

Il ajoute cependant : « Si demain matin, je suis au courant que quelqu’un commet un crime par rapport à Vapeking, mais c’est fini, vous fermez, c’est fermé. »

Il n’y a pas de preuve que Vapeking fait du blanchiment d’argent.

Dans plusieurs causes criminelles récentes, on a vu comment d’autres entreprises légales ont été utilisées par les Hells Angels pour blanchir de l'argent, notamment.

La commission Charbonneau a consacré tout un pan de ses travaux à l'infiltration de l'économie légale par les motards, qu'on retrouve autant dans la construction que dans les combats extrêmes.

« Ce n'est plus les Hells de l’ancien temps. C’est des motards qui vont être plus subtils, qui vont s’associer dans de l’économie légale et qui vont vraiment le faire de façon un petit peu plus intelligente », explique l’ex-enquêteur de la SQ Sylvain Tremblay.

Headrush et ses anges

Veste Headrush Photo: FACEBOOK / JOHN HFI RDMC CLOUT

La marque de vêtements s'appelle Headrush. Sans aucun doute, elle cible les jeunes. Pour en faire la promotion, l'entreprise utilise des célébrités, comme Jeremy Bieber, le père de la vedette internationale Justin Bieber, qui y est associé depuis 2011.

On mise aussi sur des vedettes de combats extrêmes. Mais la plus grosse prise de Headrush est sans contredit le joueur étoile de la LNH Kristopher Letang.

La marque attire aussi une tout autre clientèle. Loin du style Armani, Headrush cultive plutôt le look rebelle, en utilisant des symboles qui rappellent la signature des Hells Angels.

Photo(s) : Facebook et Facebook / Headrush Montréal Officiel

En lettres gothiques, la marque utilise des mots qui évoquent l'univers des motards, comme « chosen few », « support » et bien entendu « angels ».

Même le chef présumé des Hells Angels du Québec, Salvatore Cazzetta, porte des vêtements Headrush. Pas étonnant, quand on sait que sa femme, Nathalie Godbout, est présidente d'une compagnie qui en vend.

Les procès nous ont appris que les Hells Angels imposent parfois à leurs membres une marque donnée et qu’ils ne badinent pas avec l'utilisation de leurs symboles.

Aux États-Unis, ils n'ont pas hésité à poursuivre ceux qui s'inspirent un peu trop des symboles associés aux Hells. De l'avis de l’ex-capitaine de la SQ Serge Vandal, Headrush ne peut y faire référence sans leur accord.

« Ce logo peut être apposé sur des vêtements, mais ça va prendre la permission, parce que la protection reliée à la marque de commerce est inscrite dans la loi et les Hells Angels la défendent farouchement », indique M. Vandal.

Au Bike and Tattoo Show de Laval, le kiosque Headrush Montréal occupait l'espace central et le Hells Robert Lecompte trônait au beau milieu. Jusqu'en mars 2016, sa boutique vendait des vêtements Headrush.

Nous avons découvert que plusieurs points de vente Headrush sont tenus par des proches ou des sympathisants des Hells Angels.

Le patron de Vêtements Headrush Canada, Ali Reza Bassiri, a déclaré, au téléphone : « À toutes les semaines, quelqu’un essaie d’associer ma distribution aux bikers et aux motards. Je vais vous dire une chose, c’est absurde. » Il nie tout lien avec les Hells.

Tout comme les Hells aiment les Harley Davidson, ils aiment aussi sa marque de vêtements, se défend-il.

À propos de son distributeur Jonathan Cloutier, qui est membre Red Devils, il dit ceci : « On ne savait pas que c’était une place à tatouage. Je ne veux pas être associé à ce genre de commerce. Je leur ai annoncé que je fermais leur compte. »

« J’ai toute une réputation à ma banque, je ne peux pas commencer à jouer avec ça, j’aurais trop à perdre. » - Ali Reza Bassiri

Ali Reza Bassiri, à qui on ne connaît pas de lien avec les Hells Angels, est un ancien conseiller financier mêlé au scandale boursier de Jitec dans les années 2000. Il a aussi été condamné en 2006 pour extorsion et possession de monnaie contrefaite.

Des Rock Machine aux Hells

Les créateurs de la marque Headrush sont en fait les membres de la famille Rice de Kahnawake.

Peter Rice est un ancien partenaire d'affaires de l’influent Hells Angel Salvatore Cazzetta. C'est André Cédilot, en 2008, alors journaliste à La Presse, qui révèle cette association d'affaires.

« Salvatore Cazzetta était associé avec Peter Rice dans l’entreprise légitime Distribution Mustang qui faisait la distribution au Québec de boissons énergisantes appelées Cintron », explique-t-il.

Ennemi juré des Hells Angels, Cazzetta fonde en 1989 le club rival, les Rock Machine. Dans les années 1990, il est condamné à une peine de 12 ans aux États-Unis pour importation de cocaïne. C'est de sa cellule qu'il suit la guerre féroce que se livrent les motards.

En 2005, il est libre comme l'air et, contre toute attente, il porte les couleurs des Hells Angels.

« Jamais dans 100 ans on n’aurait pensé que Salvatore Cazzetta se lierait avec les Hells Angels. On est tous tombés à terre quand c’est arrivé », dit l’ex-policier du Service de police de la Ville de Montréal François Bigras.

En raison de ses liens avec tous les acteurs du monde criminel, de la mafia au gang de l'ouest, Cazzetta est l'objet d'une surveillance étroite par la police.

Coup sur coup en 2009, Cazzetta est arrêté dans deux opérations d'envergure. Il est libéré des accusations dans SharQc avec une trentaine d'autres accusés, mais il est mêlé à une autre affaire.

« Dans l'opération Machine, il a été arrêté dans une affaire de contrebande de tabac en association avec l'homme d'affaires Peter Rice de la réserve de Kahnawake », explique André Cédilot.

L’avocat de la famille Rice ne nous a pas rappelés.

Cazzetta n'a cependant pas profité longtemps de sa liberté puisqu'en 2015 il a été arrêté à nouveau lors d'une opération qui a frappé motards, mafia et gangs de rue.

La vieille garde est ébranlée, mais elle n'a pas renoncé à la mainmise et la jeune génération est prête pour la relève.

Une nouvelle génération de motards

La relève des Hells Angels semble vouloir suivre les enseignements de ses maîtres.

Certains des membres des Dark Souls ont déjà été accusés de trafic de drogue, comme le vice-président de la section Beauce, Martin Fortier, qui vient d'être condamné à 6 ans et demi de prison pour possession d'une grande quantité de méthamphétamine.

En février 2015, des Dark Souls ont aussi fait l'objet d'une importante perquisition à Québec, l’opération Hisser, dans le quartier Beauport. De la drogue évaluée à un quart de million de dollars a été saisie, ainsi que des vêtements portant l'inscription Hells Angels.

Lors d'une perquisition au local des Dark Souls en Beauce, la SQ a saisi des armes à feu, de la drogue et de l'argent.

La police y a aussi trouvé un fugitif, Éric Lallier, qui était recherché depuis 8 mois pour une affaire d'extorsion.

Et ce n'est pas tout. Un homme d'affaires nous a confié avoir été victime d'extorsion par des membres des Hells Angels et des Dark Souls. Il refuse de donner une entrevue, car il craint pour sa vie, même s'il a porté plainte à la police et que son agresseur a été condamné en cour.

« Ça continue encore et la police s'en crisse. Ils m'ont dit de porter plainte et qu'il n'y aurait jamais de danger pour moi. Aujourd'hui, ma tête est mise à prix et ils veulent me tuer. [...] J'aurais dû prendre le 100 000 $, leur donner et j'aurais eu la paix. » - Un entrepreneur qui a requis l'anonymat

Les Hells, intouchables?

À Trois-Rivières, le fameux bunker des Hells a disparu à coups de pelle mécanique, mais c’est loin d'être la fin des repaires de motards criminels au Québec.

Dans la petite municipalité de Scott, en Beauce, les Dark Souls inaugurent de nouveaux locaux.

La présence de ces motards fait peur à bien des citoyens, selon une responsable de la Ville. D'autant que certains individus, accusés de crimes violents, ont été arrêtés dans le local.

La Sûreté du Québec s'occupe du dossier, dit le maire de Scott, Clément Marcoux, qui préfère ne pas s'en mêler. Certaines villes ont cependant décidé d'agir.

En 2014, l’ancien policier François Bigras travaille pour la Ville de Chambly et s'inquiète de voir les Red Devils s'installer dans la municipalité.

« J’ai cogné à la porte, on m’a ouvert. J’ai pu voir qu’effectivement, à l’intérieur, c’était en processus d’aménagement d'un local de motards et la demande de permis ne correspondait pas aux activités qui étaient pour se faire », raconte-t-il.

Les amendes répétées de plusieurs milliers de dollars ont eu raison des Red Devils, qui ont quitté Chambly.

La façon de faire a ensuite fait des petits. La Ville de Delson a, elle aussi, chassé les Red Devils de son parc industriel, en utilisant la même méthode.

Les traditions des Hells ne veulent pas mourir. Au mois d'août dernier à Montréal, aux funérailles d'un Hells Angel mort dans un accident de moto, Kenny Bédard, des motards de tout le pays sont venus pour lui rendre hommage. On se serait cru dans les années 1980.

Pendant la journée, tous les acteurs de notre histoire ont défilé, dont les frères Blanchette, les Red Devils, les Dark Souls et le rappeur Fou Furieux, le Hells de Québec Marc Roberge. Le président de Vapeking, Peter Julius Joseph, et des gens qui étaient, jusqu’à récemment, liés à la compagnie Headrush s'étaient aussi invités sur le parvis de l'église.

« Comme disait l’ancien ministre Serge Ménard, les motards c’est comme le ménage. Il faut recommencer ça à perpétuité et Dieu sait que l’histoire aujourd’hui lui donne raison », estime l’ex-policier François Bigras.

Avec la collaboration de Chantal Cauchy et de Daniel Tremblay