POLITIQUE

L'importateur du RU 486 souhaite que les restrictions sur la pilule abortive soient levées

24/07/2016 05:49 EDT | Actualisé 25/07/2016 10:34 EDT

L’importateur canadien de la pilule abortive Mifégymiso entend demander au gouvernement de Justin Trudeau d’étirer l’âge gestationnel limite pour mettre un terme à la grossesse, a appris Huffington Post Canada.

Celopharma Inc., qui a reçu l’approbation pour importer et distribuer au pays la pilule mieux connue sous le nom de RU 486, souhaite aussi qu’Ottawa retire plusieurs restrictions imposées à l’approbation du traitement par le précédent gouvernement.

La présidente de la compagnie, Paula Gelbfarb, a indiqué au HuffPost qu’elle prévoit déposer une autre demande à Santé Canada en août.

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Le mifégymiso devrait être disponible au Canada cet automne. (Photo : Getty Images)

Le Mifégymiso est un combiné de mifépristone et de misoquprostol qui agit comme un traitement abortif. Il a reçu l’approbation de Santé Canada l’an dernier et pourra être prescrit jusqu’au 49e jour de grossesse. Mais la pilule n’est toujours pas distribuée au pays puisqu’un changement d’ingrédient prolonge actuellement les mesures d’approbation, souligne Mme Gelbfarb.

La demande originale de Celopharma, appuyée par des tests cliniques, prévoyait la limite de 49 jours. Mais en mars, l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux a révisé son avis sur la pilule, vendue chez nos voisins du sud sous le nom de Mifeprex, et a déterminé que le traitement pouvait être utilisé jusqu’à l’âge gestationnel de 70 jours.

Mme Gelbfarb n’a pu nous indiquer quel âge gestationnel limite Celopharma proposera dans sa nouvelle demande. «Nous essayons de rassembler le plus de données et d’informations possibles afin de fournir toutes les preuves nécessaires que le traitement est une option viable et sécuritaire pour les Canadiennes», a-t-elle affirmé.

La présidente de Celopharma indique que le nœud du problème n’est pas tant dans la limite de l’âge gestationnel. Elle dit qu’il faut d’abord et avant tout s’attaquer aux mesures mises en place par les conservateurs.

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La pilule abortive, aussi connu sous le nom de RU 486, a été approuvée par Santé Canada l’an dernier. (Photo : Phil Walter/Getty Images)

Quand le Mifégymiso a été approuvé en juillet dernier, sous le gouvernement de Stephen Harper, des conditions très strictes ont été appliquées. La pilule ne pourra être administrée que par des médecins, qui devront donc entreposer la pilule et la vendre directement en clinique ou à l’hôpital.

De plus, la première dose devra être prise «en présence du médecin ou d’un membre du personnel médical».

Certains indiquent que ces restrictions empêchent les femmes de prendre le traitement dans le confort de leur foyer et soulèvent une foule de questions sur le moment où les patientes souhaitent vivre leur avortement.

«En tant qu’importateur et distributeur, nous n’avions rien à dire sur ces questions», fait remarquer Mme Gelbfarb, en ajoutant que les femmes devraient pouvoir se procurer le traitement en pharmacie, comme pour une prescription régulière.

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Le fait que les patientes doivent prendre le Mifégymiso devant le médecin inquiète Sheila Dunn, professeur associée au département de médecine familiale de l’Université de Toronto. «Ça laisse sous-entendre qu’une femme n’est pas capable de prendre une pilule qu’on vient de lui prescrire», lance-t-elle.

Si une femme a un rendez-vous le mardi, elle voudra peut-être débuter le traitement le vendredi, afin que l’avortement survienne le dimanche, alors qu’elle ne travaille pas. Ça devrait être un choix que les patientes peuvent faire, croit Mme Dunn.

L’approche conservatrice

La présidente de la Fédération nationale de l’avortement du Canada, Dawn Fowler, ne comprend pas non plus pourquoi la pilule devrait être prise devant un professionnel de la santé.

«De toute évidence, la patiente devrait pouvoir être évaluée par un médecin, qui lui expliquera les risques, puis donner son consentement avant de repartir chez elle avec le traitement», dit elle.

«Pourquoi a-t-il fallu ajouter ces prérogatives et cette méthode conservatrice alors qu’on ne le fait pas quand on prescrit des narcotiques? demande Mme Fowler, en parlant de médicaments comme le fentanyl ou l’oxycodone. «Ces médicaments entraînent certainement davantage de conséquences qu’une seule pilule de mifépristone…»

«Au Canada, le passé nous a prouvé que certains médecins traitent encore les femmes qui souhaitent se faire avorter de façon très inappropriée.»
— Jocelyn Downie, professeure à l’université Dalhousie

L’attaché de presse de la ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, nous a indiqué que la croyance voulant que le pilule devra être prise devant un médecin est «fausse». Même si c’est ce qui est indiqué dans plusieurs documents de Santé Canada, Andrew MacKendrick nous a écrit par courriel que «les patientes n’ont pas l’obligation de prendre la pilule devant leur médecin».

«Les recommandations permettent aux médecins de déterminer ce qui est le plus souhaitable pour la patiente. On utilise les mots “sous la supervision de”, ce qui donne l’option à la personne qui prescrit de demander à la patiente de prendre la pilule immédiatement, de déléguer un membre du personnel soignant de le faire ou de donner une autre directive à la patiente», a aussi écrit le porte-parole.

M. MacKendrick réfère aussi à la page 14 de la monographie du produit – qui parle de la composition et des directives d’usage – pour appuyer son propos.

Or, à la page 38 du même document, voici ce qu’on peut lire :

Take Mifegymiso (Prendre Mifégymiso)

As directed by your doctor or as given to you by medical staff (Selon les directives de votre médecin ou administré par un membre du personnel médical)

Step 1: In the presence of your doctor or a member of the medical staff:

Green box (Étape 1 : sous la présence d’un médecin ou d’un membre du personnel médical : boîte verte)

Take the Mifepristone tablet (Prendre un comprimé de mifépristone)

Swallow tablet with a glass of water (Avaler le comprimé avec une gorgée d’eau)

La professeure de droit de la santé à l’université Dalhousie Jocelyn Downie craint que les médecins ne feront pas la même interprétation que le gouvernement et que l’accès au traitement sera difficile pour certaines femmes.

«Au Canada, le passé nous a prouvé que certains médecins traitent encore les femmes qui souhaitent se faire avorter de façon très inappropriée, souligne Mme Downie. Il ne faut pas passer ça sous silence, car ça mène à des comportements discriminatoires et à la stigmatisation.»

mifepristone

Les exigences de distribution sont aussi très compliquées pour les médecins – certains disent même qu’elles sont non conformes. Des groupes craignent que des médecins, surtout dans les régions plus éloignées, décident de ne tout simplement pas offrir le traitement.

Wendy Norman, médecin et spécialiste de la planification familiale aux Instituts de recherche en santé et l’Agence de santé publique du Canada, affirme que les médecins ne sont pas assez outillés et n’ont pas l’expérience des pharmaciens pour distribuer le Mifégymiso de façon sécuritaire.

Elle argue que les pharmaciens utilisent des bases de données provinciales pour enregistrer les médicaments des patientes, qui peuvent être consultés par les médecins et les hôpitaux. Cette façon de faire ne serait pas nécessaire si les médecins administrent directement le médicament.

Sheila Dunn croit que les restrictions vont faire en sorte que la pilule abortive sera surtout disponible dans les cliniques d’avortement, plutôt que chez tous les médecins. À son avis, des parties du pays où l’avortement est déjà difficile, voire impossible, écoperont.

«L’arrivée de cette pilule pourrait donner un accès beaucoup plus facile à l’avortement au pays, poursuit-elle. Malheureusement, plusieurs restrictions font en sorte que nous passons à côté d’une belle opportunité d’offrir un traitement sécuritaire et efficace qui serait le premier choix de plusieurs femmes qui souhaitent mettre un terme à une grossesse.»

Mesures «discriminatoires»

Jocelyn Downie parle même de restrictions «discriminatoires envers les femmes». «Je ne crois pas que ces mesures étaient surprenantes au moment où elles ont été adoptées [par les conservateurs], mais je crois qu’elles devraient être changées aujourd’hui, compte tenu de la position du gouvernement libéral sur l’avortement. Ces mesures ne font plus aucun sens.»

Si les libéraux faisaient une analyse basée sur le genre – ce qu’ils ont fait en masse dans d’autres domaines jusqu’à maintenant – ils se rendraient compte que l’administration du Mifégymiso par les médecins seulement est une aberration, aux dires de Mme Downie.

«Ce ne sera pas un problème dans les milieux urbains, qui ont déjà les infrastructures et la logistique pour stocker des médicaments. Mais les médecins de famille, en région, ne garderont pas de médicaments pour la vente directe aux patients, explique la professeure. Ils se contenteront alors de dire qu’ils n’offrent pas le traitement. Plusieurs médecins ne voudront pas composer avec ce casse-tête administratif.»

Mme Downie croit qu’il serait préférable que le gouvernement change les règles maintenant, avant de forcer les médecins à investir dans un système de stockage, de paiement et de commande de médicaments.

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Un porte-parole de la ministre de la Santé, Jane Philpott, a indiqué qu’aucuns changements n’étaient prévus pour le moment. (Photo : La Presse canadienne)

Le bureau du ministère de la Santé a toutefois indiqué au HuffPost que rien n’est prévu pour changer les règles du jeu. En accumulant des données sur l’utilisation du produit avec le temps, Santé Canada «va étudier la question et considérer des révisions sur la prescription et la distribution du Mifégymiso», a écrit l’attaché de presse de la ministre Philpott.

Si le fabricant le demande et fournit les preuves nécessaires à un changement dans l’administration de la pilule ou ses conditions d’usage, Santé Canada pourrait revoir l’application, poursuit-il.

Des questions sur le coût

Une autre chose inquiète : le coût du traitement. Et qui payera?

Paula Gelbfarb indique que le Mifégymiso coûtera 300 $. Pour le moment, il n’est pas couvert par les programmes provinciaux et territoriaux.

«Ça cause préjudice aux femmes qui n’ont pas d’assurances, souligne Sheila Dunn. Elles devront se tourner vers l’avortement, qui est couvert.»

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Des manifestantes pro-choix sont rassemblées devant le parlement du Nouveau-Brunswick, à Fredericton, en avril 2014, pour demander à la province de financer les avortements dans les cliniques privées. (Photo : David Smith/La Presse canadienne)

La professeure fait valoir le gros bon sens pour que le système ajoute la pilule abortive à sa couverture, parce que «c’est une procédure médicale qui n’est pour le moment disponible que sous forme de chirurgie». Mme Dunn est toutefois consciente que la couverture d’un médicament devient souvent une question politique. Certains endroits au pays, comme le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard, où l’avortement n’est pas facilement accessible, pourraient ainsi ne pas rendre le Mifégymiso disponible, croit-elle.

«Pour le moment, c’est impossible de prévoir ce qui arrivera dans les endroits où le traitement est souvent le plus nécessaire», conclut Mme Dunn.

De son côté, Celopharma espère que le traitement sera couvert par le système public. «Ce que je souhaite, c’est qu’il puisse être accessible aux femmes de tout le pays, lance Mme Gelbfarb. C’est ma principale préoccupation.»

Ce texte initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l’anglais.

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