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Première montréalaise d'Ingrid St-Pierre: percutante fragilité (PHOTOS)

15/04/2016 06:29 EDT | Actualisé 15/04/2016 06:29 EDT
Paméla Lajeunesse

Ingrid St-Pierre ne se résume plus à la fragilité, à la douceur et à l’intimité. En plus de revisiter le répertoire de ses deux premiers albums avec la perspective de celle qui a fait un bout de chemin, la blonde chanteuse dévoile une facette de sa personnalité plus solide dans les titres de son troisième album, presque tous interprétés dans le cadre de sa rentrée montréalaise à La Tulipe.

En ouverture, une dizaine de notes de piano suffisent pour qu’on reconnaisse le début enchanteur de Tokyo, un magnifique texte évoquant le petit bout de vie confectionné lors d’un voyage au Japon. Bien qu’on sente l’habituelle fébrilité d’Ingrid dans les premières secondes, les percussions militaires l’encouragent à faire preuve d’un panache rafraîchissant.

Durant La Ballerine, on découvre une voix quasi en retrait, à l’image de la maîtresse résignée dont elle raconte les mésaventures, jusqu’à ce qu’une colère nouvelle au répertoire de l’interprète se fasse entendre.

Ingrid St-Pierre au La Tulipe (14 avril 2016)


St-Pierre continue de faire preuve de caractère en se levant par moments pour jouer au piano, alors qu’elle raconte son amour pour un garçon qu’elle a tenté d’impressionner en apprenant le vietnamien, afin qu’ils soient les seuls à comprendre ce qu’ils signifiaient l’un pour l’autre, dans le bruit ambiant de la Place royale.

Après une année de « pause » consacrée à la création d’un troisième album, l’arrivée d’un enfant et un déménagement, son plaisir de performer semble aussi grand que l’attention qu’elle prend pour mettre ses chansons en contexte, pour notre plus grand bonheur.

Avant de nous faire visiter le 63, rue Leman, elle raconte l’envie qu’elle avait de dénicher une maison avec du vécu et le plaisir qu’elle a eu en imaginant son passé. Sa voix et son piano nous invitent ensuite à pénétrer en douceur dans un souvenir, alors que le trombone et les cordes se réunissent pour nous faire flotter.

Quand elle débute la première chanson tirée de ses deux précédents albums, Les Ex, on entend du recul dans sa voix. Comme si elle formulait ses paroles autrement, avec un mélange de sagesse, d’amertume, de résignation et de nostalgie, avec une livraison encore plus « racontée » que « chantée ».

À l’image de tous les spectacles de l’auteure-compositrice-interprète, les spectateurs s’imposent le silence entre eux, afin de protéger le cocon qu’elle fabrique d’une chanson à l’autre. L’écoute était donc entière au moment de redécouvrir Desjardins, une chanson dont les paroles reflètent bien plus de candeur et de naïveté que la voix de la jeune femme, qui se transforme au fil des ans et des expériences.

Après avoir offert toute la tendresse du monde dans Feu de Bengale, St-Pierre s’installe au centre de la scène pour chanter la colère que suscite sa pire ennemie (elle-même). Alors qu’on l’écoute régler des comptes avec elle-même, avec un ton limite revanchard, on a l’impression que sa voix devient plus fluide et libérée.

Au retour de l’entracte (pause nécessaire à la maman-chanteuse qui allaite en coulisses), le public retrouve Ingrid en douceur, avec la charmante pièce instrumentale L’escapade. L’air guilleret de Valentine a ensuite redonné du pep à la soirée, jusqu’à ce que la mise en contexte des Loups pastel et son enrobage musical donnent de jolies couleurs d’étrangeté à l’ensemble.

À ce point-ci de la soirée, ceux qui n’avaient pas déjà versé une larme rejoignent les nombreux propriétaires de joues mouillées.

Lorsque l’interprète fait écho aux projets qu’elle imaginait pour un bébé qui a déserté le Monoplace de son ventre, les cœurs se serrent dans la salle. Écoutant chaque parole de ce mini requiem avec une intimité digne du sacré, les spectateurs se laissent envelopper dans une bulle d’intimité. Débutée piano-voix, la chanson est éventuellement soutenue par les autres instruments, comme s’ils aidaient la poussière d’ange à prendre son envol vers le ciel.

Les émotions sont tout aussi fortes, sinon plus, quand on déguste les anecdotes de son défunt grand-père et qu’on écoute Lucie, la pièce instrumentale écrite le jour de son décès.

À un âge où les grands-parents s’en vont, Ingrid St-Pierre s’assure que les chansons restent. Pendant la chanson Ficelles, un texte écrit en l’honneur de sa grand-maman atteinte d’Alzheimer, l’interprète fredonne devant un plancher de spectateurs en pleurs. Elle les console ensuite avec l’adorable Chocolaterie, le repère amoureux de La planque à libellules, le doux nuage de Deltaplane et le précieux Éloge des dernières fois.

Un autre bijou signé St-Pierre.

Une dizaine d'albums à écouter au printemps 2016