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«Made in France», le thriller djihadiste prophétique (PHOTOS)

12/04/2016 09:13 EDT | Actualisé 12/04/2016 09:14 EDT

La réalité a fini par rattraper la fiction avec Made in France, un film coup de poing sur une cellule djihadiste prête à commettre des attaques sanglantes en plein cœur de Paris. L’œuvre devait prendre l’affiche en France, mais les attentats du 13 novembre dernier ont forcé l’annulation de sa sortie dans les salles de cinéma de la capitale. De passage à Montréal, le réalisateur Nicolas Boukhrief revient en entrevue sur sa funeste prémonition.


Made in France


Il n’en revient toujours pas, mais voilà, il a bien fallu voir l’évidence. Son long-métrage a visé en plein dans le mille. Nicolas Boukhrief n’en retient aucune joie, mais plutôt un sentiment de tristesse infini. C’est d’ailleurs lui qui a demandé à ce qu’on annule la diffusion de son film dans les salles françaises dont la sortie était prévue quelques jours seulement après le fatidique 13 novembre.

«Il y a eu les attentats, alors je me suis dit qu’il fallait le retirer de l’affiche parce que ça devenait une situation intenable, a-t-il expliqué en entrevue. C’est un choix, ce n’est pas le résultat d’une censure comme j’ai pu le lire ici ou là. Le film était bien parti pour marcher, mais je ne me voyais pas sortir la bouteille de champagne parce qu’on aurait fait des entrées. C’était malsain et assez troublant.»

Made in France et son affiche montrant une kalachnikov adossée à la tour Eiffel sort vendredi au Québec. Le réalisateur a fait le voyage pour accompagner sa sortie chez nous. «Je tenais à être ici pour la sortie du film en salles, par reconnaissance. Le cinéma, c’est la raison d’être d’un film. En France, il n’a pas eu cette chance à cause des terribles événements. Mais au fond de moi, je voulais que ce film soit vu par le plus grand nombre, surtout auprès des jeunes. D’un autre côté, l’actualité tragique lui a offert une notoriété qu’il n’aurait peut-être jamais eue.»

Un héros musulman

Sixième long métrage du cinéaste de 52 ans, Made in France raconte comment un groupe de jeunes français convertis se préparent à commettre l’irréparable. «J’ai commencé à penser à ce film après l’affaire Merah. Toutefois, je me suis éloigné du profil du loup solitaire pour me focaliser sur les membres d’une cellule afin de mettre en avant une idéologie mortifère. Ce que l’on voit, ce sont des Français qui tuent d’autres Français.»

Comment des citoyens peuvent-ils nourrir une telle haine envers leurs semblables? Cette question taraude l’esprit de Boukhrief depuis des années. «J’essaye de comprendre pourquoi tant de jeunes peuvent être à ce point attirés par ce genre de comportements suicidaires. Je ne connais personne d’heureux qui se radicalise. Pour vouloir se faire exploser le corps avec une ceinture d’explosifs, il ne faut pas être particulièrement heureux.»

Le thriller met aussi en scène un journaliste de culture musulmane qui s’infiltre auprès du groupe d'apprentis terroristes. Au fur et à mesure que son enquête progresse, le spectateur découvre le profil des tueurs. «Je ne voulais pas qu’on estampille le film comme une œuvre islamophobe. Ce n’est pas un film sur l’Islam. Ce qui crée les terroristes, c’est une pulsion de mort qui habite les sociétés en crise.»

Et selon Boukhrief, il n’y a pas de jeunesse sans violence. «Certains éléments nourrissent un fantasme romantique violent. Dans les années 1970, on a connu les Brigades rouges, l’Action direct ou la bande à Baader. Ils pensaient qu’en tuant un policier ou un patron, ils allaient ainsi contribuer à la grande révolution prolétarienne. Ce qui était complètement fou. Cette révolution, elle n’a jamais eu lieu et entre-temps, ils ont tué des innocents.»

À chaque époque ses lubies morbides liées à la vacuité des existences chez une jeunesse en perte de repère. Dans les années 1980, le film Scarface de Brian De Palma a poussé de nombreux gamins des banlieues françaises à s’engager dans les trafics de drogues, raconte le réalisateur. «Beaucoup d’entre eux sont devenus des dealers en pensant qu’ils allaient tous devenir le mafieux Tony Montana, partir en Floride, avoir de grandes villas et sortir avec Michelle Pfeiffer. C’était un grave problème.»

Le cinéaste va jusqu’à comparer les djihadistes avec les tueurs en série américains. «Voir des étudiants surarmés retourner dans leurs écoles pour tirer sur leurs camarades de classe, c’est devenu récurant là-bas. Ils commettent ce genre de crimes pour prouver qu’ils existent. C’est un peu la même chose avec les jeunes qui s’enrôlent pour Daesh, sauf qu’ici il y a un gros travail d’embrigadement sectaire apocalyptique avec en prime le lavage de cerveau.»

La France, un pays raciste

À la suite des attentats, la peur s’est installée dans les villes européennes. Après Paris et ses 130 morts, Bruxelles vient de subir un sort presque identique. Les médias n’hésitent maintenant plus à parler de guerre ouverte. «Je me bats farouchement contre les discours catastrophistes qui sont en train de se mettre en place. Ce que cherche Daesh, c’est la rupture culturelle. C’est ce que cherche aussi l’extrême droite française pour pouvoir prendre le pouvoir. Le climat est délétère. C’est très inquiétant.»

Boukhrief appelle au calme. «Les gens parlent de guerre de religion. C’est complètement absurde. Sur cinq millions de musulmans en France, les autorités dénombrent de 5000 salafistes purs et durs, ce qui représente 0,1 % au total. Il faut arrêter les conneries maintenant!»

Du point de vue de Boukhrief, la France a abandonné ses pauvres. «Les classes défavorisées ne sont pas importantes pour les élites au pouvoir. Après on s’étonne qu’il y ait de l’extrémisme. De son côté, le Front national se nourrit de cette rupture en répétant ad nauseam que les musulmans sont les ennemis de la nation. Je suis pessimiste, car la situation est assez préoccupante pour l’avenir.»

Il sait de quoi il parle. Né à Antibes sur la Côte d’Azur d’un père algérien et d’une mère française, le réalisateur a passé sa jeunesse dans une des régions où l’extrême droite fait son plus haut score au pays. «C’est une grande région de fachos la Côte d’Azur. C’est terrible. Je peux vous dire que le racisme y est endémique. J’ai eu quelques mauvaises expériences. C’est triste à dire, mais la France demeure un pays encore très raciste.»

Made in France – Axia Films – Thriller – 90 minutes – Sortie en salles le 15 avril 2016 – France.

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