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«La mort des Éternels»: le faux suicide artistique des Éternels Pigistes (ENTREVUE)

31/03/2016 04:04 EDT
Claude Gagnon

Après 20 ans à louvoyer entre le grotesque et le sublime, les Éternels Pigistes sont à un point tournant de leur histoire. Avec à leur actif cinq pièces de théâtre (Quelques humains, Le rire de la mer, Mille-feuilles, Pi…?! et Après moi), Christian Bégin, Marie Charlebois, Pier Paquette et Isabelle Vincent regardent en arrière pour mieux retrouver leur élan.

De compagnons d’armes à l’école de théâtre, les cinq comédiens (Patrice Coquereau faisait partie du collectif jusqu’à tout récemment) sont devenus de grands amis créateurs. « On se connait intimement depuis deux décennies, souligne Isabelle Vincent. Les Éternels sont un ancrage artistique. On a chacun nos trajectoires individuelles, mais la compagnie nous permet de créer ensemble et d’explorer de nouveaux modes d’expressions. »

Vincent fait référence à la sixième production du collectif, dont elle signe le texte, après avoir porté les mots de Pierre-Michel Tremblay et de Christian Bégin. Une nouvelle expérience qui s’est vécue dans un contexte de camaraderie et de grande franchise. « Ce sont mes amis, mais ils ne me font pas de cadeau. Je suis rendue à ma neuvième version! Mais ils me disent ce qui ne fonctionne pas de façon constructive. On travaille dans un milieu de création très ouvert aux échanges et à l’approfondissement. »

Bien qu’elle ait déjà écrit deux pièces à l’extérieur du collectif (Avaler la mer et les poissons et Les Saisons, coécrites avec Sylvie Drapeau), la comédienne et dramaturge a cette fois imaginé une autofiction autour de ses camarades. « J’ai l’impression d’être une petite main qui a créé du sur-mesure. Lorsque j’écrivais, j’entendais leur voix dans ma tête. Bien sûr, ce n’est pas leur vérité, mais ma perception d’eux qui se base sur 20 ans de cohabitation. C’est un privilège pour moi, mais très confrontant pour eux. Il y a beaucoup d’intime et d’impudeur. »

La mort des Éternels est celle de quatre acteurs catapultés dans une traversée en voilier, durant laquelle ils réfléchiront à la mise en scène de leur fin. Un suicide artistique faisant écho aux thématiques si chères au théâtre québécois ces dernières années. « Au tournant du millénaire, on parlait beaucoup de fin de cycle, du rapport difficile avec la finalité, de la condition humaine et de la déchéance de la démocratie, explique l’auteure. Puis, depuis quelques années, on entend un appel au changement de paradigmes, de mentalités et de société. La mort des éternels s’inscrit dans ce courant-là. »

Alter ego autofictifs

Isabelle Vincent a carrément vampirisé ses amis pour créer des alter ego autofictifs. « J’ai imaginé des acteurs fatigués qui sont confrontés dans leur odyssée à leurs propres parents. Ceux-ci vont les amener à se suicider artistiquement et à vivre leur parcours autrement. »

La rencontre entre les Éternels et les vieillards ouvrira la voie à une réflexion sur la notion de transmission. « Je pense régulièrement à ma propre finalité, à ce qu’on transmet à nos proches et comment on le transmet. J’aimerais que collectivement, on se donne plus d’espace pour réfléchir en profondeur à ce que nous sommes, à ce que nous léguons et à comment vivre ensemble en cette ère où tout se mondialise. On est dans une période de transition et de mutation. Et il faut prendre le temps de se déposer, de se rencontrer et de réfléchir. »

Le sujet semble fort sérieux, mais Isabelle Vincent n’a pas dérogé à la marque de commerce des Éternels pigistes, qui ont l’habitude de marier le philosophique au comique. « J’ai essayé de traduire une réflexion philosophique dans une langue accessible et populaire. J’utilise des mots quotidiens et des images qui ont du sens pour nous. La pièce est ponctuée de moments burlesques et slapstick. »

Cette belle pagaille d’humour percutant, d’intellectualisme et de réflexion identitaire est mise en scène par Claude Desrosiers, le conjoint d’Isabelle Vincent depuis 28 ans, qui l’a déjà dirigée comme réalisateur dans Les Hauts et les Bas de Sophie Paquin, ainsi que Penthouse 5-0.

« Dès qu’on se retrouve au travail, on est très professionnels. Claude me parle comme il parle à Marie, Christian et Pier. Il accompagne mon processus de création depuis le début, même avant que je fasse lire ma première version aux Éternels. Comme il analyse des textes pour les mettre en images depuis trente ans, il ne se gênait pas pour me donner ses commentaires et sa vision. C’était naturel de lui demander de signer la mise en scène. »

Alors, toujours vivants, ces Éternels? Oui, mais différemment. « Cette pièce ne signe pas la mort du collectif, mais la mort d’une manière de faire. On ne peut plus se produire financièrement comme on le fait depuis le début. Créer un spectacle et chercher de l’argent en parallèle, on n’est plus capable de procéder ainsi. À notre grand désarroi. Notre prochaine pièce sera donc produite entièrement par un théâtre. Elle sera annoncée le 5 avril, le jour de la première de La mort des Éternels. »

La mort des Éternels sera présentée à La Licorne du 5 avril au 7 mai 2016. Cliquez ici pour plus de détails.

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