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Rendez-vous du cinéma québécois: l'affaire Jutra se transporte sur le tapis bleu (PHOTOS)

19/02/2016 05:50 EST | Actualisé 19/02/2016 05:55 EST
Ismaël Houdassine

Les mines étaient un peu basses sur le tapis bleu de la soirée d’ouverture des 34e Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ), au Cinéma Impérial, jeudi, alors qu’était projeté en première québécoise Boris sans Béatrice, le nouveau film de Denis Côté.

Le froid polaire qui entrait à grandes lampées par la porte ouverte de l’établissement y était pour quelque chose, mais c’est surtout l’ambiance générée par les manchettes des derniers jours qui créait une drôle d’atmosphère. Quelle douloureuse coïncidence, quand même, que ces révélations concernant Claude Jutra aient éclaté publiquement à quelques jours à peine du début des RVCQ, un festival voué à célébrer le septième art d’ici dans ce qu’il a de plus beau et de plus rassembleur.

Tapis bleu des 34e RVCQ


D’une part, la controverse sur les allégations de pédophilie pesant sur le réalisateur de Mon oncle Antoine avait attiré son lot de journalistes à la première de Boris sans Béatrice et à cette levée du rideau des 34e RVCQ. Des représentants des médias généralement peu affectés à ce genre de mondanités avaient pris la peine de se déplacer seulement pour tâter le pouls des dignitaires et invités devant l’affaire qui a préoccupé toute la colonie artistique ces derniers jours.

Par contre, comme il n’y a jamais qu’un seul côté à une médaille, ces mêmes journalistes souhaitaient surtout parler de… Claude Jutra. Puis, en second lieu, de Boris sans Béatrice et des RVCQ. C’est ingrat, mais c’est comme ça.

Pas de censure

La ministre de la Culture, Hélène David, et la directrice générale de Québec Cinéma, Ségolène Roederer, ont dû à nouveau défendre leur choix de renommer à la hâte la Soirée des Jutra, une décision annoncée mercredi, en point de presse, quelques heures après que La Presse+ eut rapporté anonymement le troublant témoignage d’une présumée victime de Jutra. Par le fait même, les deux femmes ont dû se faire les porte-paroles des municipalités et décideurs d’institutions qui ont eux aussi choisi d’éliminer le nom de Claude Jutra de leurs rues, leurs parcs et leurs salles.

À ceux qui estiment qu’on raye trop vite de la carte le nom du monument qu’était encore Claude Jutra jusqu’à la semaine dernière, qu’on prend des décisions irrévocables sur la foi d’un article journalistique étayant les confidences d’un individu dont on ne connaît pas l’identité - des confidences que personne ne remet en question, précisons-le -, et qui jugent qu’on balaie ainsi du revers de la main le legs artistique de Jutra, Ségolène Roederer et Hélène David invoquent la gravité des actes reprochés et le caractère délicat de la situation.

«La décision [de renommer les prix Jutra] a été prise par compassion, et parce que, ce qu’on fait, avec cette cérémonie, c’est de rendre hommage au cinéma d’aujourd’hui, et c’était impossible de prendre nos artisans en otage. De faire en sorte que le milieu ne soit pas pris dans une situation qui ne nous appartient pas, qui ne lui appartient pas, c’est de la sagesse. Il n’y a aucune condamnation, c’est de la sagesse. Nous, on n’est pas dans l’enquête, on a pris une décision par rapport à un trophée, avec un nom, pour l’instant, trop difficile à porter, parce qu’on ne sait rien. Les gens, en ce moment, ont besoin de prendre du recul, mais on n’a aucune raison d’empêcher cette fête-là [le gala],» a indiqué Ségolène Roederer.

Cette dernière se dit d’accord sur le fait que l’œuvre de Claude Jutra doit rester («elle est gage de fierté et de beauté»), et salue l’engagement de l’Office national du film (ONF) à conserver les longs-métrages du cinéaste sur son site. Or, elle incite tous et chacun à respirer par le nez.

«Est-ce qu’on peut laisser aux gens le temps de sortir ce qu’ils ont à dire, de prendre des décisions? Il faut qu’on arrête. On est en deuil, et ça nous appartient à tous. En même temps, c’est une histoire personnelle, et maintenant, on doit pouvoir s’en détacher et tenter, aujourd’hui, de faire le moins de mal possible. Voyons comment les choses pourront être réparées, éventuellement. Prenons un peu de recul…»

La ministre Hélène David, de son côté, assure ne pas être intervenue personnellement auprès des maires des villes qui ont choisi de rebaptiser les lieux qui étaient jusqu’ici affichés au nom de Claude Jutra.

«Ils en sont tous arrivés à la même conclusion, en leur âme et conscience, à la vitesse à laquelle ils ont jugé bon de le faire», a soutenu la ministre, qui a répété à quelques reprises avoir été absolument bouleversée par le témoignage livré dans La Presse+.

«Ce qui est important, c’est à quel point ce témoignage pouvait être bouleversant. Les nominations de lieux et de galas, c’est pour honorer la mémoire d’un individu, et ça n’enlève rien à la création. Dans les critères, il faut que ça soit l’exemplarité et, à partir du moment où on a des doutes, chacun prend ses décisions.»

«Il n’y a pas de censure, a insisté Hélène David. Je le dis et le redis, il n’est pas question d’affirmer qu’on va arrêter d’enseigner l’œuvre de Claude Jutra, qu’on va empêcher les gens de regarder sa filmographie. Il y a beaucoup de créateurs dont on regarde les films, et c’est indépendant de la question de l’appellation de sites municipaux et de noms de galas.»

La ministre de la Culture défend aussi le choix de la présumée victime de demeurer dans l’ombre.

«Les plaignants ont droit à leur vie privée, à leur anonymat au sens public du terme. J’ai le plus grand respect pour ceux qui disent avoir été victimes. Il faut toujours faire très, très attention. L’abus sexuel est un crime punissable par la loi. Les gens qui sont abusés sexuellement, des mineurs, des jeunes, c’est inacceptable, intolérable dans notre société.»

Enfin, Dominique Dugas, directeur des RVCQ, n’a pas l’intention d’alimenter le débat Jutra pendant les dix prochains jours.

«Nous, on est à 100% dans les Rendez-vous, a martelé Dominique Dugas. Il faut regarder en avant et avoir le cœur à la fête, parce que notre cinéma va bien. Je pense qu’il y a des endroits pour faire des débats, et celui auquel on fait référence, il n’y a pas lieu d’en parler pendant les Rendez-vous. Nous, on est là pour célébrer le cinéma, les films, les artistes.»

Les 34e Rendez-vous du cinéma québécois se tiennent jusqu’au 27 février. Lisez sous peu notre reportage sur le film d’ouverture, Boris sans Béatrice, et consultez le site officiel (rvcq.com) pour la programmation détaillée.

Avec la collaboration d’Ismaël Houdassine

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