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«Je veux une maison faite de sorties de secours»: fabuleux hommage à Nelly Arcan de Claudia Larochelle (ENTREVUE)

17/11/2015 04:56 EST | Actualisé 17/11/2015 05:37 EST
Courtoisie

Derrière le récit de son passé de prostituée, derrière les décolletés plongeants, les lèvres pulpeuses et les vêtements griffés, derrière l’immense paradoxe qui a obnubilé nombre de médias et de lecteurs, une écrivaine se dissimulait, à la fois forte et vulnérable. Aux prises avec le besoin d’attirer les regards et de combattre avec toutes les virgules de son âme l’objectivation de la femme, la femme-vulve dont elle exposait le drame dans ses romans, Putain, Folle, À Ciel Ouvert, Paradis clef en main et Burqa de Chair. En septembre 2009, Nelly Arcan s’enlevait la vie. Quelque six ans plus tard, son amie, l’auteure Claudia Larochelle, rend hommage à la femme, l’auteure, la féministe et l’activiste des mots qu’elle était, avec une multitude de collaborateurs dans le très beau livre Je veux une maison faite de sorties de secours.

Lancement de «Je veux une maison faite de sorties de secours»


Pour l’anecdote, Claudia a succombé au charme de Nelly lors d’une entrevue, entre la publication de ses deux premiers romans. « Je suis tombée en amour amical avec elle. Nelly était mystérieuse et difficile d’accès, mais quand je rencontre des gens comme ça dans la vie, je me donne souvent le défi de les connaître davantage. C’est très rare comme journaliste que je fasse ça. Après l’entrevue, on s’est revue à plusieurs reprises. On parlait de nos relations sentimentales, de culture populaire, de littérature et de médias. Comme elle avait un problème avec eux et que je travaillais dans le milieu, elle me demandait ma vision. On réfléchissait sur les perceptions erronées à son sujet. »

Il est toutefois primordial de dépasser l’anecdote, afin de ne pas répéter les erreurs que trop de gens ont commises quand l’écrivaine était vivante. Des souvenirs qui choquent encore Claudia Larochelle. « Je me sens comme la Carrie de Stephen King. J’ai le goût de venger Nelly! Plusieurs personnes sont restées au premier degré à son sujet. Elles n’ont vu que la femme blonde qui correspond aux stéréotypes de beauté, alors qu’elle n’était que paradoxes et complexité. Ses textes révélaient des failles dont on est tous porteurs. »

À travers le regard de collaborateurs, tels Danielle Laurin, Martine Delvaux, Mélikah Abdelmoumen, Elsa Pépin ou Chantal Guy, on découvre les nombreuses facettes d’Arcan : la littéraire, la femme aux identités multiples, la combattante, la féministe et la révélatrice des travers de société.

« Elle provoquait des réactions fortes, tant chez les hommes que chez les femmes. Après l’avoir lue, tu pouvais être choqué ou l’adorer et vouloir prendre les armes. Au début des années 2000, ses propos sur le désir, les apparences et le culte du corps avaient leur place, mais encore plus aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, l’hyper narcissisme, les égoportraits et notre besoin de toujours donner la meilleure image de soi. »

« Il y a plein d’événements qui ne passeront pas à travers son regard et qui ne viendront plus toucher son cœur, car il ne bat plus… Elle aurait eu quelque chose à dire sur l’élection de Justin Trudeau, la crise en France, les tendances sociales et culturelles. Dans ses livres et ses chroniques, son regard sur le monde était pertinent et souvent éclairant. C’était impossible de rester de glace face à son message, son écriture et son souffle. »

Trois éléments vertigineux à traduire pour Melissa Bull et Bruce Benderson, qui témoignent du défi titanesque qu’ils ont affronté en transposant son œuvre dans la langue de Shakespeare. « Moi aussi, j’aurais l’impression d’être devant un précipice si je devais traduire Nelly, révèle Larochelle. C’est faramineux, dense, complexe et plein de couches. C’est une voix que tu traduis, en faisant tout pour respecter son rythme, ses répétitions et ses absences de ponctuation, qui voulaient toujours dire quelque chose. »

L’analyse, à la fois intellectuelle et pleine d’humanité, donne aux lecteurs une envie impossible à étouffer : celle de découvrir Nelly Arcan ou de la lire autrement. « Mon livre sert autant pour s’initier à son œuvre qu’à la retrouver. J’ai envie d’agrandir son lectorat et que les étudiants des cégeps et des universités aient accès à elle. »

Quand on lui demande si elle fera lire les livres coup-de-poing de son amie à sa petite fille, aujourd’hui âgée de deux ans et demi, lorsqu’elle sera en âge d’absorber de telles paroles, elle est catégorique. « C’est certain que ma fille va grandir avec ses livres, en temps et lieu. Je veux lui léguer un héritage féministe. Je ne pense pas que le combat sera terminé lorsque ma fille sera adulte. Quand on voit comment on traite les femmes dans certains pays, et même ici, on réalise que la partie est loin d’être gagnée. »

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En plus de redonner ses lettres de noblesse aux écrits de son amie, Larochelle évoque leur connivence et ce qu’elle a connu de la femme derrière l’écrivaine. « Je voulais révéler des choses à son sujet. Nelly n’était pas que ténèbres et froideur. Elle était capable de rigolade et d’une grande sensibilité. Je parle aussi de son rapport à la filiation : ses parents ne sont pas du tout comme on l’imagine en lisant ses livres au premier degré. Leur relation n’est pas du tout tordue. Ce sont des gens sains, ouverts d’esprit et dotés d’un grand respect pour l’écriture de leur fille. Ils savaient que ses textes étaient sulfureux, mais ils l’ont laissée aller là. »

Désireuse de perpétuer la parole de Nelly Arcan sur toutes les tribunes et dans tous les esprits avec son livre, Claudia Larochelle s’assurera également que son œuvre soit enregistrée en version audio, grâce à Vues & Voix – organisme à but non lucratif qui produit des livres audio adaptés pour les personnes avec une limitation visuelle, motrice ou d’apprentissage – dont elle est désormais la porte-parole.

Je veux une maison faite de sorties de secours sera en librairies dès le 18 novembre.

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